24 Heures

07.03.2010

Time Magazine, l'UE et les nationalismes

Le 24 février dernier, on a rompu de tristes lances dans l’enceinte du Parlement européen. Herman van Rompuy, premier Président du Conseil de l’Europe, se faisait prendre à partie par un député anglais de l’extrême-droite, Nigel Farage : « Vous avez le charisme d'une serpillière humide et l'aspect d'un petit employé de banque (…) Vous êtes l'assassin de la démocratie européenne et de toutes les nations européennes (…) », et de terminer en clamant que la Belgique, dont van Rompuy fut Premier ministre, est un « non-pays ». Le tout récité avec un sourire en coin, certain déjà que son petit coup d’éclat aura les faveurs enthousiastes de la grande Internationale des internautes identitaires qui passent leurs journées à se refiler tout ce que la Toile recèle de saloperie raciste – et ça fait un paquet – faisant ainsi la démonstration la plus éclatante, et l’abus le plus scandaleux, de la bénédiction absolue que représentent l’abolition des frontières et la liberté de l’information, démons de cette construction européenne haïe qu’ils combattent avec la dernière énergie.

 

Il y en a que ces rodomontades font pleurer, comme moi, d’autres que ça fait hurler de rire, comme les fachos précités, et d’autres que cela laisse songeurs et empruntés. Dans sa dernière livraison, Time Magazine se veut une expression médiane du sentiment qui habite l’administration américaine dans son rapport avec l’Union Européenne. Le dossier ne se concentre pas seulement sur les rapports entre Obama et Sarkozy ou Merkel, mais tente de faire une sorte de bilan des récentes années avec comme fil rouge la fameuse question que posait Henry Kissinger : « Si je veux appeler l’Europe, j’appelle qui ? » Et le bilan que dresse le magazine, on s’en doute, est bien sinistre et déconfit, même s’il appelle à plus de coopération et de bonne volonté. On sent bien pourtant que le cœur n’y est pas et que les Américains, soucieux de leur propre étoile faiblissante et des changements survenus ces dernières années, en Asie notamment, sont en train de perdre leur foi en la relation transatlantique, commençant à lui envisager des remplaçants.

 

Les coups de sang « à la Farage » font partie intégrante de ce bilan. Les Américains ne comprennent pas comment il est possible que les Européens persistent à ne parler que d’eux-mêmes à eux-mêmes, négligeant presque complètement la politique extérieure qui est pourtant le terrain par excellence de l’expression du pouvoir et de l’influence. En fait, l’UE est aujourd’hui pour les Américains et les Chinois ce que la Yougoslavie fut pour l’UE : un puzzle de petits états très semblables de loin, mais belliqueux, fiers de leurs spécificités et comme englués dans ce que Vladimir Dimitrijevic m’avait défini un jour comme « la surhistoire », c’est-à-dire un trop-plein de malentendus historiques et de haines jamais digérées. Et comme Mitterrand qui déclarait vers 1993 que la question yougoslave était « trop compliquée », refusant presque d’essayer de comprendre, on sent derrière l’attitude polie mais découragée de l’administration américaine la même lassitude : « Qu’ils s’entretuent, on négociera bien quelque chose avec le vainqueur », semblent-ils murmurer.

 

C’est là que Farage et ceux qui lui ressemblent ont un rôle particulièrement pervers. Pourfendant à longueur de discours, de blogs et de vidéos les dysfonctionnements de l’UE, s’asseyant sur les législations jusqu’à étouffement, promouvant la politique de l’obstruction et du refus de principe, saisissant la moindre occasion pour éperonner les susceptibilités nationales, ils sont en réalité la première cause du blocage institutionnel, politique et militaire de l’Union. Héritiers d’une Europe pré-révolutionnaire noyée dans des mythes nationaux, ils personnifient à eux seuls la boutade Rumsfeld sur « la vieille Europe », une sorte de diva irascible sur le retour, jalouse de ses vieux bijoux et de ses vieux souvenirs de gloire enfuie, replète de mépris frustré pour ceux qui lui prennent la place et soucieuse, comme la reine dans Blanche-Neige, de son seul reflet dans le miroir.

 

Et pourtant, pour tous ceux qui, comme moi, ont bien connu la traversée de l’Europe ponctuée des arrêts aux frontières toutes les quatre heures, le passage à 120 km/h à travers ce qui fut le rideau de fer, près de Trieste, procure une joie très profonde, une gratitude immense et un sentiment d’optimisme incurable. Le Time rappelle que l’Europe s’est essentiellement construite autour de l’Allemagne et du désir de ne plus jamais laisser les intérêts particuliers, les débordements institutionnels et les mythes nationaux plonger le continent, et le monde entier derrière lui, dans une guerre atroce. L’abolition des frontières est un élément crucial de ce processus historique, accompagné de tant d’autres, moins visibles, moins symboliques et néanmoins essentiels. Et Farage aura au moins le mérite de rappeler que, comme semble le négliger le Time, les buts premiers de la construction européenne que sont la paix et la prospérité partagées, ici comme à l’Est, ne demeurent jamais qu’à moitié atteints.

28.02.2010

The Guardian et l'horlogerie suisse de luxe

Il y a plusieurs années que je ne porte plus ma montre que pour des occasions. Je l’avais dénichée chez un antiquaire du bazar d’Istanboul, sans bracelet et toute rouillée : une Zénith carrée et bombée des années 50 en acier à cadran noir et date à 4h30, un bijou vintage d'efficacité mécanique et de simplicité graphique. De retour en Suisse, je l’avais envoyée à la manufacture qui, avant son rachat par LVMH, l’avait entièrement révisée, nettoyée et polie, et en plus avait remplacé le mouvement mécanique, le tout pour 220 francs. Je ne la porte plus parce que j’ai envie de la donner un jour à mon fils et que c’est un objet très sensible à l’humidité et aux chocs, et qui me coûte 150 francs à chaque révision. Et parce que mon téléphone et mon ordinateur me donnent l’heure avec plus d’exactitude.

J’ai la vanité de me croire assez représentatif de l’état d’esprit de beaucoup de clients de l’industrie horlogère suisse. A en lire les statistiques et les articles sur le sujet, 2009 a été la pire année pour l’horlogerie suisse depuis 70 ans avec un recul des exportations d’environ 25%. Dans un article paru dans le Guardian, le journaliste Jeremy Langmead, ouvertement adorateur des montres suisses, évoque ces chiffres avec une angoisse palpable. Bien sûr, la crise financière est largement responsable de cette conjoncture, les banquiers ayant eu d’autres soucis l’année dernière que d’hésiter entre une Rolex Daytona ou une Patek Philippe Calatrava. Parce que ce sont eux les clients privilégiés de notre horlogerie, ceux pour lesquels, encore aujourd’hui, des dizaines de petites marques de grand luxe voient le jour chaque années, avec plus ou moins de bonheur.

Et derrière cette conjoncture que les observateurs nous promettent passagère, il y a peut-être un diagnostic plus sombre. Il y a dix ans, pour un magazine libanais, j’avais réalisé un reportage sur l’horlogerie suisse et j’avais été littéralement estomaqué. Pour moi, avant de faire ce reportage, une montre chère se situait dans les quelques milliers de francs. J’ai très vite dû m'adapter. Frank Müller m’avait confié que la limite supérieure de ses prix n’existait pas. Nous visitions ses ateliers de Genthod où des artisans réalisaient des cadrans émaillés avec des églises à bulbes serties de mini-diamants ou des versets du corans en saphirs et émeraudes pour des prix approchant le million de francs. Pareil chez Parmigiani où les complications délirantes nécessitent plus de 400 heures de travail.

En quelques semaines, je me suis ainsi habitué à tenir dans mes mains des petits objets valant de 10'000 à 500'000 francs, accompagnés de longs discours techniques truffés de mots-clé tels que « tourbillon », « échappement », « guillochage », « anglage », etc. Un monde clos, en pleine effervescence et certain que le monde contenait un réservoir inépuisable d’hommes suffisamment riches et passionnés pour s’acheter des dizaines de bijoux extrêmement chers et fondamentalement inutiles par rapport au but pour lequel ils sont initialement destinés. Un rendez-vous en particulier m’avait rempli d’un sentiment désagréable : le maître des lieux m’avait présenté ses montres en les appelant des « garde-temps », le plus naturellement du monde. Pour moi cette expression souligne à elle seule l’aveuglement, la prétention et la cuistrerie commerciale dans lequel beaucoup de nos grandes marques nationales sont tombées.

On connaît l’histoire récente de l’horlogerie suisse, sa renaissance inespérée grâce à Swatch sur le marché de masse, et à Breguet ou Blancpain qui venaient prouver que le segment du luxe mécanique avait un avenir. Mais il semble que, comme l’UBS et ses rêves de domination globale, notre horlogerie nationale, en fondant presque tout son avantage comparatif sur le label « Made in Switzerland », sensé être à lui seul un acquis indépassable et hors compétition, ait eu une stratégie trop restrictive en ne misant que sur le haut de gamme. Or de plus en plus d’acheteurs potentiels, comme récemment démontré par Obama et son chronographe californien milieu de gamme, sont très contents d’avoir une belle montre pour 300 francs et se moquent complètement de savoir d’où elle vient. Ou d'acheter une copie chinoise parfaitement conforme à l'original pour 200 francs au lieu de 17'000 francs.

C'est exactement comme le secret bancaire : en misant tout sur un seul avantage, on risque de tout perdre, y compris les autres avantages comparatifs. Qu’est-ce que ça signifie fondamentalement, le label « Made in Switzerland » ? Du bling, des montres de plus en plus grosses, épaisses et voyantes, bardées de fonctions complètement inutiles et valant le prix de plusieurs voitures ? Ou plutôt un objet bien réalisé avec une remarquable économie de moyens et une efficacité éprouvée, comme une Zenith des années 50, un couteau suisse ou un élément presque invisble mais indispensable de micromécanique intégré au train d’atterrissage d’un Airbus ? Ainsi plusieurs marques suisses auront, par leur stratégie à court terme, causé un tort durable à l’appellation « Made in Switzerland » qui risque fort de devenir la contraction de « nous-sommes-prêts-à-vous-entuber-avec-un-truc-beaucoup-trop-cher-inutile-et-moche-mais-que-voulez-vous-la-qualité-suisse-ça-a-un-prix ».

21.02.2010

Vanity Fair et Walt Disney

C’était en automne 1980 et ma marraine m’emmenait au cinéma pour la toute première fois de ma vie. Je me souviens de mon excitation lorsque nous avons pénétré dans la salle de cinéma du Colisée à La Sallaz, aujourd’hui disparu, presque seuls puisque c’était une séance d’après-midi. C’était pour célébrer mes neuf ans et ensemble nous avons découvert émerveillés « Le roi et l’oiseau », le chef d’œuvre de Grimault et Prévert. Trente ans plus tard, mon fils de deux ans et demi est sujet à la même fascination et en redemande tous les jours, ce qui me permet de redécouvrir les textes de Prévert avec bonheur, et nostalgie.

Un critique avait déclaré en 1980 que « Le roi et l’oiseau » faisait penser aux meilleures œuvres de Walt Disney. En Europe, on est facilement choqué par cette idée, Grimault étant devenu le représentant d’une sorte d’anti-Disney avec ses textes ciselés et son message ultra-politisé hérité de la Seconde guerre mondiale. Le roi Charles V et III font VIII et VIII font XVI de Tachychardie déclare par exemple que « le travail, c’est la liberté ». La police politique du roi, sorte de chauve-souris en chapeau serviles et brutaux, est un élément très peu hollywoodien parmi d’autres qui donnent à ce film son atmosphère si particulière de drame politique pour enfants. On se rengorge volontiers de donner cela à voir à son enfant plutôt que du Disney que l’on assimile aujourd’hui à son parc à thèmes de l’est parisien. Et pourtant.

J’ai depuis deux ans l’occasion de revoir mes classiques et c’est pour moi une authentique révélation. Il est indéniable que, depuis plusieurs années, l’entreprise Disney n’a pas sorti de chef d’œuvre et s’est considérablement compromise en faisant figurer ses héros sur des menus McDo ou en sortant des films particulièrement idiots tels que le fadasse « Hercule » ou l’indigeste « Bambi 2 ». On en oublierait preque que Disney est le génie qui a personnellement produit Mickey, Donald et les autres, puis « Blanche-Neige », « Pinocchio », « Cendrillon », ou qui s’est battu pendant presque 20 ans pour réaliser « Mary Poppins ». Ce qu’on a fait après lui en usant de son nom ne m’intéresse pas plus qu’une grosse voiture allemande qui porte, par hasard, le nom de Jaguar.

Un article du présent numéro de Vanity Fair raconte comment les centaines de peintres, presque toutes des femmes, coloraient les dessins des premiers chefs d’œuvre de la maison, image par image, pendant des mois entiers. En travaillant comme des damnés, les équipes de Disney n’arrivaient pas à produire un film par an, Walt étant lui-même derrière chaque décision artistique ou industrielle. De revoir aujourd’hui ces dessins animés d’avant-guerre offre, à l’âge adulte, plus d’une surprise. Au-delà de la perfection formelle, de la musique et des couleurs, on perçoit très nettement un subtexte tout aussi politisé et féroce que dans « Le roi et l’oiseau ». Mais on est en Amérique et l’obligation de faire de l’entertainment contraint le créateur à des trésors d’imagination.

Ainsi les histoires de Donald et Tic et Tac des années 30 mettent-elles systématiquement en scène un puissant qui tente de s’en prendre à des faibles, qui se moque d’eux et qui les attaque, jusqu’à ce qu’il recoive une solide correction. Les histoires de Mickey, dès 1932, mettent souvent en scène la destruction industrielle de la nature, jusqu’à ce que Mickey le réalise et s’y oppose. Un des aspects de « Mary Poppins » est une critique en règle des banquiers de la City, arrogants, bornés et absorbés par le seul profit. Et tous ces films célèbrent la libération individuelle et collective, la paix sociale et le combat contre toutes les formes de ségrégation. Mais tout cela sans cesser de fredonner des chansons inoubliables et de danser des claquettes sur les toits de Londres.

C’est à se demander dans quelle mesure ces générations nourries à la mamelles de Disney n’en sont pas venues, sans s’en rendre compte, à appliquer ses principes en matière de politique, d’environnement ou de statut de la personne dans les récentes législations européennes ou américaines en la matière. Bien sûr, Walt Disney demeure avant tout un homme de spectacle et il serait absurde d’en faire un penseur politique. Cependant, il serait utile de reconnaître sa véritable importance culturelle et sociale sur presque chacun de nous, pour le pire et pour le meilleur, et qui dépasse de très loin le logo abrutissant auquel ses successeurs semblent l’avoir réduit.

14.02.2010

France 2 et le Tribunal révolutionnaire

En plein dans la lecture des lettres de Céline dans la Pléiade, j’ai été hier soir sujet à d’inquiétantes hallucinations. Dans ses lettres des années 30, postérieures aux publications du Voyage et de Mort à crédit, Céline bascule définitivement dans une sorte d’hystérie idéologique identitaire, aidé en cela par tant d’autres intellectuels français anti-dreyfusards, anti-presque-tout en réalité. En voici un extrait nécessaire, tiré d’une lettre de 1938 :

«  Le Juif n’explique pas tout, mais il catalyse toute notre déchéance, toute notre servitude, toute la veulerie râlante de nos masses, il ne s’explique lui, son fantastique pouvoir, sa tyrannie effarante, que par son occultisme diabolique, dont ni les uns ni les autres ne voudraient être conscients. Le Juif n’est pas tout mais il est le diable et c’est très suffisant. (…) Il n’y a d’antisémitisme réel que le racisme, tout le reste est diversion, babillage, escroquerie (genre Action Française), noyade du poisson. Bien sûr que le Blanc est pourri ! (…) Mais le Juif a su gauchir cette pourriture en sa faveur, l’exploiter, la canaliser, l’exalter. (…) Racisme ! Racisme ! Racisme ! Tout le reste est imbécile. J’en parle en médecin. »

Les années 30 me fascinent, je l’ai souvent écrit ici, par les nombreux parallèles qu’on peut tirer avec la présente époque. Mais la violence incantatoire de Céline, la tête farcie de mythes et de pseudo-science, fait aussi penser aux réquisitoires de 1793 où la méfiance le dispute au mensonge. C’est exactement le même ton emphatique, le torse bombé et le doigt levé qu’on croit alors entendre et on lui mettrait volontiers une perruque et des bas de soie. Il suffit de remplacer Juifs par nobles, et le tour est joué. On y touche ainsi du doigt les plaies que la Révolution a creusées au cœur même de la société, faisant éclore des divisions et des haines mutuelles qui ne se sont jamais que provisoirement refermées, attendant la moindre occasion pour renaître dans la bouche d’un opportuniste en mal de pouvoir.

C’est pour cela qu’hier soir, affalé après le dîner sur mon sofa, sirotant un verre de Côtes du Rhône, j’ai cru halluciner en voyant le spectacle offert par France 2 dans l’émission de Ruquier. Invité, BHL se retrouvait face à deux vieux ennemis, Erics Zemmour et Nolleau, les flingueurs en chef du service public. Servile, Yann Moix cirait les pompes de Chemise, Cul étant restée à la maison. En face, les deux bonhommes tiraient sur BHL avec une férocité telle qu’ils en parvenaient presque à rendre le gaillard sympathique. Il faut laisser toutefois à BHL ses trente ans de pratique médiatique, toujours souriant, jamais offusqué, rabattant les caquets, bref, un caractère de premier plan pour le film Ridicule.

Et j’hallucinais parce que Zemmour, BHL et Moix, avec Arno Klarsfeld en basso continuo, n’échangaient de coups manifestement que pour la galerie, chacun campant un rôle bien précis et s’y tenant avec une discipline de fer et une totale insincérité. On y parlait de Juifs, de musulmans et de communautarisme, d’identité nationale, sujets bien évidemment explosifs mais portés pour l’occasion au sommet de leur incandescence. Zemmour était dans la peau du porte-parole du populo, pragmatique et conservateur, très UDC dans sa manière d’accuser BHL de ne pas connaître les préoccupations des « vraies gens », brandissant la une du Parisien pour soutenir son propos. BHL et Moix, eux, donnaient dans le sentiment, la poésie engagée, le combat donquichottien, le tout mâtiné de citations de Kant, de Harendt ou de Foucauld pour justifier leur statut.

Après quarante minutes de débat, j’ai compris qu’une seule chose comptait sur ce plateau : ce n’était ni le fond du propos, ni la qualité des invités, ni même l’hôte, l’absolument insupportable Ruquier. La seule chose qui comptait, c’était, comme dans un Tribunal révolutionnaire, de rendre possible l’éclosion publique de la haine et de l’affrontement. De tous côtés, on s’invectivait dans le vide, brandissant des statistiques ou des citations, s’interrompant à tout bout de champ, menaçant de l’index, vouant l’ennemi aux gémonies et faisant tout pour donner au spectateur la satisfaction de voir étalées en plein jour les divisions qui sont en train de renaître en France et en Europe, les légitimant et leur préparant pour demain tout le lustre dont elles auront besoin pour gagner des élections. Le débat avait fait place au combat et tous devant moi, j’avais l’impression de les voir couverts de sang.

L’histoire ne se répète jamais, mais elle ne nous apprend rien. Ce qui s’est passé en 29 n’est pas ce qui s’est passé en 2008 et 2009. Pourtant, rongés par des traumatismes idéologiques semblables, les hommes d’aujourd’hui comme ceux d’hier ont enlevé les gants et piaffent du désir ardent d’en découdre. Les uns pour figer le monde tel qu’ils croient qu’il est, les autres pour le renverser et le réduire en esclavage. Et tous ensemble, comme Céline en son temps, ils hurlent et ils invectivent en espérant avoir l’oreille fatiguée et désorientée d’un peuple qui n’existe plus vraiment. A Zemmour comme à BHL, j’ai envie de lire cet extrait du jugement en condamation à mort de de Fouquier-Tinville, l’accusateur public guillotiné en 1795 : « Convaincu de manœuvres et complots tendant à (…) provoquer la dissolution de la représentation nationale, et le renversement du régime républicain, et à exciter l'armement des citoyens les uns contre les autres. »

07.02.2010

ITV et le Pacte du Granita

Les secrets n’ont pas la vie facile ces jours-ci. Le bancaire, par exemple, est en train de passer un très mauvais quart d’heure, qui risque d’ailleurs d’être aussi le dernier. Mais il n’est pas seul. En Angleterre, le secret le mieux gardé de l’histoire politique d’après-guerre va très prochainement sauter. Comme les Anglais sont perfides, il ne va sauter qu’à moitié, laissant l’autre moitié dans l’ombre d’où, probablement, elle ne sortira jamais. Ce secret, c’est le Pacte du Granita, et celui qui va le faire sauter, c’est le Premier ministre Gordon Brown. A trois mois des élections générales, on comprend que ce geste n’a rien de gratuit.

Le Granita était un restaurant du quartier bobo d’Islington, au nord de la City. On raconte qu’un soir de 1994, deux jeunes politiciens de talent s’y sont retrouvés pour une petite bouffe. Gordon Brown et Tony Blair, alors dans l’opposition, avaient deux ou trois choses à régler avant de monter à l’assaut de Downing Street. Le leader de leur parti, le Labour, venait de décéder subitement. Il fallait donc nommer au sein du Labour un nouveau premierministrable. Le Labour était dans l’opposition depuis l’arrivée de Thatcher en 1979 et John Major, successeur de Thatcher, semblait relativement facile à battre.

Brown et Blair étaient les deux têtes pensantes de ce parti, à l’époque en totale déconfiture idéologique. Le Labour n’avait pas su se relever de la destruction des grèves de mineurs et des mises à pied des syndicats, pari audacieux que Thatcher avait remporté haut la main dans les années 80. Il peinait à trouver la parade et promenait une image de vieux marxiste sympathique, convaincu mais dépassé par les événements. Brown et Blair savaient qu’ils avaient les idées, le programme et suffisamment de volonté pour réformer le parti et conquérir le pouvoir. Mais ils étaient deux, et c’est un de trop.

Au Granita, la discussion entre les deux amis rivaux fut assez simple : Blair, mieux rompu au jeu des médias, devait remporter la partie et laisser à Brown un poste aux responsabilités élargies. Une fois son pouvoir assis, il quitterait Downing Street après quelques années au profit de Brown. Pas de papier, un pur « gentlemen’s agreement » à l’anglaise, c’était cela, le Granita Pact. On connaît aujourd’hui l’écart sidéral qui existe entre ce qui avait été convenu ce soir-là – mais s’étaient-ils vraiment compris ? – et ce qui s’est finalement passé.

Après avoir mené avec un succès historique la révolution du New Labour, un concept très simple qui signifiait qu’on pouvait pleurer sur les pauvres tout en s’en foutant plein les poches, Tony Blair se retrouvait donc à Downing Street en 1997. Qu’il ne quittera qu’en 2007, après trois victoires aux législatives. Dix années durant lesquelles Gordon Brown et lui s’entredéchireront et, en dépit d’une collaboration très fructueuse, nourriront une haine mutuelle difficilement exprimable. Surtout Gordon Brown, surnommé par la presse « The Dour Scott », ou, librement, l’éteignoir écossais, incapable, avec son œil de verre, son accent et ses manières lourdes, de contrer le politicien le plus magnétique de sa génération.

Tout cela vient de prendre une tournure plus dramatique encore depuis que Gordon Brown a décidé de sortir du bois et de raconter sa version des événements. Car ni Blair, ni Brown n’avaient jamais confirmé l’existence de ce pacte. Cherie Blair – la Elena Ceausescu de la Tamise – avait même qualifié cette histoire de ridicule. Depuis 15 ans, tous les six mois, un journaliste ou un chroniqueur arrive avec un scoop qui confirme ou qui dément la légende. Et voilà Brown, enfin, qui met les pieds dans le plat, et qui affirme, dans une interview qui paraîtra bientôt sur la chaîne ITV : oui, le Pacte du Granita a bien eu lieu.

Quel but recherche Brown ? D’une part, il est éternellement à la cherche d’une revanche contre Blair, l’homme qui lui a volé, pense-t-il, quatre années de pouvoir. On le savait, Blair est amoral, égocentrique et obsédé par le pouvoir. Mais là, la source est autrement plus crédible. L’autre but recherché par Brown, c’est de paraître moins rigide et plus émotif. Son histoire d’ami trahi doit lui apporter la sympathie d’un électorat découragé qui ne voterait Conservateur que pour ne pas voter Labour. Electoralement, le subtexte pourrait être assez efficace parce que l’aveu de Brown résonne aussi comme celui que l’Angleterre des années 2000 pourrait se faire à elle-même : ayant cru avec sincérité à la croissance économique, elle se retrouve sur le carreau, trahie par des banquiers indélicats qui se paient des bonus énormes en pleine crise. Pourtant, Blair doit bien se marrer : on continue à ne parler que de lui.

 

31.01.2010

Jerusalem Post et les minarets

L’honneur des 57,5% de Suisses opposants aux minarets est sauf. Le résultat d’une enquête VOX vient de prouver ce qu’ils hurlaient depuis des semaines : non, ils n’ont rien contre les musulmans ; oui, ils voulaient donner un signal clair à l’Islam radical. Ah bon, on souffle, tout cela n’était donc pas du racisme mais un sursaut républicain face à la haine barbue. Peu importe que plus de 15% de ce mêmes votants aient menti sur leurs intentions de vote, rendant du même coup cette enquête idiote et inutilisable.

On aura rarement vu vainqueurs si embarrassés par leur victoire, tout étonnés, presque ahuris, de la soudaine attention que le monde leur porte, passant leur temps à se justifier et à marteler que le résultat du vote est indépassable, que la discussion est close. Tandis qu’elle vient tout juste de commencer. En effet, dès le choc du 29 novembre, d’autres pays se sont lancés sur ce thème avec plus ou moins de bonheur, en quête de vague électorale. Aussitôt on a évoqué des sondages trompettants le réveil des peuples méprisés par les bureaucrates gauchistes et les technocrates arrogants, ou l’inverse.

Freysinger peut désormais se royaumer avec ses habituels rires étouffés – qui sont sa seule réponse à toute question – dans sa position rhétorique du moi-je-sens-ce-que-veut-le-peuple. Mais peut-être serait-il moins prompt à évoquer un autre sondage dont le résultat est moins claironnant, moins confortable et certainement moins prévisible aussi : à la question de savoir s’ils voulaient imiter les Suisses et leur opposition aux minarets, 43% de Juifs israëliens religieux ont répondu non, contre 28% qui ont répondu oui. Et plus on va vers les groupes orthodoxes, plus la proportion de oui diminue.

Deux mois plus tard, on continue donc de parler de notre vote du 29 novembre et toujours plus loin de chez nous. Bientôt les Français seront peut-être appelés à voter sur la burqa, une décision politique prise par la majorité gouvernementale aux premiers jours de décembre. Dans toute l’Europe, on s’agite et on fourbit en tenant la partition que nous avons écrite. Les quelques milliers de barbus et de burqas qui hantent le continent n’ont qu’à bien se tenir. Et c’est là que le sondage israëlien prend toute sa valeur. Car en Israël, la question de l’islamisme radical est tout sauf rhétorique. Elle tue, tous les jours. Toute décision politique en la matière est ancrée dans une obligation d’efficacité pratique qui donne à nos discussions, entièrement fondées sur des hypothèses, la pleine mesure de leur ridicule.

On ne va pas soupçonner les Juifs israëliens de sympathie avec l’Islam. Encore moins va-t-on les accuser – crime suprême chez nous semble-t-il – de naïveté ou de mener une politique munichoise face à l’imminence supposée de l’attaque, bien au contraire. Les Juifs orthodoxes d’Israël savent fort bien ce que signifie l’Islam radical et le lui rendent souvent fort bien. Ainsi, s’ils refusent d’interdire la construction de minarets, il faudra bien comprendre que ceux-ci ne représentent en aucun cas une menace. Pour ces Juifs, le radicalisme islamiste ne passe pas par ces symboles secondaires. Les minarets, nous disent-ils en creux, ce n’est rien et il est vain de les interdire, quel que soit le but recherché. Et c’est pourtant ainsi que nous avons entamé cette discussion importante, en la condamnant aussitôt par un vote agité, mal informé et inefficace.

24.01.2010

Le Times et les super-riches anglais à Genève

Il m’arrive de me demander si la Suisse moderne n’est pas une création de l’Angleterre. Que serions-nous en effet si Byron et ses petits copains n’avaient pas découvert les Alpes au XIX siècle, déclenchant une passion mondiale pour notre pays. Passion qui nous obligea à construire pour tous ces visiteurs des palaces, des chemins de fer et des routes, à les nourrir de chocolat et à leur donner l’heure, même sur un glacier, à restaurer nos châteaux et nos vieilles villes, mais aussi à éduquer leurs enfants et à gérer leur fortune.

Or j’apprends que ce petit conte est en train de se répéter. Dans un article très détaillé paru dans le Times de Londres, la journaliste Kate Walsh, non sans quelque aigreur, raconte les destins de quelques professionnels de la finance qui sont en train de fuir la City et sa nouvelle taxe sur les bonus pour rejoindre la rive nord du Léman. C’est bien moins romantique que le Prisoner of Chillon, surtout lorsque Kate explique les motivations de ces jeunes loups. Evidemment il n’y en a qu’une : le pognon. Voilà des jeunes gens pour lesquels il importe peu de savoir où se trouve leur bureau, tant que le fisc les rase de pas trop près.

Ils viennent à Genève pour des raisons dont la journaliste se méfie avec un mélange de jalousie et de compassion pour sa chère capitale trahie avec tant de légèreté : l’air pur, la sécurité, la stabilité institutionnelle, la proximité des Alpes. Mais aussi la proximité de l’aéroport, un avantage énorme dont tous les Londoniens fraîchement genevois parlent avec enthousiasme. Alors, se demande Kate, est-ce que l’avantage principal de Genève réside dans le fait qu’on peut en partir si facilement ? Restent les avantages fiscaux évidents, liés à la situation géographique et le fait Genève est déjà une place financière internationale.

Il y a aussi les raisons pour lesquelles ces financiers quittent Londres. C’est là que ça devient intéressant car il ne s’agit plus seulement de pognon. Un gérant de hedge-fund qui vient de s’installer à Zoug explique par exemple que l’aspect fiscal est essentiel mais pas unique. Pour lui, Londres a cessé de devenir intéressante depuis que tout y est trop cher. Et tout y est trop cher depuis que Londres a décidé de ne plus faire que des services financiers. La France et l’Allemagne sont encore des puissances industrielles et manufacturent des biens. L’Angleterre a depuis longtemps vendu Rolls-Royce et Jaguar et tout le reste à des Allemands ou des Chinois. Un pari qui se révèle donc perdant.

Mais on peut aussi voir les choses différemment. L’Angleterre a été la première puissance européenne à tourner le dos à l’industrie lourde en préférant les métiers de service. Aujourd’hui elle est la première à rencontrer les limites de cette option stratégique prise sous Thatcher. Connaissant sa légendaire vivacité, on peut en déduire qu’elle sera également la première à imaginer un nouveau modèle de développement économique, puisque, même si l’industrie lourde leur offre aujourd’hui une certaine sécurité, il y a peu à parier que cela soit le futur de l’Allemagne et de la France face à la Chine.

Il existe un autre corollaire à cette immigration des super-riches anglais en Suisse. On peut se demander qui sont ces individus qui suivent le capital flottant sans aucune considération pour leur environnement immédiat. Ce ne sont probablement pas les plus créatifs et les plus déontologiques parmi les employés de la finance mondiale. En les voyant partir, Londres se débarrasse aussi d’une population qui, sur nos rivages, viendra faire exploser un marché de l’immobilier déjà saturé sans pour autant apporter à l’économie local une once de vitalité. Ils ne sauront que reproduire les bulles successives qu’ils ont contribué à créer à Londres : immobilières, spéculatives, boursières, etc. 

Pour nous, c’est un apport immédiat de capitaux dans une période plutôt complexe, et c’est donc bienvenu. Mais il n’est pas certain que nous y gagnions sur le moyen et le long terme. Contrairement à ce qu’affirment nos critiques, la Suisse n’est pas un paradis fiscal. La finance représente 14% de notre PIB et notre économie, heureusement, repose encore largement sur une manufacture de grande qualité. Or cette immigration porte en elle la croissance future, potentielle, d’un nouveau pan de notre industrie financière vers des zones toujours plus risquées et spéculatives, des genres où la Suisse n’a jamais excellé, on l’a vu récemment. En attendant et dans notre plus pure tradition nationale, souhaitons la bienvenue à ces nouveaux venus. Qu’ils se sentent ici chez eux. En tout cas, jusqu'au prochain changement de loi fiscale.

17.01.2010

TV5 et la ferveur musulmane

Au Caire, j’avais un chauffeur perpétuellement hilare qui s’appelait Ahmed. Un jour il a vraiment failli mourir de rire. Pourtant je n’avais fait qu’une simple suggestion : tous ces hommes que je voyais porter sur le front une étrange marque brunâtre n’étaient-ils pas sujets à la même maladie de la peau ? Tout en frôlant la mort sur les overpass bondés qui traversent le Caire de part en part, Ahmed hoquetait, essuyait ses larmes et répétait ma suggestion en pouffant, tandis qu’Oum Kalsoum hululait dans l’autoradio. « Une maladie ! Mais oui, vous avez raison après tout : c’est la marque des hommes qui prient tout le temps et qui se frottent le front par terre ! Leur maladie, c’est l’Islam ! »

Cette réponse m’avait fait tressaillir. Ainsi ces dizaines de milliers d’hommes passaient-ils suffisamment de temps par jour à prier pour qu’une marque d’usure, parfois purulente, naisse sur leurs fronts. Ahmed, pas très fervent, m’avait aussi confié que beaucoup d’entre eux acquéraient cette marque en frottant délibérément le front sur leur tapis. Dans cette même veine, un chauffeur de taxi s’était un jour arrêté en plein trafic, au milieu d’un pont enjambant le Nil, pour aller faire ses prières, agenouillé sur le trottoir. Impassible dans mon petit costume, j’attendais avec curiosité sous les regards amusés des passants. A son retour, le chauffeur m’avait regardé avec un air bravache, manifestant un mélange indistinct de piété et de chauvinisme. Un truc de tartuffe d’Orient.

Faire des efforts considérables pour passer pour une grenouille de bénitier n’est pas franchement l’assurance d’une bonne intégration sociale par chez nous. D’ailleurs, chez nous, rien d’équivalent n’existe et rien ne vient remplacer ce désir d’afficher, même en mentant un peu, son attachement à la religion, à ses valeurs immatérielles, au consensus qu’elle exige. Ce tartufisme ne fut de loin pas ma seule impression de l’Islam. Après un crèvement de pneu au milieu de la péninsule du Sinaï, trois bédouins en camionette, surgis de nulle part, m’avaient secouru. Sans un mot, ils avaient extrait ma voiture des sables, changé la roue puis s’en étaient allé en refusant vivement l’argent que je croyais leur devoir.

Chrétien très pratiquant à cette époque encore, cette foi si vivante m’avait ébranlé : comment pouvais-je être certain que ces millions de gens adoraient un faux dieu et que j’adorais, moi, le bon ? Et voilà, me disais-je parfois, comment nous vivions notre foi autrefois, même si le christianisme n’est pas une religion du livre. Les images du pèlerinage à la Mecque, le haji, diffusées dans Thalassa me ramènent à ces années : des millions d’hommes et de femmes venus du monde entier, affluant chaque année vers ce lieu saint avec la même détermination que des saumons remontant leur rivière. Parmi eux, des médecins français, des ouvriers indonésiens, des mères de famille algériennes, avec en tête le seul désir d’accomplir un des cinq piliers de l’Islam. Des millions de gens célébrant avec joie le fait de se soumettre ensemble aux mêmes lois morales strictes.

Au Caire, j’avais peu à peu remarqué que la marque brune sur le front était strictement le fait d’hommes de basse condition. Ceux avec lesquels je dînais dans les restaurants chics avaient un front magnifiquement lisse. Il existait donc une incompatibilité non dite et pourtant indiscutable, inéluctable, systématique entre Giorgio Armani et la marque brune. Et de retour dans notre opulente Europe, je vois nos églises un peu vide et les Chrétiens pratiquants que je connais plutôt discrets sur leur dimanche matin. L’accumulation de biens matériels rend la foi difficile d’accès. C’est le coup du chameau dans le chas d’une aiguille, une des paraboles qui m’a le plus découragé dans la Bible. Ça n’est pas non plus un truc de pauvres, mais on essaye de garder ça pour soi. Qu’on y aille ou qu’on n’y aille pas d’ailleurs, c’est la même chose : on n’en parle pas, c’est une question vaguement indiscrète, presque honteuse.

Et de constater que la foi demeure dans les pays musulmans un élément fondamental provoque chez nous des réactions souvent extrêmes. Il y a les laïcs qui condamnent parce qu’ils condamnent toute forme de religion. Il y a les racistes qui condamnent tout ce qui ne leur est pas ressemblant. Il y a les féministes qui condamnent l’asservissement de la femme. Et toute cette vaste confrérie forme une majorité des populations, riches, de la rive septentrionale de la Méditerranée observant avec une méfiance suspecte leurs voisins, pauvres, de la rive sud. Tous ensemble ils assimilent, la conscience tranquille, cette ferveur au fondamentalisme. Ils ressentent aussi une certaine forme de jalousie devant l’expression d’une si puissante vitalité spirituelle face à nos églises désertées. Et cette indicible jalousie, mariée à une peur fantasmée, vient parfaire le vieux mécanisme de la méfiance, puis du rejet, puis de la guerre.

29.12.2009

Les Inrockuptibles et le douloureux amour de la Suisse

Voilà quelques jours maintenant que je me promène tout seul dans Paris. Je ziguezague nonchalamment entre les touristes, les monuments, les crottes, les shopeuses et les arrondissements. Dans le TGV Lyria, je me réjouissais déjà de tout ce que j’allais revisiter et ressentir après tant d’années vécues dans cette ville. Pourtant je m’étonne à ne rien vouloir visiter, me contentant de ces immenses et épuisantes balades qui n’ont d’autre but que de me promener sans même beaucoup regarder autour de moi à part les visages de ceux que je croise et que, probablement, je dévisage avec une gênante impudeur.

 

Dans mon égocentrisme impénitent, tout ce que je vois et tout ce que je ressens me ramène à celui que j’étais, ce garçon de 25 ans qui vivait ici, seul, il y a plus de dix ans. Etudiant puis employé, perché sur une fidèle bicyclette hollandaise achetée 700 francs sur le boulevard Magenta, je me targuais de connaître Paris mieux que les Parisiens eux-mêmes, et c’était vrai. Je l’aimais, cette ville, autant que je méprisais ma petite Suisse, ce pays montagneux, ennuyeux, isolé, trop riche et qui m’embarrassait autant qu’un furoncle au milieu du visage. Vivre à Paris me promettait d’échapper à cette accidentelle citoyenneté. On naît provincial, on devient Parisien, disait le poète. Et je portais cela comme un badge, comme une promesse de bonheur futur.

 

Thomas Hirshorn me rappelle mes propres sentiments passés dans un article du dernier numéro des Inrockuptibles où figure, évidemment, une photo d’une affiche UDC, cette petite swastika à nous. Il y explique ce que j’aurais moi-même pu dire alors : repli, autarcie fallacieuse, richesse douteuse, trop petit et isolé, etc. Avec ses œuvres, Hirschorn a depuis longtemps été rangé dans la catégorie des ennemis et des traîtres à la patrie. En conséquence, il préfère rester à l’étranger et vient nourrir les colonnes d’un papier étranger aussi, creusant le malentendu plus profondément et douloureusement encore.

 

En lisant Hirshorn, je me souviens aussi des raisons qui m’avaient fait quitter la Suisse : cette sensation d’étouffement, de dépression légère et constante que rien ne venait soulager. Cette impression d’inutilité surtout, né dans un monde quasiment parfait où tout ce que l’on me demandait de faire, c’était de perpétuer le système, d’y prendre une bonne place et de ne pas poser trop de questions. J’assimilais cette perspective à l’ennui suprême et m’en étais d’ailleurs ouvert à une amie en Serbie. Celle-ci m’avait regardé avec une sorte de mépris indulgent et m’avait rétorqué : « Je donnerais beaucoup pour qu’on puisse s’ennuyer ici, nous aussi. »

 

Tout a changé depuis mes années parisiennes : Paris, la Suisse, moi-même. Pour ce qui concerne Paris, la vie est devenue deux ou trois fois plus chère et plus difficile ; le boulevard périphérique est aujourd’hui une sorte de mur de Berlin social ; et la boutique Christian Louboutin est une merveille absolue. Pour la Suisse, il faut désormais envisager toute question politique, sociale ou économique sous l’angle de l’honneur ; plus que tout, il faut identifier et haïr ceux qui méprisent le peuple. Pour moi aujourd’hui, j’aime mon pays, bizarre, inclassable et en pleine transformation, secoué de spasmes inquiétants et néanmoins magnifiquement stable depuis des siècles, et beau comme le songe d’un dieu babylonien. Et comme il est douloureux d’aimer la Suisse et de professer simplement un sentiment dont on a fait un instrument de propagande exclusive, de haine et de division.

 

20.12.2009

Le Figaro et Louis le Grand (con)

Aux dernières nouvelles, j’entends que Louis XIV aurait été un bon roi. Son règne d’autocrate absolu, de chef militaire désastreux, de saigneur des caisses de l’état, de cul-béni dogmatique et intolérant fut, à en croire certains, un grand règne. Et trois cents ans après sa mort, on continue de lire des commentaires extatiques. Le dernier en date sort du Figaro. L’article d’Eric Bietry-Rivierre se termine par cette citation digne des meilleures plumes de Je suis partout : « Plus et mieux que n'importe quel puissant, Louis XIV aura montré qu'il n'est de grande politique sans grande politique culturelle. »

Louis XIV a en effet permis à Molière, Lully, La Fontaine, Le Nôtre, Mansart et à Corneille de travailler sans trop de crainte de se faire embastiller. Par une sorte de mimétisme – comme il a toléré cet épanouissement artistique, il en devient lui-même l’auteur – cette mansuétude lui vaut éternelle gratitude d’un peuple servile et aveugle. Or ne serait-ce que pour la Révocation de l’édit de Nantes, les Français devraient considérer comme un devoir de haïr Louis XIV. Voilà une décision politique qui a immédiatement appauvri la France et enrichi ses voisins, durablement éliminé l'élite intellectuelle et industrielle du pays, profondément divisé la société et semé les graines de la méfiance et de la haine qui ont conduit le peuple à jeter, en 1789, le bébé avec l’eau du bain. Les Français devraient enfin détester celui qui a donné suffisamment de lustre à sa pompeuse autocratie pour l’offrir en modèle à des générations de dirigeants français et étrangers.

Ce qu’exprime ce journaliste est très répandu : on se dit qu’un tel monarque, même absolu, devait forcément être bon pour permettre un tel développement des arts, sans imaginer un seul instant que ce développement aurait pu être plus important sans ce roi. Et puis cette adéquation absurde entre la politique et les arts, comme si l’une déterminait à elle seule l’existence des autres, est une insulte à Molière qui devient soudain la preuve du génie de celui qui fut suffisamment distrait pour ne pas l’exécuter. Ainsi juger un dirigeant à l’aune de son sens esthétique est, depuis Louis XIV, un travers spécifiquement français dont Mitterrand abusa avec bonheur. Ce défaut de jugement leur fait passer le règne pourtant essentiel de Napoléon III par pertes et profits, au titre que le malheureux aimait les fauteuils crapauds.

Mais ce lien entre politique et politique culturelle dissimule autre chose d’encore plus inavouable. Qu’il est difficile en effet, en démocratie, de distinguer ce qu’on doit aimer de ce qu’on doit condamner. Tout se vaut, on saute d’une mode à l’autre toutes les semaines et tous les petits monarques des rédactions vous donnent le tournis à crier tous ensemble des ordres contraires. Louis XIV, c’est le confort absolu, le goût sûr, centralisé et sans questions. Versailles est le parfait résumé de ce complexe. Aujourd’hui en effet, après avoir servi de conservatoire vivant des arts du royaume, cette forteresse de l’indifférence satisfaite, ce somptueux cache-misère morale, a été transformé en musée. Ainsi rien n’a vraiment changé : depuis trois cents ans c’est toujours suivez le guide.

14.12.2009

Der Spiegel et Thomas Blatt

Thomas Blatt est l’une des parties civiles dans le procès de John Demjanjuk, accusé d’avoir été garde à Sobibor en 1942-1943 et d’avoir, à ce titre, contribué à la mort violente de dizaines de milliers d’innocents. Ce procès a lieu actuellement à Munich et suscite des critiques nombreuses. On est choqué de voir tant de moyens pour juger un sous-fifre, de surcroît lui-même prisonnier des Allemands et par conséquent contraint dans son macabre métier. Un accusé qui est en outre atteint de leucémie et à peine capable de parler.

 

Mais Thomas Blatt se moque de tout cela. Il vient d’accorder au Spiegel un grand entretien qui détaille l’horreur absolue de ce camp où furent massacrés environ 200'000 personnes jusqu’au célèbre soulèvement de 1943. Il rappelle que si la vue de cet homme souffrant devant ses juges peut sembler révoltante, il n’existe pas d’autres moyens de juger le jeune gardien de camp qu’il fut. Et si Blatt reconnaît qu’il ne peut pas identifier Demjanjuk avec certitude – il y avait cent gardiens ukrainiens comme lui – il est venu à Munich pour une seule raison : « Je me moque bien que Demjanjuk aille ou non prison – c’est le procès qui m’intéresse. Je veux la vérité. »

 

Pour Blatt, il existe une équivalence entre ces deux notions, la justice n’étant que la matérialisation de la vérité. Les notions de bien et de mal, qu’on érige souvent en absolu, sont en réalité assujetties à la notion de vérité. Ce sont de grands mots, mais ces mots ont une valeur inestimable dans notre société de la revanche. Nous avons de plus en plus tendance à gérer toute forme de conflit par le fric et par la compensation, la vérité devenant une sorte de dommage collatéral. Les sommes d’argent définissent qui a raison ou qui a tort, et à quel point. Blatt déclare qu’il ne veut pas de fric, pas de peine de mort. Non, que cela : entendre la vérité.

 

Bientôt, les détails du divorce de Tiger Woods nous apprendront comment le dieu déchu devra – le pauvre idiot – se délester d’une partie conséquente de son milliard au profit de sa blonde épouse – la belle garce. Après ça, on entendra les associations de parents de victimes réclamer des millions à Air France pour le crash du Rio-Paris. Ensuite on verra combien les clients spoliés d’un fonds de l’UBS vont recevoir en compensations diverses. En touchant leurs chèques, il serait utile que tous ces cuistres pensent un peu à Thomas Blatt. Ils comprendraient peut-être que leurs exigeances sont infiniment plus faciles à satisfaire que celles d’un petit vieillard obstiné. Et que des deux, les plus chères ne sont pas forcément celles qu’on croit.

 

06.12.2009

Le LA Times et la démocratie de casino

« Enfin ! on parle de la Suisse ! » me disait une amie l’autre jour avec une joie satisfaite. Et c’est vrai, on ne parle presque plus que de la Suisse. Et de la même manière qu’on peut définir un bon ministre par son invisibilité médiatique, la Suisse ne fait, heureusement, que très rarement parler d’elle. Ainsi, si ce vocable sifflant résonne aux quatre coins du monde, c’est forcément pour les mauvaises raisons. Personne ne s’excitera de savoir que notre chômage est chroniquement faible ou que notre proportion d’étrangers est la plus haute en Europe, et ceci sans aucun problème social majeur. Jusqu’au 29 novembre 2009.

 

A l’autre bout du monde, dans la verte Californie, on nous consacre des pages entières, même si pour eux la question de l’immigration est hispanique et chrétienne. Mais le principe d’une loi d’exception frappe les Américains par son côté médiéval et, surtout, inutile. Pourquoi, se demande le journaliste, dénoncer une construction si désespérément minoritaire ? Pourquoi ne pas s’en prendre désormais aux quelques temples hindous ou pakistanais qui, eux aussi, tranchent dans le paysage. Et pourquoi en Suisse, pays si fortement démocratique, paisible, prospère et soucieux de sa paix sociale au point d’inventer une formule magique pour mener ses affaires.

 

On se souvient, c’est de Californie qu’est partie la crise financière. Les subprimes, le capitalisme de casino, c’est là-bas que tout a commencé. Ainsi pour tenter d’expliquer notre vote à ce Californien, je lui dirais que la Suisse vient de faire exactement la même chose, rapportée à la politique : en abusant des libertés que lui offrait son système, elle l’a perverti. Maintenant, depuis un an, tous les partis confondus réclament ensemble, et avec raison, plus de réglementation de la place financière. On ne veut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, mais on exige l’interdiction du capitalisme de casino. On veut qu’il soit impossible de spéculer sur des dettes insolvables, de rémunérer des gens pour leur capacité à détruire des institutions rentables et on doit pour y parvenir introduire, hélas, plus de réglementations.

 

Or l’UDC, depuis des années, n’a fait rien que de très semblable avec nos institutions, et notamment avec la démocratie directe. En Amérique, la faillite des agences de notations a été largement dénoncée comme l’un des catalyseurs de la catastrophe : juge et partie, elles bénéficaient aussi de la croissance d’entreprises dont elles connaissaient pourtant, ou refusaient de connaître, la faiblesse structurelle. Chez nous, le Parlement, soucieux de réélection, n’a pas jugé nécessaire de censurer une initiative quand bien même sa formulation, et non son principe, était contraire aux principes même de notre constitution. Au bout du compte, c’est la même faillite du régulateur, et la même catastrophe pour l’institution tout entière. On peut en déduire que l’UDC est à la politique ce que les traders ultralibéraux sont au capitalisme : ils abusent d’une liberté chèrement acquise et pervertissent le fonctionnement de tout un système.

 

29.11.2009

The Independent et la honte suisse délivrée

A Paris comme à Londres, j’ai toujours été frappé de constater que, parmi mes connaissances, les commentaires les plus racistes et les plus catégoriques provenaient systématiquement des gens les moins informés et les plus éloignés des problèmes d’immigration, i.e. les plus riches. Pourtant, le piquant de la chose n’est pas seulement dans le fait que les plus riches sont les plus terrorisés (et les plus malheureux ?), mais dans le côté inavouable de la chose. Comme cette amie qui ne m’avoua qu’après l’élection présidentielle de 1995, des mois plus tard, sans me regarder puisque je la transportais de nuit sur le porte-bagages de mon vélo rue de Grenelle, qu’elle avait voté Le Pen. Et je la ramenais chez elle, dans son appartement de 400 mètres carré, dans sa chambre aux lambris XIXe d’époque avec vue sur le Champ de Mars.

Cette honte, cette honte immense et compréhensible, n’étreint toutefois sa victime que tant qu’elle se sent minoritaire. Chirac avait gagné, mon amie avait donc perdu, adding insult to injury, comme disent les Anglais. Mais aujourd’hui 29 novembre 2009, le résultat de la votation contre les minarets qui offre à l’UDC une victoire historique et d’autant plus remarquable qu’elle était inattendue, cette victoire va probablement donner lieu à des débordements intéressants. C’est le mot-clé depuis quelques années maintenant : on va se décomplexer de voter UDC. On n’aura plus besoin de mentir aux sondeurs. Mais oui, on va enfin pouvoir être ouvertement et impunément raciste : joie !

Cette joie n’est pas sensible que par chez nous. Un tour d’horizon de la presse européenne m’en donne un aperçu fort instructif. Dans The Independent, pourtant pas très droitier d’ordinaire, les très nombreux commentaires des lecteurs à l’annonce des résultats suisses font état d’une sorte d’helvétolâtrie : la Suisse, seule démocratie dans le monde ; la Suisse, seule à se lever contre la barbarie ; la Suisse, modèle de liberté ; vive la Suisse, vive les Suisses ; si nous, en Angleterre, avions les mêmes droits que les Suisses, jamais les mosquées n’auraient pu voir le jour en telle quantité ; jamais les attentats de 2005 n’eurent été possibles, etc. Même ton dans le Figaro, où les quelques commentaires épouvantés par cet énorme écrasement populaire d’une minorité sont noyés dans des hurlements de bonheur. De bonheur décomplexé.

On peut conclure en disant que cette votation prouve, si c’était nécessaire, que l’économie gouverne vraiment tout et que si l’UDC veut gagner encore quelques initiatives, elle doit se dépêcher pendant que la récession et le chômage sont encore au menu. Mais ça ne répondrait pas à la question principale : pourquoi ces 15% ou plus de Suisses ont-ils eu tellement honte qu’ils ont menti à un sondeur anonyme et invisible ? Pour intrigante que soit cette question, il est inutile de formuler sa réponse. On n’a jamais honte sans savoir exactement pourquoi.

22.11.2009

Jane's Weekly et l'exportation d'armes

Dans la Yougoslavie titiste, il était de rigueur d’avoir dans sa bibliothèque ce qu’on appelait des « komplet », les œuvres complètes des grands penseurs marxistes. On les achetait souvent avec le meuble lui-même, le fabricant d’étagères épargnant ainsi à son client le fastidieux et inévitable achat. On se gardait évidemment bien d’ouvrir un seul de ces volumes, préférant à leurs contenus truffés de mots composés la vue apaisante de leurs dos striés d’or. Ainsi lorsque Tito mourut et que la Yougoslavie lui emboîta le pas, la question se posa de savoir ce qu’on allait faire de ces non seulement encombrants, mais désormais inutiles volumes. Le bon sens l’emporta sur le gaspillage : on s’en sert aujourd’hui pour presser le chou farci.

 

L’usage que l’on fait d’un objet défini est hautement imprévisible. On ne peut voir une jeune femme acheter une botte de carottes sans réprimer une pensée honteuse. Ou s’étonner de voir un pays neutre vendre des mitrailleuses lourdes à un pays en pleine guerre civile, après falsification du bon de commande. Ainsi l’initiative sur l’interdiction de l’exportation des armes ne fait que poser la même lancinante question qui hante le peuple suisse depuis tant d’années sur presque tous les tons : que signifie notre neutralité, pratiquement ? La question serait effectivement intéressante, si les réponses proposées par les deux camps opposés n’étaient pas d’une si complète nullité.

 

D’abord quelques faits. Les exportations suisses se chiffrent à 209 milliards au total, et la part des armes est d’un demi milliard de francs, soit moins de 0,25%. Nous exportons plein de choses : munitions, fusils, pistolets, chars de transports de troupes, chars d’assaut, avions, et nos clients principaux sont l’Allemagne, le Danemark et l’Arabie Saoudite. Jusque là, rien de vraiment répréhensible, d’autant que notre loi nous interdit la vente d’armes à des pays en guerre. L’ennui intervient lorsque, comme ce fut le cas en 2005, les Emirats arabes unis achètent des chars qui finissent en réalité au Maroc, en guerre contre le Front Polisario. Ou que l’entreprise Pilatus fabrique, bien qu’elle s'en défende mollement, des avions d’entraînement qui, après quelques tours de tournevis, se transforment commodément en mini-bombardiers.

 

Difficile devant ces chiffres, pour les initiants, de parler d’autre chose que de positions de principe. Il est aveuglément clair que, même si la Suisse interrompait son commerce d’armes, la violence dans le monde ne reculerait pas d’un micron. Le Pakistan n’attend pas sa victoire sur les Talibans en comptant sur l’aide de Berne. Ce genre de position de principe ouvre des boîtes de pandore à l’infini : pourquoi exporter des montres dans des pays en guerre, si l’on sait que des tortionnaires s’en serviront peut-être pour minuter leurs séances de waterboarding ? Pourquoi exporter du chocolat aux Etats-Unis si l’on sait qu’il contribuera au niveau déjà dangereusement élevé de maladies cardio-vasculaires ? etc.

 

Mais les arguments des opposants ne sont pas en reste et battent les premiers en hypocrisie. Comme le rapporte le magazine Jane’s Weekly, référence mondiale des industries de l’armement, et par conséquent très inquiet quant à l’issue du vote, le danger principal de cette initiative serait une perte d’emplois. On choisit donc d’évacuer complètement la question de la responsabilité, ce que même les fabricants de cigarettes n’osent plus faire, pour tenter, maladroitement, de nous faire croire que notre économie dépend de notre industrie de l’armement. Mais comme les mêmes chiffres le démontrent plus haut, l’interdiction de ces exportations n’aurait aucune conséquence quelconque sur notre économie.

 

Et c’est peut-être là le côté intéressant de cette initiative : en l’absence d’enjeu pratique réel, les deux camps se retranchent derrière des pétitions de principe absurdes : le tout éthique pour les uns, le tout économique pour les autres. Pour trancher dans le vif et se souvenir de ce qui compte vraiment dans le marché des armes, j’appelle à la barre le chansonnier new yorkais Tom Lehrer qui chantait ceci : “Once the rockets are up / who cares where they come down / that’s not my department / says Wernher von Braun (1).” En d’autres termes, l’usage que l’on fait d’une arme n’est que très rarement détourné, même lorsqu’on préfère se réconforter avec l’idée que les emplois des uns ne signifient pas nécessairement la mort des autres.

 

(1) Une fois que les fusées sont en l’air / peu m’importe où elles tombent / ce n’est pas de mon ressort / dit Wernher von Braun.

16.11.2009

The Guardian et l'anonymat des blogs

Je déteste les bals masqués. J’aime bien boire, danser, écluser des petits fours et raconter des âneries à la cantonade, mais si possible sans turban, fausse moustache ou bicorne. J’ai la chance d’avoir un nom facile à prononcer dans toutes les langues et un casier judiciaire (encore) vierge et ne vois donc aucune raison de dissimuler quoi que ce soit de mon identité, même pour rire. Chaval, dessinateur et dépressif de génie, résume exactement mon sentiment avec ce croquis d’un homme penaud, habillé en toréador sur un trottoir parisien avec ce titre : « Personnage folklorique attendant impatiemment l’arrivée des autres ».

Depuis les années soixante, les autres sont arrivés et sont désormais la majorité dans cette grande célébration folklorique qu’on appelle Internet. Sur une grande quantité de sites que je visite, on me demande de créer un pseudo. Avec les années, j’ai fini par établir un choix d’environ six pseudos, liés à une égale quantité de passwords. Et le résultat est toujours aussi affligeant puisque je reçois tous les jours des emails marketing qui me saluent en commençant par un claironnant « Bonjour bitenbois ! ».

Mais les champions toutes catégories de l’anonymat sur le net, ce sont les blogs. Auteurs et commentateurs se lâchent complètement dans un délire de pseudos à clés, à tiroir et à vapeur. Autant de nuages de fumée pour masquer autant de vies anonymes que cet anonymat virtuel est sensé briser, l’espace d’un instant. On argue volontiers que cet anonymat protège son auteur, dans son travail, dans sa famille ou dans son miroir. Mais alors, ce n’est plus de l’anonymat. L’anonymat, c’est ce dont souffrira pour toujours l’architecte de la Mosquée de Cordoue et non pas celui, hélas, de la gare de Lausanne.

Comment qualifier alors ce mouvement de l’âme qui fait que des millions d’internautes ne tapent non pas, dans la case réservée au nom, Blaise Ducret mais Cléopâtre ? L’histoire que rapporte le Guardian de ce jour m’instruit un peu. Depuis 2003, l’une des blogueuses les plus accomplies du Royaume-Uni s’appelait Belle de Jour. Elle racontait comment, pour payer ses études, elle s’était adonnée à la prostitution pendant quelques mois. Son histoire avait tenu en haleine des dizaines de journalistes, des livres avaient été écrits, et vendus. Un film avait été produit mais toujours, on ignorait tout de Belle de Jour. Un homme ? Un écrivain célèbre ? Un scam ? Jusqu’au dimanche 15 novembre 2009 où le monde a appris que Belle de Jour était le docteur Brooke Magnanti, 34 ans, de Bristol.

Brooke raconte dans un entretien qu’elle ne regrette rien de son expérience, qu’elle a fait cela pour payer son PhD, qu’elle n’a honte de rien. En d’autres termes, elle offre absolument toutes les raisons de penser, d’être certain que son anonymat n’était rien d’autre qu’un jeu, un frisson facétieux, et non pas une protection nécessaire. Une double vie donc, banale comme celle des nombreux clients de Brooke qui trompaient leurs compagnes en se procurant surtout l’illusion d’avoir trouvé dans ce mensonge une certaine forme de liberté.

Et en se servant de protection à mauvais escient, Brooke contribue à saper le genre. Parce que cette dissimulation n’est rien d’autre qu'un abus supplémentaire de l’extraordinaire liberté d’expression qui est offerte sur Internet. Déjà la presse écrite agonisante est prête à recadrer la toile en y introduisant ses vieux codes institutionnels, sa censure et sa non-gratuité. Le jour où cette liberté d’expression se fera cadenasser, Brooke et ses imitateurs préfèreront accuser Murdoch, plutôt que d’admettre qu’ils se sont servis de l’anonymat pour en sortir.

 

01.11.2009

L'Humanité et l'identité française

On connaît les premiers mots des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » C’est bien tourné et c’est assez dégueulasse aussi parce que ça dédouane le grand Charles de toute explication circonstanciée de ce que signifie pour lui le fait d’être français. Comme si la France n’était pas un espace géographique, social, historique et politique mais un De Gaulle Code dont seuls quelques initiés auraient la clé. De Gaulle conclut son fameux paragraphe dans une envolée vaine, pompeuse et idiote : « A mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur. » On ne comprend le sens profond de cette phrase qu’en remplaçant « France » par « je ».

 

Ce refus fanfaron d’évoquer la question de l’identité française sous un aspect autre que religieux n’est pas un privilège de la droite. On s’en convainc notamment lorsqu’on lit les propos de Sébastien Crépel dans l’Humanité qui dit que « cette campagne (sur l'identité nationale lancée par le gouvernement) s’inscrit dans une offensive idéologique globale ultraréactionnaire qui vise à effacer l’héritage républicain forgé depuis la Révolution française par les forces progressistes et les luttes populaires. » D’un côté, on chante une terre mythologique et inexpliquée, de l’autre on tend un poing serré, avec une mine grave et un amour immodéré pour les insultes composées. Le dénominateur commun de ces ennemis jurés, c’est la sacro-sainte République.

 

Parce qu’avant 1789, la question de l’identité ne se posait pas et Diderot ou Descartes ne s’y sont jamais intéressés. On était sujet du Roi, chrétien et puis Bourguignon ou Picard et enfin seulement français. C’est la Révolution qui a brisé ce subtil entrelacs d’identités cumulatives pour en imposer une nouvelle, unique, centralisée et idéologique : être français, depuis 1789, c’est donc appartenir à la République et en partager les valeurs. Mot sacré et inexplicable sur lequel tous buttent avec la même maladresse. Pour certains, il s’agit seulement des trois mots de Liberté, Egalité, Fraternité. Pour d’autres, il s’agit avant tout de ce concept hautement fumeux de « patrie des droits de l’homme », comme si la France était le propriétaire légal et exclusif des Droits-de-l’homme, Inc.

 

Autre échappatoire, Luc Ferry, qui clame qu’être français, c’est avoir un passeport français. La définition par l’administration. Mais alors, qu’est-ce qui donne plus de valeur au passeport qu’au permis de conduire ? Car la France distribue ses passeports avec une prodigalité qui expliquerait, peut-être, pourquoi certains votent Front National. Après deux ans de mariage avec un citoyen français, en France ou à l’étranger, n’importe qui reçoit automatiquement la citoyenneté. La procédure est administrative, tamponnée, enregistrée, froide comme un oukase. Et absolument dénuée de tout rite, à l’inverse extrême des grandes phrases du grand Charles ou du mysticisme révolutionnaire. Dans la même veine, Chirac n’a lui presque jamais parlé de la France mais presque uniquement de la République, comme si la France n’existait pas, comme si elle était une entité trop complexe et encombrante pour être amenée au centre du débat. La République au moins, ça met tout le monde d’accord.

 

Dans un tel contexte, l’initiative d’Eric Besson risque fort de déboucher sur une impasse. Parce que depuis la Révolution la France traîne sa culpabilité d’avoir raccourci son roi et renversé des institutions qu’elle ne cesse de regretter, mais que révèle la cruelle vérité : en deux cents ans, il aura fallu cinq républiques, deux empires, deux monarchies et deux occupations allemandes mais rien n’y fait : la France n’est pas en paix avec elle-même. Et l’emphase du Général de Gaulle semble ne servir qu’à dissimuler l’amertume qu’il eut à ne pas être roi, quand bien même tout son peuple ne rêvait que de cela mais n’osa l’avouer qu’en nommant des milliers de rues et d’avenues à son nom, trône tardif et inutile.

25.10.2009

NY Times et l'histoire suisse en conflit

L’histoire possède ceci de commun avec la philosophie qu’elle est une certaine forme de recherche de la vérité. Même si « les faits sont têtus », la vérité historique demeure tout aussi insaisissable que celle que recherche le philosophe. Une façon de se sortir d’affaire est d’affirmer que l’histoire est écrite par les vainqueurs, même si les vainqueurs et les vaincus ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

 

Prenez la Bataille d’Azincourt qui se déroula le 25 octobre 1415 pas loin de Calais, étape majeure de la guerre de Cent Ans. Depuis exactement 594 ans, et notamment grâce à Shakespeare qui l’a magnifiée dans son Henry V, on croit qu’il s’agit de la plus grande victoire anglaise sur l’armée française de Charles IV le Fou. Une victoire impensable puisque cette « Band of Brothers » se battait à 1 contre 5 et ne dut son succès qu’à une météo atroce et à ses redoutables arcs. Et pourtant, et pourtant. Une étude menée par la Professeur Anne Curry et son équipe de l’Université de Southampton parvient à des résultats très différents. Se basant sur des statistiques très variées et nombreuses, Mrs. Curry en conclut que l’armée anglaise se battait, au pire, à 1 contre 2, mais plus vraisemblablement à armes presque égales.

 

Elle souligne d’autre part que, la France étant alors en guerre civile, l’armée française devait être déjà fort éprouvée, probablement mal nourrie et équipée et qu’en quelque sorte, Henry V a eu la tâche facile. Anne Curry ne conteste pas la victoire militaire du roi anglais, mais conteste en revanche sa victoire stratégique sur le moyen et le long terme : sept ans plus tard, en 1422, Henry V meurt en laissant derrière lui une France toujours profondément divisée et pas du tout prête à recevoir un souverain anglais pour la « pacifier ». En d’autres termes, la victoire d’Azincourt aura servi quasiment à rien, sinon à asseoir une légende tenace.

 

Or voilà que le général américain David Petraeus, Commandant en chef des opérations en Irak et en Afghanistan, trouve une utilité nouvelle à cette victoire/défaite. Il a en effet commandé en 2006 une longue étude historique à des dizaines d’historiens indépendants, comme le rapporte un article passionnant du NY Times, étude qui porte le nom tout malapartien de « Manuel pratique de répression de l’insurrection ». Se basant sur des dizaines de conflits passés, les historiens s’accordent à dire qu’aucune insurrection ne peut être défaite par une armée d’occupation tant que la population locale n’est pas protégée et gagnée à la cause de l’occupant. Le progrès est donc bien relatif : ce qui ne marchait pas il y a 600 ans ne marche toujours pas 600 ans plus tard, malgré l’arme atomique, la pénicilline et les lunettes de vision nocturne. Avec une seule différence, de taille celle-ci : 600 ans plus tard, on le sait.

 

Comme on n’avait pas tout dit de la Bataille d’Azincourt, on n’a jamais tout dit du passé. Ainsi, la Deuxième guerre mondiale : en Suisse, la chose est apparemment simple : neutre, pas envahie, tenue à l’écart de la guerre, plus prospère à la fin qu’au début du conflit. Comme ces faits demeurent vrais mais absolument extraordinaires au regard des circonstances d’alors, tout indique que, pour de telles conséquences, des causes très particulières, nombreuses et de natures fort diverses ont été nécessaires. Etonnamment, une majorité de la population suisse demeure apparemment incapable, plus de 60 ans après la fin du conflit, d’envisager qu’elle ait pu y échapper par autre chose que l’intervention de la Sainte Trinité, sous la forme du Conseil fédéral, de l’armée et de la Constitution. Ceux qui pensent et écrivent que la réalité est un rien complexe se font immédiatement accuser de détruire l’honneur de la patrie, de mentir, de vouloir traîner toute la population dans une douteuse opération de repentance. Patience : dans 600 ans, peut-être aurons-nous la réponse à ces questions qui nous divisent tellement.

18.10.2009

Denver Post et le soldat Fisher

En prenant la route du lac vers 10h ce dimanche matin, j’ai été frappé par le nombre de joggeurs, de cyclistes et de marcheurs de fond. Ces excités tentaient vainement de me donner mauvaise conscience, tandis que, tout en conduisant mollement, je finissais de satisfaire mon adoration des hydrates de carbones avec un somptueux croissant au jambon. Après cinq jours de travail et une journée de shopping, les 70% de la population suisse qui sont employés dans des bureaux (dont je suis) sont pris du désir (mais pas moi) de faire fonctionner leur musculature et leur ossature dans un autre but que celui d’aller pisser ou de descendre à la cafétéria. Pourtant, même si cette dépense d’énergie permet d’éliminer toxines, graisses et mauvaises pensées dans une grande suée, elle n’en demeure pas moins improductive, ou plus exactement masturbatoire.

 

C’est un peu comme notre armée suisse. Si cette institution a sans aucun doute permis à des milliers de jeunes garçons (dont je ne suis pas) de se faire greffer une colonne vertébrale et de développer un sentiment d’utilité et de collectivité, le tout en 4 mois seulement, il y a maintenant des décennies qu’elle ne remplit plus son rôle originel. Une armée, en effet, sert à défendre un pays contre des ennemis réels et puissamment armés. Ou à envahir d’autres pays qui, du coup, ont l’occasion de se défendre. Et cela fait maintenant 494 ans que notre pays n’a, très heureusement, pas engagé sa puissance militaire dans un conflit, même si, pendant des centaines d’années, cette puissance a largement servi les intérêts militaires de nos voisins, mais là n’est pas la question. Alors on réfléchit à d’autres moyens d’employer cette puissance qui n’en finit pas de démontrer sa coûteuse inutilité en l’état : humanitarisme, usage social et d’intégration, maintien de la paix, mais sans réelle conviction, comme le démontrent les hésitations qui entourent l’achat de nouveaux avions de combat.

 

Le Denver Post offre à ses lecteurs, même non anglophones, une remarquable leçon sur les motifs véritables de l’armée, sa fonction réelle aujourd’hui. En suivant le soldat Ian Fisher à travers un portfolio richement doté, le Post nous fait découvrir la vie d’un Américain moyen depuis son enrôlement jusqu’au combat en Irak, en passant par l’entraînement et les ambiances de chambrée. Le garçon, 22 ans et autant de tatouages, est parfait dans sa typicité. En gros, il n’a pas quitté un salaire de banquier et une famille pour s’engager. Il se dit prêt à « mourir pour son pays », ce qui signifie aussi qu’il est prêt à tuer pour lui. Au-delà de ces considérations cyniques et confortables, on ne peut qu’être frappé de voir un jeune blanc, gavé de coca et de jeux vidéos, répondre consciemment et au risque très réel de sa vie à l’appel de l’Oncle Sam. On comprend bien que cette guerre était fondée sur un mensonge et qu’il y a derrière des intérêts économiques et privés parfaitement scélérats. On sait aussi comment la machine de l’US Army ne fera qu’une bouchée du Private Fisher, sans remords.

 

Il y a pourtant fort à parier que le Private Fisher sait tout cela. Il est né dans un pays qui malaxe ses citoyens depuis deux cents ans dans un pétrin d’idéaux simples et efficaces qu’on appelle le rêve américain. Force est de constater qu’aujourd’hui encore, malgré tout, ce rêve fonctionne et fascine suffisamment les jeunes générations pour garder bien bandés les muscles de son armée. Sans laquelle, comme le disait un ancien Secrétaire d’Etat, il n’y aurait pas de McDonald’s, c'est-à-dire pas de puissance commerciale et culturelle sans puissance militaire. Il y a dans le destin très commun de Ian Fisher une vérité très difficile à accepter, surtout depuis l’élection d’Obama : l’Amérique a gagné la guerre en Irak par le seul fait qu’elle l’a lancée et qu’elle y est encore. L’Europe crie et ne fait rien. La Russie et la Chine massacrent en interne. Mais aucun autre pays n’a démontré avec autant de clarté qu’il était prêt, de bonne ou de mauvaise foi, à faire usage de toute sa puissance pour défendre ses intérêts.

 

Et puis, il y a quelque chose de profondément humain dans l’histoire d’Ian Fisher. On peut appeler ça désir de faire partie de l’équipe qui gagne, appelé par la seule perspective de faire usage de balles réelles, de ressentir le frisson suprême et de revenir en héros. Tous les garçons (dont moi) en ont rêvé un jour ou l’autre. En Amérique, c’est possible. Pas en Suisse. Mais ça démange quand même, alors on fait usage de la rhétorique, de l’envolée lyrique, de la balle à blanc, de la masturbation déclamatoire qui répand sa fureur sur des affiches anti-minarets, dans des initiatives incendiaires, dans des postures politiques jusqu’au-boutistes, des hululements à la menace imminente. Comme les coureurs du dimanche qui oublient (qui le regrettent même peut-être pour les plus endurcis) la grâce indicible de ne pas devoir suer, de ne pas devoir se casser le dos et les poumons pour rapporter un peu de pain à la maison. Comme il existe une grâce plus indicible encore à vivre en paix depuis 1515, à ne pas devoir mourir loin de chez soi, dans des souffrances atroces, pour garantir l’approvisionnement en énergie d’un pays trop gros et trop gourmand.

13.10.2009

Antiques Trade Gazette et Léonard de Vinci

A propos d’un célèbre cinéaste polonais pris dans une souricière helvétique, on a beaucoup glosé déjà. Et voilà que, par la bande, un récent électrochoc ayant parcouru le marché de l’art nous permet d’imaginer ce qui serait advenu de la rumeur publique si, au lieu d’être célèbre, génial, âgé, veuf par assassinat et rescapé du ghetto de Cracovie, le prévenu avait été inconnu, plutôt jeune et en bonne santé, agent d’assurances et domicilié à Pittsburgh, Pennsylvanie.

 

L’Antiques Trade Gazette, référence du milieu, rapporte un fait extraordinaire dans sa dernière livraison : on a « retrouvé » une œuvre de Léonard de Vinci. Il s’agit d’un portrait de profil, typique de la Renaissance, représentant une jeune fille à la chevelure artistement retenue par un filet, un sourire jocondesque finissant de mourir sur ses lèvres. Chef d’œuvre ! entend-on s’exclamer de Houston à Tokyo en passant par Londres.

 

Or l’histoire de ce chef d’œuvre est pleine d’enseignements, sur le marché de l’art, sur le marché tout court et sur nous-mêmes. En 1998, ce tableau était passé par une vente Christie’s où il avait été adjugé pour la coquette somme de 19'000 livres sterling, plus de 40'000 francs suisses de l’époque. Ce qui est amusant, c’est que l’œuvre, de 33 sur 24 centimètres, avait été formellement identifiée comme « allemande, du XIXe siècle ». Le traître ? Un reflet d’une empreinte digitale du Maître, repérée par une technique nouvelle dans un des coins du tableau, le seul que de Vinci ait peint sur vélum, au pastel et à l’encre. Et on aurait même identifié la jeune femme comme l’une des princesses Sforza, Bianca, fille de Ludovico.

 

Il avait fallu, avant cela, qu’un expert soit saisi par la grâce à la vue du tableau et comprenne qu’il y avait là, probablement, la main de son génie préféré, objet de ses études depuis plus de 40 années. Exactement comme cet historien de Michel-Ange qui était tombé en arrêt, il y a quelques années, dans la bibliothèque de la Frick Collection à New York, lorsqu’il découvrit, puis authentifia avec toutes les peines du monde, un croquis de pilastre comme étant de la main de. Ou comment l’historien de l’art se transforme en chercheur, et trouveur d’or.

 

Parce que l’or, ou l’argent, est au centre de la question ici traitée. Le portrait de Bianca Sforza est passé de 19'000 livres à une estimation frisant les 100 millions de dollars, c’est-à-dire 2'500 fois supérieure à sa valeur initiale. Voilà révélés d’un seul coup les deux forces motrices du marché : la valeur réelle et la valeur relative. La valeur réelle de ce tableau, « à l’aveugle », celle qui met tout le monde d’accord en absence de référents et d’information autre que le tableau lui-même, c’est 19'000 livres. Pourquoi si peu ? parce que, tout simplement, ce tableau n’est pas extraordinairement beau, il suffit de le voir pour s’en rendre compte.

 

La valeur relative est par conséquent bien plus intéressante et certainement plus influente sur le résultat final. Mettez une signature au bas de l’œuvre, authentifiez-là, et empochez la différence. Comme la maison du voisin des Obama à Chicago qui explose sa cote au mois dernier. Cette valeur relative est indissociable, normalement, de la valeur réelle, les deux étant trop étroitement associées dans la réflexion qui précède l’achat pour être froidement soupesées séparément. Mais l’épisode Bianca Sforza permet de mesurer la différence qui existe entre une considération strictement matérielle et une considération influencée par des éléments étrangers, c’est-à-dire entre notre raison et nos émotions : la première a environ 2'500 fois moins de poids dans notre vie quotidienne que les secondes.

 

Il s’agit de Polanski, mais pas seulement de lui. Car ce que Bianca Sforza nous apprend aussi, c’est que, même quand nous croyons faire un choix froid et rationnel, nous aimons croire que nous le faisons sur la base de notre expérience, de nos lectures, de notre raisonnement, de la réalité qui s’impose à nous. Nous aimons penser, par exemple, que nos choix politiques sont le résultat de notre réflexion rationnelle. Mais ça n’est pas vrai, c’est même 2'500 fois plus faux que vrai. Nous ne sommes tous que des boules d’émotions contradictoires et passionnelles, ballottées ça et là par les rumeurs, les haines, les peurs et les fantasmes. Plus nous faisons face, seul ou ensemble, à des situations complexes, plus notre raison s’estompe et laisse la place aux émotions. Et comme nous l'apprend encore Bianca Sforza, c'est que les émotions, sur le marché de l'art comme en politique, nous coûtent très cher. Beaucoup trop cher.

05.10.2009

USA Today et les minarets en Suisse

Au marché de Vevey, il y a un boulanger albanais du Kosovo qui vend un pain remarquablement bon. Je suis passé à son petit stand pour lui acheter une livre de pain noir samedi dernier, et comme toujours nous avons discuté en serbe, parce qu’il l’a appris enfant à Pristina. Alors que je partais, il a saisi un pain au sucre et me l’a tendu en disant dans un grand sourire malicieux : « Un Albanais qui fait cadeau à un Serbe, c’est quand même beau la Suisse, non ? » Or, comme ce boulanger est albanais, il est donc aussi probablement musulman. Et si le peuple suisse décide d’interdire les minarets, je me demande s’il me fera encore le cadeau d’un pain au sucre, ou même s’il me sourira. Il aura toutes les raisons de m’éviter, à la fois comme époux d’une Serbe et comme citoyen suisse.

 

Mais jusqu’ici et depuis longtemps déjà, mon boulanger semble avoir raison. Nous sommes, en dépit des inévitables hoquets passagers, une terre d’accueil et de refuge – fiscal s’il le faut. Cette tradition ne nous est pas tant dictée par des sentiments meilleurs que ceux qui animent nos voisins, mais par l’expérience et la nécessité : notre taille, que définit une géographie inique et extrême, nous interdit les ambitions militaires et coloniales, et l’absence de ressources naturelles nous impose une évaluation particulièrement précise de nos options. Cela nous a menés, à travers les siècles, à nous tenir de plus en plus à l’écart du Grand Jeu des alliances monarchiques et militaires qui ont fait la gloire puis qui ont précipité la chute de l’Europe. Organiquement, nous sommes devenus neutres. Et cette neutralité a naturellement attiré tout un tas d’exclus, de fuyards, de parias et de vagabonds fatigués par les misères du monde.

 

Or depuis la publication du rapport Bergier qui démontait avec patience quelques mythes tenaces concernant notre neutralité en nous permettant de la considérer dans sa réalité crue et pas forcément toujours flatteuse, une partie non négligeable de nos concitoyens semblent avoir des démangeaisons à l’endroit de leur identité suisse. Certains ont cru que le bon professeur portait atteinte à l’honneur de la Suisse, notion immatérielle et diffuse pour laquelle il paraît qu’on doit être prêt de mourir avec joie. Et beaucoup de Suisses, se sentant l’objet d’attaques et de jalousies diverses, ont ainsi décidé qu’il fallait réagir. Mais dans un pays où l’on est habitué depuis des siècles à composer, à faire le dos rond et à travailler un sol ingrat et rocailleux, ils ne savaient pas trop comment. C’est là qu’est intervenu un parti, l’UDC, qui a su tout à la fois faire monter les eaux de ce fleuve et les canaliser.

 

L’UDC n’a cessé de croître depuis dix ans grâce – outre son chef redoutablement intelligent – à des initiatives presque toutes perdues, mais qui lui ont permis d’occuper le devant de la scène avec une remarquable constance. Comme disent les Anglo-saxons, there’s no such thing as bad publicity. Ces initiatives ont toutes en commun un élément unique : la peur. Comme Malaparte l’explique dans Kaputt, ce qui motiva les Allemands à se jeter à la gorge de l’Europe, c’est une peur fantasmée de presque tout ce qui porte atteinte à la germanité. Comme notre armée nous permettrait tout juste d’occuper la Bourgogne pendant huit ou neuf heures, l’UDC nous propose plus commodément d’attendre que les étrangers soient entrés chez nous pour les agresser, ce qui ne contrevient apparemment pas à notre politique de neutralité. Peu à peu, ce parti nous habitue au chauvinisme bête et méchant en décomplexant ceux qui parmi nous se sentent l’envie d’y céder, qu’ils soient de droite ou de gauche. Nous voilà devenus d’authentiques cocardiers et j’en vomis presque mon quatre heures de voir tous ces drapeaux suisses, sur des tasses, sur des Tshirts, sur des sacs, sur des chapeaux et sur les couvertures des cahiers de nos écoliers.

 

La dernière initiative de l’UDC concernant l’interdiction des minarets, et dont même le quotidien USA Today se fait l’écho avec une horreur amusée, n’est que le dernier avatar de cette longue déclinaison de la peur de l’homo helveticus face aux bouleversements du monde. Sauf que cette fois-ci, la peur se mêle d’un autre sentiment, encore plus inavouable : la jalousie. Freysinger, sur la TSR, avouait à contrecœur qu’il ne fréquente pas l’église autrement que pour les enterrements. Et il y a là une des clés de tout ce problème : on voit toutes ces églises catholiques et protestantes désespérément vides, tandis que les quelques mosquées sont pleines comme des œufs, et on envie, secrètement, l’ardeur religieuse et civilisationnelle des Musulmans. On comprend confusément que nos églises, déjà quasiment muséifiées ou transformées en appartements comme à Londres, sont le signe d’un affaiblissement social, d’une perte de consensus et d’une individualisation que les conservateurs n’ont cessé de combattre depuis la fin du Moyen-Age.

 

Et comme rien ne change, on décide en dernier recours d’interdire ces signes honteux de la plus grande ferveur ennemie et on tente vainement de faire passer la chose pour tout sauf pour ce qu’elle est : une attaque frontale et violente contre l’Islam. Et voilà la signature la plus singulière du fascisme, celle qui fait systématiquement dire à ses chefs le contraire de ce qu’ils font. Chez nous, l’UDC, qui répète inlassablement son attachement à la Suisse profonde, au fédéralisme et à la neutralité, ne cesse, par ses initiatives, de miner l’image de la Suisse à l’étranger, de violenter la paix sociale et religieuse, de tendre vers la centralisation et, à travers tous ces maux, de remettre en question les fondements même de notre neutralité. Et en revenant à mon boulanger albanais, je repense à ce sketch de Fernand Reynaud sur l’étranger du village. Toute la journée, on lui répète : « T’es pas d’chez nous, tu bouffes not’ pain. » Un jour il fini par en avoir assez et il décide, finalement, de s’en retourner d’où il est venu. « Depuis ce jour-là, termine Reynaud, on bouffe plus de pain au village. Parce que l’étranger, c’était le boulanger ».