13.02.2011

Vanity Fair et l'optimisme

Une importante leçon de philosophie m'a été donnée en Serbie dans un salon de coiffure en 2003. La femme entre deux âges qui s'occupait de moi écoutait avec indulgence mes tentatives de faire la conversation en serbo-croate. La situation n'était pas bonne. Le Premier ministre, Zoran Djindjic, venait de se faire assassiner et l'on redoutait un retour du chaos. Ma foi dans son pays venait d'en prendre un coup. L'une des seules choses, lui expliquais-je, qui me donnait encore de l'espoir était que, à l'issue d'une telle tragédie, les choses ne pouvaient que s'améliorer. « Monsieur, en Serbie, tout peut toujours s'empirer ». Cette phrase sonne bien mieux en serbo-croate (« U Srbiji, uvek moze gore »), et même si elle traduit un sentiment sombre, j'y vois l'expression du pessimisme actif. C'est l'opposé du « ça pourrait être pire », qu'on entend souvent et qui est l'expression même du défaitisme. Ainsi, dans ces jours particulièrement pénibles du printemps 2003, alors que son pays sortait de dix ans de dictature et que celui qui l'en avait sorti venait de se faire enterrer, cette petite femme me disait en substance : « Préparez-vous au pire, mais rappelez-vous que c'est un endroit où l'on arrive jamais. » Au lieu des mythes dont on nous gave par ici, il faudrait comprendre que cette femme n'énonçait pas là une vérité locale mais bien universelle.

 

Dans leur essence, le pessimisme et l'optimisme sont identiques : c'est une question de foi. C'est-à-dire un choix. A la différence de l'optimisme, le pessimisme est une posture diablement séduisante parce qu'elle repose sur la peur. L'erreur d'appréciation du pessimiste n'est pas grave, il passera tout au plus pour un esprit chagrin. Mais l'erreur de l'optimiste paraît inexcusable et passe pour de la naïveté. Voilà l'une des faiblesses humaines les plus redoutées, synonyme de stupidité pour beaucoup alors que la naïveté est seule capable de préserver l'étonnement qui, comme l'affirmait Aristote, est le début de toute science. Ainsi le pessimiste, qui ne s'étonne de rien et prétend avoir tout envisagé, ne prend-il jamais aucun risque. Il craint tant la déception et la moquerie qu'il préfère prédire le pire et se contenter des miettes que le destin lui jette sous la table. L'optimiste se définit par le risque qu'il prend d'être déçu et ridiculisé. Il n'a peur que des conséquences réelles de son erreur, c'est-à-dire si les choses effectivement empirent, et il conjure cette peur par un acte de foi. Le pessimiste a peur d'avoir tort. L'optimiste réalise qu'il aurait tort d'avoir peur.

 

Lorsque tous sont convaincus du pire, convaincus par des armées de pessimistes professionnels, alors le pire arrive. Le pessimiste est toujours largement majoritaire. C'est ce qui se passe en Suisse. La puissance de l'optimiste est telle pourtant qu'il suffit d'une proportion légèrement supérieure à la moyenne pour que le destin change de trottoir. C'est ce qui se passe en Egypte. Ainsi, dans sa livraison de janvier, Vanity Fair publie un texte étonnant de Christopher Hitchens, écrivain avec lequel j'entretiens, bien à son insu, une relation d'amour-haine. Hitchens raconte un entretien qu'il a eu avec Tony Blair. Hitchens déteste Blair depuis longtemps et l'a longtemps professé. Mais Hitchens est aussi un des rares intellectuels à avoir soutenu l'invasion de l'Iraq. Son dilemme devant Blair est palpable. Il termine son article par une constatation qui mérite qu'on s'y arrête. Parlant d'une femme qui, lors d'une conférence, avait hurlé « criminel de guerre ! » à Blair, Hitchens se révolte. Se souvenant des dictatures de Milosevic, du Mollah Omar, de Charles Taylor et de Saddam Hussein, il rappelle que, si ces potentats sanguinaires sont en fuite, morts, ou en prison, c'est en grande partie grâce à Blair. Il y a donc quelque chose de vaguement obscène à le traiter de criminel de guerre, quelle que soit la profondeur de ses mensonges et turpitudes.

 

A la lumière des formidables événements égyptiens, le texte de Hitchens prend plus d'épaisseur encore. Car il peut suggérer que l'invasion irakienne n'est pas sans effet dans l'extraordinaire alignement d'étoiles qui a permis la révolution de la place Tahrir. Ces questions auxquelles personne n'a de réponse définitive me réjouissent précisément parce que personne n'a de réponse. Parce que cette incertitude totale permet l'émergence et la durabilité, pendant quelques mois cruciaux, de l'optimisme. Les révolutions tunisienne et égyptienne sont survenues à la surprise générale et complète. Elles font taire les théories du complot, les cyniques qui prétendent que tout est calculé et joué d'avance. Oui, tout peut toujours s'empirer, ici comme en Egypte. Mais non, rien n'est joué et tout est à faire. C'est une leçon de politique, c'est-à-dire d'optimisme.

 

Trois cents Egyptiens sont morts pour obtenir ce que 70% des Suisses, qui y ont droit sans lever le petit doigt, refuseront quand même demain de pr atiquer. Parce qu'ils n'y croient pas, parce qu'ils skient, parce qu'ils n'y connaissent rien, toutes les excuses sont bonnes. La majorité des Suisses ne votent plus parce qu'ils sont repus. Tant que leur confort n'est pas immédiatement menacé, ils n'en ont rien à foutre. Ils sont pessimistes parce qu'ils ne croient plus à rien et parce qu'ils sont consumés par la peur d'un avenir un tout petit peu moins prospère. Plus de rêve, d'aspiration, de désir autre que celui d'un nouveau téléviseur écran plat. Par respect pour les Egyptiens, par respect pour l'optimisme dont ils ont fait preuve et dont vous n'êtes plus capables, votez.

23.01.2011

Le WSJ et les agences de notation

Depuis une semaine, le monde entier a les yeux braqués sur la Tunisie. On découvre émerveillé qu'un peuple, même sous la dictature policière la plus corrompue et la plus ferme, peut reprendre à tout instant sa liberté et chasser le dictateur et sa famille. Les pays environnants tremblent de peur à l'idée que leurs propres populations ne soient contaminées par ces événements extraordinaires. L'Europe et les Etats-Unis entonnent d'un seul homme des chants de victoire, de félicitations et d'admiration. Assis sur sa tonne et demi d'or, Ben Ali rumine à Jeddah son amertume de s'être fait chasser si vertement et sans préventions. Bref, la révolution tunisienne est une sorte de conte de fée presque hollywoodien dans son déroulement et dans la distribution des personnages principaux, en tous points conformes à l'idée qu'on se fait d'un soulèvement démocratique.

 

Voilà pour la politique, en tout cas pour le moment car rien n'indique que les choses en restent là en Tunisie. Il y a tant de défis qui attendent les Tunisiens qu'on en a mal au dos pour eux rien qu'à y penser : purger l'ancien régime sans détruire l'administration, installer des institutions civil es démocratiques, laisser une place à l'islam politique mais résister à l'islamisme, empêcher le retour des anciens caciques à des postes de pouvoir, devenir, pourquoi pas ? la seule authentique démocratie du Maghreb et même du monde musulman, redéfinir son économie sans la brader à des intérêts étrangers, etc, etc. Comme la totalité des exemples récents de pays qui sont parvenus à chasser leurs dictateurs – URSS, Serbie, Haïti, Chili,... - ne sont pas exactement encourageants, on espère que les Tunisiens pensent plus à engager des réformes qu'à plastronner. Encore faudrait-il que nous ne nous acharnions pas à leur mettre des bâtons dans les roues.

 

Oui car il faut vraiment réprimer toute forme de surprise lorsqu'on lit ce qu'a décidé l'agence de notation Moody's. Le 19 janvier dernier, j'ai appris en lisant le Wall Street Journal, dans un article froid comme le marbre, que la fameuse agence new yorkaise a dégradé la note de la Tunisie d'un Baa2 à un Baa3, faisant passer la toute nouvelle démocratie de stable à instable. On immédiatement est tenté de hurler « La finance mondiale vote pour la dictature ! », ou « La démocratie se fait menacer par la finance ! ». Ce serait hélas faux. Car le mouvement inverse eût été accueilli par exactement le même commentaire : instabilité. Peu importe aux agences de notations que l'on passe de la démocratie à la dictature ou de la dictature à la démocratie. Non, ce qui importe, c'est qu'on vient de changer de régime et que va falloir recalculer la dette et la croissance et le PIB et que tout ça, c'est du boulot et des incertitudes en plus. Donc, de dépit, on baisse la note et on marque ainsi sa défiance.

 

Les gars de chez Moody's donnent ainsi l'impression détestable de préférer Ben Ali et son régime économiquement corrompu jusqu'à la trogne à un régime démocratique et économiquement vertueux. Ou de condamner toute tentative véritable de sortir de l'un pour aller vers l'autre. Surtout, Moody's prouve ainsi que rien, absolument rien n'a changé depuis les épouvantables dysfonctionnements des années 2000. Pendant des années, les mêmes gugusses tartinaient les dettes subprime avec des notes maximales et des commentaires élogieux. Jusqu'au jour où, etc. Mis en face de leurs responsabilités, les agences de notations ont convoqué – je vous le promets – la liberté d'expression, arguant que leurs notes sont des « opinions » et qu'en tant que telles, elles expriment non pas une vérité objective mais un avis, ni plus, ni moins.

 

Les naïfs, dont je suis parfois, ont quand même espéré, un peu, qu'en dépit de ces insupportables mensonges les agences de notations allaient faire amende honorable et apprendre quoi que ce soit de leurs gigantesques erreurs. Depuis quelques mois et les valses-hésitations autour de l'Irlande et de l'Espagne ou du Portugal, on était déjà en droit de douter. Ainsi l'histoire tunisienne a ceci d'utile qu'elle démontre, sans fard, sans erreur possible, que non seulement les agences de notation n'ont absolument rien appris des erreurs du passé, mais qu'elles persistent à les répéter, sans peur aucune que leur stupidité finisse un jour par leur retomber sur la figure, comme elles le méritent amplement. Et que tout finisse dans des procès ruineux, des condamnations pénales même, si l'on considère un instant ce que la dégradation de la note tunisienne peut avoir comme conséquences.

 

Que Warren Buffet soit l'un des investisseurs principaux de Moody's est le meilleur atout pour la crédibilité de cette entreprise, puisque Buffet est considéré comme l'investisseur individuel le plus avisé. Conservateur et moutonnier comme il l'est, tout le monde de la finance leur emboîte le pas, sans se demander une seule seconde si ces avis et ces ratings sont pertinents ou seulement crédibles. Et dans le cas de la Tunisie, sans faire une seconde le seul rapport pertinent qui s'impose : qu'un peuple parvienne à mettre en fuite un dictateur qui détournait l'économie du pays à des fins d'enrichissement personnel est essentiellement une bonne chose, pour la politique, pour la société, pour l'économie et pour la finance, même si cela doit s'accompagner d'une période un peu instable ou complexe. Que ce pays possède donc, en dépit des années de dictature, une société civile assez solide et des ressources humaines encourageantes, ce qui sont des indicateurs économiques probablement plus significatifs que l'absence soudaine d'un dictateur.

 

Moody's persiste dans l'ignorance et l'arrogance, dans la même mesure, inquiétante, où le monde de la finance et le monde politique se tournent le dos et refusent de se comprendre ou même de se parler. Et tant que Moody's ne sera pas mis au défi par un concurrent sérieux, les choses ne risquent pas de changer. Il serait peut-être donc temps, enfin, de considérer avec un peu de sérieux les propositions exprimées en 2008 et 2009 de remplacer ces acteurs privés et nationaux par des acteurs publics et internationaux. On pourrait ainsi garantir dans ces ratings plus d'indépendance, moins de soupçons de collusion et surtout, des critères plus complets pour émettre des jugements qui peuvent mettre en danger l'établissement, toujours délicat, de nouvelles démocraties.

05.12.2010

Novaya Gazeta et de Rahm vs. Voiblet

Depuis quelques jours, une petite vidéo fait le tour de la toile en Suisse romande. On y voit un extrait du journal de La Télé au soir du 29 novembre. Les invités débattent, on s'en doute, des votations. Patrick de Rahm, codirecteur du festival Les Urbaines, est présent. Alors qu'on lui donne la parole, il saisit quelques feuilles volantes et les montre à la caméra, refusant manifestement de prendre la parole. Passant d'une feuille à l'autre, il égrène silencieusement un message que je ne vais pas reproduire ici. D'une part parce qu'il est mal écrit et insupportablement pathétique. Et d'autre part parce qu'on peut le résumer en une seule phrase, imprimée sur une seule des ses nombreuses feuilles : « Nous ne désirons plus dialoguer ».

 

A ses côtés, Voiblet, coordinateur romand du SVP, se marre doucement. Et il a raison, pour une fois, pour les raisons que je vais exposer ici. J'en profiterai pour donner une petite leçon de contestation politique à Mr de Rahm. Voiblet a raison de se frotter les mains car l'attitude de de Rahm apporte directement de l'eau à son moulin. De Rahm personnifie le refus outré des élites et des pouvoirs divers de seulement s'adresser à un membre éminent de ce parti. Or, en démocratie, la posture qui consiste à ne pas serrer la main de l'adversaire est non seulement peu loyale, elle vous aliène le public à 90%, les 10% qui restent vous étant de toute façon acquis. Lorsqu'on fait, comme moi, partie de ces 10%, il est rageant de voir celui qui est sensé nous défendre se tirer des balles dum-dum dans le pied, et dans le pied de toute une cause.

 

Lorsqu'on a la chance d'avoir une caméra plantée sur vous, un micro ouvert et aucun flic ou censeur qui vous tient en joue depuis l'arrière-scène, on a le devoir de s'exprimer. On peut aussi refuser l'invitation à s'exprimer, faire un gag ou se mettre à chanter. Mais accepter une invitation et puis finalement se taire et refuser de parler, on appelle ça une imposture. Il eût été possible d'utiliser ces techniques dans une dictature, si on vous bâillonnait, si la caméra refusait instamment de vous capter, si un flic était en train de vous coffrer. Mais cet abus de la posture du bâillonné, alors même que des milliers de gens sont prêts à vous entendre, est une faute disqualifiante. Alors que le parti de Voiblet accuse la gauche de vouloir l'étouffer, vous lui donnez toutes les raisons de persister. Ce parti usurpe sa position de victime alors qu'il écrase tout sur son passage.

 

Faire usage de feuilles volantes pour faire croire qu'on est jugulé sur La Télé est assez ridicule mais aussi scandaleux. Les journalistes de Novaya Gazeta, en Russie, et tant d'autres dans tant d'autres pays, paient de leurs vies pour s'exprimer et pour faire avancer la vérité et la justice. Ces feuilles volantes ont beau être une expression en soi, elles n'en sont pas moins l'expression d'un désengagement délibéré. Vous vous engagez à vous désengager. Mais comment, dans ce cas-là, imaginer qu'on peut vaincre l'adversaire sur son propre terrain. Le temps du silence est totalement révolu, depuis bientôt vingt ans maintenant.

 

De Rahm et ceux qui pensent comme lui feraient bien de se réveiller : le parti de Blocher n'a pas gagné son pouvoir à la loyale, avec des idées, des mots et des programmes. Il a gagné son pouvoir par l'argent, le secret, la perversion, le mensonge, la violence et la peur. Autrement dit, ce parti a, depuis très longtemps, abandonné toute forme de scrupules et d'élégance dans le combat politique. Le but unique de Blocher, c'est le pouvoir. Dans moins de vingt ans, à ce rythme, le système judiciaire n'existe plus : on expédie toutes les décisions par des automatismes, on centralise tout le pouvoir sur un leader charismatique et incontesté, et on verrouille tout. Alors ces feuilles volantes et cette attitude dignement outragée, c'était un peu comme un gant de boxe contre un canon de 75mm.

 

On ne gagnera jamais à condamner leur racisme, parce que ces gens-là se foutent du racisme autant qu'ils se foutent de la démocratie. Ils s'en vantent, s'en délectent. Il faut les battre avec leurs armes. Ces armes-là sont sales, salissantes, comme la politique qui n'est pas plus sale aujourd'hui qu'hier et qui demeure au coeur de notre société. Et c'est bien là que ce parti gagne, parce que ses opposants potentiels refusent de faire usage de ces armes et se drapent dans leur dignité. Ils se mettent sur le bord du chemin et disent : je refuse de dialoguer. Ils pensent que c'est une attitude noble et que cette noblesse permet de gagner. Si gagner équivaut à mourir avec élégance sur le champ d'honneur, alors oui, certainement, la victoire sera cinglante. Ce que les opposants comme de Rahm disent en réalité est : je refuse de faire de la politique, continuez sans moi.

 

Les points faibles de ce parti sont 1. le manque d'humour, 2. l'origine suspecte de sa fortune financière, 3. la faiblesse intellectuelle de beaucoup de ses cadres, 4. l'absence de démocratie interne, et 5. l'amour immodéré de la posture de victime qui rend le travail gouvernemental impossible. Sur tous ces points, et surtout sur l'aspect financier qui est une faiblesse doublée d'un gros scandale, on peut construire des stratégies de sape, de critique et de harcèlement qui peuvent, à la longue, fédérer suffisamment de citoyens à l'une ou l'autre cause pour commencer à se traduire en bulletins de vote. Mais qu'on arrête de parler de racisme, de dire qu'on est consterné, d'accuser l'autre d'être nauséabond, ça fait vingt ans que ça ne sert à rien. Laissons ça aux idiots utiles.

29.11.2010

Le NY Times et les vrais problèmes

 

La semaine dernière, Warren Buffet, le multimilliardaire américain, a publié un surprenant édito dans le NY Times. Il y remercie le gouvernement américain de son efficacité dans la crise financière. Il termine son papier par ces mots : « Merci, Oncle Sam, à toi et à tes collaborateurs. Souvent, tu es inutile, et parfois même tu nous malmènes. À l'occasion, tu es carrément insupportable. Mais dans cette situation d'urgence extraordinaire, tu as surmonté l'épreuve - et le monde serait bien différent aujourd'hui si tu n'y étais pas parvenu. Ton neveu reconnaissant, Warren ». Quelques jours plus tard, il cosignait un appel de plusieurs centaines d'ultra-riches américains qui estiment qu'ils ne sont pas suffisamment taxés pour aider le pays à se relever. Cela me servira de plateforme pour rebondir sur les événements de ce week-end de votations.

 

D'abord, Warren Buffett rappelle que les vrais problèmes, aux Etats-Unis comme chez nous, sont d'ordre économique et social. Aux Etats-Unis, l'hystérie de la Tea Party a détourné l'attention du public des questions essentielles. On ne s'intéressait plus qu'à l'extrait de naissance du Président et à sa religion, quand on ne se mettait pas à l'accuser, entre autres, de racisme anti-blanc. Buffett recadre le débat : la crise financière, l'action gouvernementale, la sortie de crise. Au-delà, c'est de l'émotion, de la fleur de peau, et c'est bien gentil mais ça ne résout rien. Bien au contraire. Chez nous, l'initiative sur les criminels étrangers avait exactement le même objet : masquer les problèmes ennuyeux et réels et en inventer d'autres plus juteux, même s'ils sont inexistants. Et baigner le tout de patriotisme larmoyant.

 

Non seulement nous avons validé une initiative qui ne concerne que quelques centaines d'individus au total, mais en plus ceux qui l'ont votée sont, pour la majorité d'entre eux, absolument pas concernés par les problèmes dénoncés. En quoi est-il légitime qu'un Glaronnais se sente en insécurité, lui qui vit dans un paradis où les rares étrangers sont riches et la criminalité quasiment inexistante. Et comment un Genevois, qui fait face à presque une moitié de population étrangère et à une criminalité endémique, vote-t-il résolument contre cette initiative. Ceux qui font face aux problèmes dénoncés par l'initiative, c'est-à-dire les habitants des zones urbaines, ont répondu unanimement non à l'initiative (le Röstigraben n'existe pas). Et s'il peut paraître amusant de manifester son ras-le-bol sur une initiative, une élection fédérale manipule des objets autrement plus difficiles à escamoter.

 

L'autre intérêt de cette intervention de Warren Buffett, c'est la mise en lumière de sa qualité de fortuné. Il l'assume pleinement et ne s'en excuse pas. Pour autant, il ne se considère nullement comme plus intelligent ou comme méritant plus d'attention que le commun des mortels. En bon américain, il considère seulement que sa très grande richesse l'oblige à une grande responsabilité politique, sociale et fiscale. On connaît ainsi au dollar près (42'300$ depuis le 26.01.2007) le montant de ses contributions au Parti démocrate. Voyant la situation particulièrement difficile dans laquelle se trouvent nombre de ces concitoyens, et avouant que sa fortune a considérablement augmenté depuis trois ans, il en déduit que sa contribution à l'effort général doit être accrue.

 

En Suisse, un seul milliardaire contribue très largement à une campagne politique nationale, inédite par son intensité. Bien évidemment, il y contribue d'une manière totalement opaque car nos lois lui garantissent le secret. Il peut opportunément s'en saisir pour exiger la discrétion sur ce sujet. Ce qui lui permet, de l'autre main, d'exiger que nos lois, nos institutions et notre constitution soient perverties pour satisfaire son inextinguible soif de pouvoir. Ainsi au beau milieu d'une des situations financières les plus tendues de son histoire récente, la Suisse se fait kidnapper par cet homme. Le voilà qui jure ses grands dieux que les vraies préoccupations des gens, qu'il finira par convaincre avec plusieurs millions de francs et un feu roulant d'affiches mensongères, ce sont quelques centaines de criminels étrangers. Pas les dizaines de milliers de criminels suisses, pas le chômage, pas les assurances sociales, pas la fiscalité. Non, ça, c'est sans intérêt.

 

Ainsi, tout n'est pas si sombre. Pendant huit longues années, les Américains ont vécu une présidence si parfaitement catastrophique que les mots manquent pour la décrire. La machine à mensonge était si puissante, la peur d'une attaque si tenace, la pompe à finances si svelte et l'opposition si divisée qu'on croyait que cela ne prendrait jamais fin. Mais à force de travail, en choisissant le bon candidat, en misant sur les bons sujets et en faisant confiance aux électeurs, cette ère a pris fin, calmement, sans violence. Elle était devenue prévisible, à mesure que le mensonge, de plus en plus manifestement, perçait un peu partout derrière la cuirasse. Il ne suffisait plus alors que l'opposition s'unisse, ce qu'elle fit.

 

C'est à peu près exactement ce qui peut nous attendre en Suisse. Car même si on doit reconnaître une victoire importante aux initiants, elle n'en est pas moins ténue et formidablement coûteuse. En effet, selon les calculs des sommes investies, chaque voix remportée aura coûté entre 50 et 100 fois plus aux vainqueurs qu'aux perdants. Cela n'est une victoire, ni pour la démocratie, qu'on a littéralement enfoncée dans le gosier des citoyens, ni pour la logique électorale. Car par rapport à la campagne sur les minarets et ses 58% de oui, on constate, un an plus tard et avec moins de 53% de oui, que l'électeur s'est nettement essoufflé. Comme le prix de l'électeur continue de monter, 2011 risque de devenir carrément inabordable.

 

Le problème que nous avons en Suisse avec ce parti n'est pas un problème de ra cisme ou d'institutions : nous ne sommes pas particulièrement racistes et nos institutions fonctionnent encore bien. Non, nous avons un problème financier et législatif : il faut tout faire pour obliger les partis et leurs contributeurs à faire état de leurs liens exacts, comme c'est le cas aux Etats-Unis. En attendant, il faudra que ceux qui ont les moyens de le faire aient la responsabilité de faire barrage à cette politique-là, par leur travail et par leur porte-monnaie. En d'autres termes, il s'agit maintenant de faire monter les enchères sur le prix moyen de l'électeur. Comme nous avons voté en faveur d'une concurrence débridée, profitons-en.

20.11.2010

Le Figaro et la politique du rétroviseur

Vous avez le Louvre à l'esprit. Un gigantesque corps de bâtiments ouverts sur un gigantesque parc, ouvert sur une gigantesque avenue, etc. J'apprends dans le Figaro de ce jour que tout cela pourrait complètement changer dans les années qui viennent. Le projet de reconstruire le Palais des Tuileries est en route et pourrait bientôt se faire valider par l'Etat. Jusqu'en 1871, les Tuileries fermaient le Palais du Louvre sur l'ouest et, de toute leur longueur, servaient de façade pour le jardin éponyme. Incendiées lors de la Commune de Paris, elles avaient finalement été arasées en 1884.

 

Ce palais n'est pas anodin. Les Tuileries sont l'immeuble plus historiquement chargé dans l'histoire de la France moderne. C'est là que Louis XVI fut assigné à résidence pour fuir ensuite à Varennes, que la royauté fut destituée, que la garde suisse se fit massacrer, que les révolutionnaires tinrent leurs assemblées les plus importantes, que furent institués les Droits de l'Homme, que Napoléon 1er résida, que la Restauration fleurit, et que la Commune accomplit son fait d'arme le plus significatif. Ainsi la perspective de voir un tel monument reconstruit à l'identique est enthousiasmante, d'un point de vue tant architectural qu'historique.

 

On apprend dans le même article que cette reconstruction n'est pas un projet nouveau. De Gaulle, déjà, prévoyait d'y installer la Présidence de la République, dans l'un de ces mouvements paradoxaux si typiques de son règne. Aujourd'hui, la chose est estimée à 350 millions d'Euros, dont une partie importante proviendrait de fonds privés. Un projet grandiose que s'empresseront de financer les sponsors français et étrangers, trop contents de voir leurs logos associés à une telle image au centre de Paris. Comment résister. Et pourtant.

 

Il y a quelques années, Donald Rumsfeld moquait « la vieille Europe ». La reconstruction des Tuileries, outre sa complète inutilité, est l'une des illustrations les plus expressives de cette boutade. On ne sera d'accord d'investir un tel montant que pour contribuer à faire de Paris, de la France et de l'Europe une sorte de tableau vivant aussi kitsch que les reproductions maladroites qu'en font les palaces de Las Vegas. Personne n'ira investir 350 millions pour construire des universités, des écoles, des hôpitaux. On préfère de très loin se regarder le nombril en pleurant un passé mort, idéalisé, formolisé et qui nous oblige à constamment regarder dans le rétroviseur. Un mal français ?

 

Notre regrettable fixation sur les étrangers – criminels ou pas – n'est pas le reflet d'une préoccupation authentique. Elle ne résout en rien nos problèmes réels de criminalité. Elle ne fait qu'exprimer notre sanglot, notre regret éternel de voir le passé disparaître jour après jour, à mesure que les visages et les noms qui nous entourent se diversifient, se mélangent et nous font perdre le reste de consensus réel ou imaginaire qui nous liait encore, sous les tonnes d'or que nous protégeons jalousement. Les uns édifient des palais incendiés pour reconstituer le décor de leurs rêves d'enfants, les autres édifient des barrières juridiques et sociales pour reconstituer une société à jamais disparue. Dans les deux cas, on fait marche arrière. De toutes nos forces.

14.11.2010

Le Las Vegas Sun et le financement occulte de l'UDC

Un récent article du Las Vegas Sun révèle que, rien qu'en 2010, le montant dépensé par les Républicains et les Démocrates dans leur publicité politique dépasse déjà les 4 milliards de dollars. C'est probablement excessif, pourtant chaque centime est traçable à sa source, ce qui a d'ailleurs coûté à Keith Olberman, un des chroniqueurs politiques les plus influents à gauche, sa place et son salaire sur NSNBC, lorsqu'il a été constaté qu'il avait soutenu deux candidats démocrates à hauteur de 3'000 dollars environ. En Suisse, les efforts de parlementaires de gauche pour poser un cadre législatif sur ce qui est un des aspects centraux de notre système, ont été par trois fois rejetés rien que l'an dernier au Parlement. Et l'on ne parle même pas à ce stade de limiter les sommes investies, seulement d'en donner les origines et les montants exacts. On sait deux ou trois choses, on suppute, on soupçonne, mais on n'a aucun chiffre, aucun nom. Enfin, presque.

 

Avez-vous déjà entendu parler de la Stiftung für bürgerliche Politik, la Fondation pour une politique bourgeoise ? Domiciliée à Zoug, à la Bahnhofstrasse 23, chez l'avocat Toni Junas, ses administrateurs sont Hans Kaufmann, Rita Fuhrer, Caspar Baader, Toni Brunner, Walter Frey, Jean-Henri Dunant et Hansruedi Wanfluh. Tous sont membres de l'UDC, certains sont immensément riches. Ce qui est tout naturel lorsqu'on sait que les buts poursuivis par cette fondation sont les suivants : « Soutien financier du Parti populaire suisse (UDC) dans la construction de l'opinion politique au niveau fédéral, soutien financier aux travaux scientifiques du parti, en particulier pour les publications de nature fondamentale et programmatique de l'UDC, programme politique de soutien financier de la formation des jeunes et des élus ainsi que soutien financier aux élections et aux campagnes et initiatives du parti. »

 

Autrement dit, la Stiftung, c'est le parti réel, le cerveau et les muscles de l'UDC. L'UDC, c'est la vitrine, le truc pour lequel les gogos s'enthousiasment le temps d'une campagne ou d'une élection. Savoir qui finance la Stiftung est rigoureusement exclu. Une seule fois en 2005, un Conseiller national, Rudolf Rechsteiner, a demandé à savoir qui finançait cette Stiftung, qui payait des encarts publicitaires pour les discours de Blocher, à l'époque Conseiller fédéral. Réponse du CF : « Comme il l'a déjà indiqué dans sa réponse à la question Rechsteiner Rudolf 05.1108, du 17 juin 2005, le Conseil fédéral ne connaît pas l'identité des donateurs de la "Stiftung für bürgerliche Politik". Il en est encore ainsi aujourd'hui. Le Conseil fédéral réaffirme que le conseiller fédéral Christoph Blocher n'appartient pas aux donateurs de cette fondation de manière directe ou indirecte. » Et voilà, circulez, y a rien à voir. Dans la presse, même silence ou presque : une mention dans le Temps, une autre dans 24 Heures en 2005, deux papiers dans le Tages Anzeiger, et c'est tout. On rappelle qu'il s'agit tout de même du principal organe de financement du principal parti national. Alors empoignons nos calculettes.

 

La campagne sur les criminels étrangers a fait l'objet de trois vagues très onéreuses de communication de masse en provenance de l'UDC. La première en 2008, la récolte des signatures, fameuse pour ses affiches ovines, a coûté selon certaines estimations dans les 2 millions de francs. Cet été, une « consultation populaire », entendez un sondage complètement biaisé, envoyé à 3,9 millions de boîtes aux lettres, a dû coûter dans les 7 millions au total, envoi et traitement compris. Cet automne, nous assistons à la phase numéro 3, la seconde campagne d'affichage national, elle aussi estimée dans les 2 millions de francs. 2 millions + 2 millions + 7 millions = 11 millions de francs suisses pour une seule campagne. Je ne parlerai pas ici du contenu de cette campagne. Il faut seulement garder à l'esprit que l'UDC préfère dépenser 11 millions pour dénoncer un problème plutôt que d'y apporter des solutions, par exemple des programmes d'intégration ou d'éducation. En face, le budget total d'un parti comme le PDC pour les élections fédérales de 2007 est de 1,2 millions. Pour les criminels étrangers, le PS met 125'000 francs sur la table.

 

Ces quelques chiffres nous posent les questions suivantes concernant l'UDC : est-ce que son argent provient de son pouvoir, ou n'est-ce pas exactement l'inverse ? Est-ce que, Christoph Blocher disparu, le parti disparaîtra avec lui, comme la Yougoslavie après Tito ? Est-ce que toutes ces campagnes scandaleuses à répétition, ces hystéries collectives contre les étrangers nourries à coups de dizaines de milliers d'affiches par année, est-ce que tout cela ne tient que grâce à l'argent de Christoph Blocher et de ses amis de la Stiftung ? Comment peut-on croire que la population est en mesure de former son opinion librement lorsqu'un seul des acteurs de l'arène politique, à lui seul, met des sommes plusieurs dizaines de fois supérieures à celles investies par ses concurrents ? Comment un parti qui se déclare populaire peut-il confier les décisions les plus importantes de son financement et de son programme à un conseil non-élu de sept personnes ?

 

Evitons la naïveté qui consisterait à croire que de légiférer règlerait le problème. Les scandales français, américains ou italiens des dernières années nous en apprennent tous les jours sur l'efficacité des lois sensées prévenir tout débordement en matière de financement des partis. La solution ne passe donc pas uniquement par la loi, elle passe aussi par un vrai débat ouvert, national, qui contraint les acteurs politiques et financiers à plus de candeur sur les liens véritables qui les lient. Dans un pays qui se targue sans cesse d'être à la pointe de la démocratie, il serait peut-être le moment de réaliser qu'il est inacceptable de laisser un seul homme déverser des millions de sa fortune personnelle, à travers des fondations occultes et détaxées, dans le seul but de subvertir la politique fédérale et l'opinion publique à ses intérêts personnels. Que l'UDC ait un grand pouvoir en Suisse est incontestable. Mais la population suisse est en droit de savoir d'où provient et à combien se monte le financement de ce parti, plusieurs dizaines de fois supérieur à celui de ses concurrents.

25.10.2010

NY Times et la question subsidiaire

Il y avait au Collège de Champittet, dans les années 80, un petit homme étrange. Sa fonction était la plus détestée et la plus méprisée d'entre toutes : il était surveillant, autant dire flic. Nous le haïssions donc tous avec une énergie considérable. L'air vaguement pédant, il passait les pauses à fumer les cigarettes et boire le café qui lui procuraient sa redoutable haleine, dont les effluves nous étouffaient lorsqu'il nous sermonnait à voix basse, tout près de l'oreille et donc du nez. Pourtant survivre des années à la haine manifeste, à bien des égards injustifiée, de centaines d'étudiants bourgeois n'est pas une mince affaire. Et puis il avait une façon assez subtile de se jouer de nous. Par exemple, il m'avait surpris un jour comme ceci : « Joseph, me dit-il, venez donc par ici. » Moi : « Mais, Monsieur, je m'appelle David, pas Joseph. » Lui : « Je sais. Mais vous venez quand même. » Je n'ai pas oublié ce petit machiavélisme pratique.

 

Or, de machiavélisme, il semble que nous manquions cruellement dans notre Suisse un peu rêveuse. Ainsi l'un des nombreux pièges de la votation du 28 novembre consiste à entrer dans les détails des deux projets concurrents sur le renvoi des criminels étrangers. Ce faisant, on perd de vue le coeur même de ces deux projets, à savoir que l'un et l'autre sont parfaitement équivalents dans leurs conceptions et leurs conséquences, ce que soulignait récemment un long article du NY Times que nos prurits répétés en la matière, nous si riches et si paisibles, ne cessent d'estomaquer. En effet le contre-projet constitue en soi une victoire de l'UDC puisqu'il met en scène une droite centriste fébrile et suiviste qui ne semble pas se rendre compte qu'elle perdra même si elle gagne, puisqu'on préfère toujours l'original à la copie. D'autre part, les deux projets proposent de remédier à une situation qui n'a nullement besoin de législation supplémentaire comme l'ont démontré des statistiques fédérales promptement dénigrées par Yvan Perrin qui n'avait rien dans le fond à y redire.

 

Mais si l'initiative et le contre-projet sont acceptés, lequel des deux soutiendra-t-on. Et c'est sur ce sujet, la question subsidiaire, qu'on peut s'étriper à longueur de journée, à droite comme à gauche. Les arguments les plus spécieux se font entendre. A droite, dans La Nation, on conseille de soutenir l'initiative de l'UDC au nom du sacrosaint fédéralisme que ménagerait moins le contreprojet. A gauche, au PS vaudois, on propose au contraire de soutenir le contre-projet au nom de l'idée selon laquelle l'absence de consigne de vote équivaut à une perte à peu près complète de crédibilité. Il est piquant de voir que tant La Nation que le PSV proposent de dire deux fois non et détaillent longuement les défauts majeurs, les faiblesses et l'inutilité flagrante des deux projets. Mais tordez leur un tout petit peu le bras et vous obtiendrez très vite des aveux complets. On ne peut alors leur demander qu'une seule chose : pourquoi ne pas voter oui d'emblée, si ce n'est pour sauvegarder ce qui vous reste d'illusions sur vos véritables dilections politiques ?

 

Car s'il y a bien quelque chose dont on se fout complètement en démocratie, c'est les raisons pour lesquelles on vote oui ou non. La chose était particulièrement manifeste lors de l'initiative sur les minarets. Que n'a-t-on pas entendu : j'ai voté pour, mais c'est parce que je suis une femme et que le machisme islamiste ne doit pas passer ; j'ai voté pour, mais c'est parce que je suis pour le maintien de la laïcité en Suisse ; j'ai voté pour, mais c'est parce que j'étais c onvaincu que ça allait être rejeté et qu'il fallait faire un certain chiffre, etc. Sur un bulletin de vote, il y a de la place pour un oui ou pour un non, pas pour des explications, des états d'âme et des suggestions. L'histoire ne retient absolument jamais rien d'autre que ceci : le référendum a été accepté, ou rejeté. La démocratie, c'est de répondre à la question posée par oui, par non, ou de ne pas répondre. Ce n'est pas de répondre aux intentions plus ou moins réelles derrière celles-ci. On vous propose de renvoyer les étrangers criminels selon certaines procédures, on ne vous demande pas votre avis sur l'UDC ou sur le PLR ou sur la politique d'intégration du gouvernement. Et rappelons que la démocratie permet qu'on ne se prononce pas, ce qui est en soi réponse tout aussi recevable qu'un oui qu'un non.

 

La proposition, de droite comme de gauche, qui consiste à dire « non », pour finir par dire « oui » équivaut exactement à dire « oui, mais », et de cela, tout le monde se contrefout avec raison. C'est cette stratégie de faux pragmatique qui fait le lit des extrêmes. Grâce à elle, l'UDC peut ainsi débouler dans le débat démocratique avec ses grosses bottes noires et ses vociférations qui écrasent le murmure ambiant. La question subsidiaire n'est pas vraiment importante en soi pour notre avenir, et d'ailleurs cette votation, pour tout le bruit qu'elle provoque, n'aura sans doute que très peu de conséquences concrètes. Mais la façon que le centre a de lui opposer ses principes confits et ses fausses convictions est assez nauséeuse. Tant qu'on ne répondra pas à toutes les questions fausses avec lesquelles l'UDC kidnappe le débat depuis tant d'années par des réponses claires on ne fera que lui ajouter, à chaque coup, quelques milliers d'électeurs supplémentaires, dégoûtés, à juste titre, de l'inconsistance de l'opposition, de droite comme de gauche. Le machiavélisme est une attitude quotidienne qui a le mérite de nous rappeler que les raisons, les intentions et les principes n'ont strictement aucune valeur dans le cadre d'une votation.

16.10.2010

Libération et l'horreur de l'élection du CF par le peuple

 

Parmi tous les sujets rances qu'on nous agite sous le nez depuis des années comme autant de spécialités locales douteuses et indigestes, cette vieille rengaine de l'élection du Conseil fédéral par le peuple promet de nous rester sur l'estomac pour un bon moment. Les arguments sont tous patinés de bon sens et de pragmatisme - plus de contrôle sur le législatif, plus de représentativité, plus de visibilité, moins de petite cuisine politicienne et d'infâmes calculs partisans, moins de secrets, etc. Comment ne pas placer un "oui" fier et courageux dans l'urne, convaincu qu'on sera d'avoir offert au peuple un indispensable instrument de démocratie.

 

Qu'on se mette tout de suite d'accord : si cette initiative passe et que notre Conseil fédéral est soumis au suffrage universel, la Suisse telle que nous la connaissons aujourd'hui cesse presque instantanément d'exister. Parmi les nouveautés inestimables que nous apportera ce nouveau régime, on peut être certain que les grèves, dont notre grand voisin abuse avec tant de bonheur, feront partie de notre quotidien. J'en veux pour preuve un calicot pris en photo sur le site de Libération et qui dit ceci : "Ce que le Parlement fait, le peuple peut le défaire". Et sous ce calicot, on découvre le sourire légendaire et béat d'Arlette Laguiller, trotskiste professionnelle.

 

Cette phrase est exemplaire, à la fois en ce qu'elle traduit les intentions profondes qui agitent ceux qui veulent faire élire le CF par le peuple, et surtout en ce qu'elle se trouve si abondamment illustrée par le chaos qui l'environne, tant dans la rue que dans les institutions françaises. Les intentions d'une élection par le peuple sont en effet de l'ordre de la confrontation et de la méfiance, non pas de la confiance et du compromis. L'UDC saisit cette initiative avec l'intention manifeste de mener une sorte de guerre contre le Parlement. Le Parlement, selon l'UDC qui décidément ne digère pas décembre 2007, n'est pas l'assemblée des représentants démocratiquement élus du peuple suisse mais un ramassis d'ennemis affairistes.

 

Car cette initiative a bien pour objet principal de castrer le Parlement fédéral en lui ôtant l'une de ses plus importantes prérogatives, celle qui consiste à élire le pouvoir exécutif. Cette prérogative est essentielle : elle assure une composition de l'exécutif conforme aux forces politiques en place à travers tout le pays, ainsi qu'un fonctionnement fluide de la démocratie. Le Parlement est constitué de représentants élus localement, qui rendent également des comptes localement. Un CF élu par la totalité du peuple serait donc choisi par tout le monde mais redevable devant personne. En soustrayant le pouvoir exécutif au contrôle du pouvoir législatif, le peuple se retrouverait avec deux représentations concurrentes et ennemies : l'une, locale, au législatif ; l'autre, universelle, à l'exécutif. Et rien ne permet d'être certain que celles-ci agiraient en bonne intelligence.

 

Bien au contraire, et c'est là aussi l'une des intentions des initiants, une fois le Parlement éliminé du jeu démocratique, l'exécutif se retrouve seul devant le peuple, libre de jouer à fond la carte émotionnelle, sans les contraintes qu'impose le contrôle du Parlement. Le calcul de l'UDC est transparent : pour le parti, ce système permettrait enfin à Christoph Blocher de revenir non seulement au pouvoir, mais seul et incontesté devant un peuple subjugué par sa machine électorale et financière. Le site mis en place par l'UDC ne laisse que peu de place au doute sur ces intentions : « L'élection du Conseil fédéral par le peuple donne aux personnalités profilées et qui ont fait leurs preuves de meilleures chances d'accéder au gouvernement suisse ». Les caractères gras ne sont pas de moi.

 

Voilà pour les intentions que cachent cette initiative apparemment pleine de bon sens : plus de pouvoir entre moins de mains. Et pour l'illustration dont je parlais plus haut, les grèves en cours en France nous en offrent une aveuglante : un pouvoir exécutif aveugle et sourd, indéboulonnable pour 5 ans ou plus, donnant des ordres à une chambre d'enregistrement paralysée, et une population à laquelle le seul semblant d'outil démocratique qui reste est une grève, dont l'objet même semble être en train, comme toujours, de partir d'un point précis pour dériver sur un ras-le-bol généralisé et destructeur.

 

Le programme de l'UDC semble, depuis 2007, n'avoir pour objet plus qu'une seule obsession : le retour de Christoph Blocher au gouvernement puisque lui seul, apparemment, possède les qualités nécessaires pour appliquer le programme du parti. Ce que les pauvres Maurer, Schmidt ou Widmer-Schlumpf se montrent incapables ou pas assez désireux de réaliser. Et comme l'UDC est conscient qu'un Blocher au sein d'un CF élu par le Parlement rencontrerait les mêmes échecs cuisants, la seule alternative consiste donc à exiger du peuple un plébiscite pour le faire revenir. Qui d'autre, à l'UDC, répond en effet à la définition de « personnalité profilée qui a fait ses preuves » ?

 

La France est un grand et magnifique pays auquel notre petit et non moins magnifique pays est fort redevable historiquement. Mais sur la questions des institutions politiques, le spectacle qu'elle nous offre depuis quelques décennies semble si cauchemardesque – lorsque le potentiel est si remarquable – que la perspective d'en importer l'un des aspects les plus néfastes ressemble bien à un arrêt de mort, tant pour notre démocratie directe que pour notre paix sociale et notre prospérité. L'avènement de l'Homme Fort est très certainement le danger le plus grave pour notre avenir, ainsi que l'idée la plus contraire à l'esprit de nos institutions.

 

11.10.2010

NY Times et la voiture Google

Est-ce le soleil radieux, la perspective de plus en plus nette que la SVP va se prendre une bonne branlée aux élections de 2011 qui m'y poussent ou les deux, mais je me sens l'âme optimiste et conquérante. L'article de tête du NY Times de dimanche ne m'a pas franchement déprimé non plus. Car le futur n'a pas perdu tous ses attraits et conserve, malgré les catastrophes qu'on nous promet depuis toujours, quelques indécrottables raisons de nous envoûter. Et contre toute attente, ce futur rose et étincelant demeure une marque de fabrique américaine.

Google – on ne dit plus Google dans la presse mais « la firme de Mountain View » - a dévoilé la semaine dernière la plus récente et, à mon avis, de loin la plus sérieuse de ses inventions, qui renverra peut-être son propre moteur de recherche au rayon des sympathiques galops d'essai. La firme de Mountain View, donc, a lancé pas moins de 1'000 voitures, des Toyota Prius évidemment, sur les routes de Californie, équipées de tout un attirail électronique. En quelques semaines, celles-ci ont effectué plus de 200'000 kilomètres, sans pépin, sans accidents. Et sans conducteur.

A bien y réfléchir, la chose était prévisible. Dès lors qu'un système GPS de bord est capable de vous diriger de A à B en évitant les travaux, les bouchons et les sens uniques, le chauffeur voit ses prérogatives considérablement – et très heureusement – réduites. Et puis on trouve tout à fait normal qu'un Airbus A380 puisse décoller, voler et atterrir entièrement au pilote automatique. Alors pourquoi pas une simple voiture, fût-elle aussi moche et idéologiquement niaise qu'une Prius.

Google n'a pas vraiment réinventé l'eau chaude. Elle n'a fait « que » combiner plusieurs inventions existantes ensemble : la caméra à infrarouge, le radar, la cartographie 3D instantanée et le GPS, le tout relié aux commandes de direction de la voiture. Le « conducteur » n'aura plus qu'à introduire ses coordonnées de voyage et la voiture se chargera seule de s'y rendre, en choisissant le meilleur itinéraire et la consommation minimum, en évitant de percuter les piétons et les autres voitures, mais en évitant aussi les excès de vitesse, l'alcool et les bouchons. Et d'après les tests, ça marche.

Voilà l'invention la plus significative dans ce domaine depuis qu'en 1771, un ingénieur français du nom de Cugnot avait mis au point une planche munie de 4 roues actionnées par une machine à vapeur. En principe, il n'existe aucune différence entre ce char à vapeur et une Audi A8 dernier modèle : 4 roues, un châssis, un conducteur. On assiste probablement à un changement de paradigme dans une des industries les plus puissantes et les plus conservatrices de l'histoire. Et cela, amené par une entreprise dont le coeur de métier est de vous fournir l'adresse d'un hôtel à Toulouse.

Pourquoi Renault, Toyota ou BMW n'y ont-ils pas pensé avant Google, qui est à l'industrie automobile ce que le cancer de la prostate est à une surprise party ? Et puis pourquoi en Amérique, qu'on ne cesse de nous dépeindre comme finie, rétamée, en faillite financière, culturelle et sociale ? D'abord, et c'est là aussi un signe encourageant, parce que l'industrie du Web a accumulé suffisamment de capitaux pour se lancer la recherche scientifique de pointe et produire de l'authentique richesse industrielle et non pas, pour la énième fois, un nouveau site Internet qui va produire un seul milliardaire pré-pubère et quelques dizaines d'employés.

Et puis en Amérique parce qu'à peu près tous les indicateurs économiques nous le disent, encore et malgré tout : c'est elle qui dicte au reste du monde sa loi financière, économique et industrielle, ainsi que son mode de vie. Rien n'indique que cela soit seulement sur le point de changer, bien au contraire. Les Chinois seront probablement les premiers à adopter et à produire des voitures sans conducteurs, sous licence Google et avec enthousiasme.

05.10.2010

B92 et la Révolution serbe

Tout le monde s'en fout désormais. Et pourtant, il y a dix ans, le 5 octobre 2000, la Serbie se libérait de son dictateur, indéboulonnable depuis 1990, Slobodan Milosevic. Dix ans qui, avec le recul, paraissent infiniment longues, tortueuses, tristes, décevantes et inexplicables. Mais dix ans aussi pour comprendre que tous les rêves éclos ce jour-là sur la grande place devant le Parlement fédéral, ne sont ni morts, ni trahis. Même si on les a souvent remplacés par un cynisme à peu près général, il n'est pas inopportun de rappeler, aujourd'hui, quelques vérités simples sur cette journée historique, sur sa signification et sur l'impact énorme qu'elle aura eu, en Serbie comme en Suisse. Il semble d'autant plus important de célébrer cette journée que B92, le média qui s'était imposé comme anti-Milosevic par excellence, n'accorde plus à cet anniversaire qu'un article poussif, comme si le souvenir de cette journée et de ses promesses était trop dur à regarder en face.

 

C'était la fin et Milosevic le savait. Dans son dernier discours télévisé du 2 octobre 2000, comprenant que l'opposition emmenée par Kostunica et Djindjic allait gagner, il mettait solennellement en garde son peuple contre les mirages créés par ces représentants d'une démocratie douteuse puisque soutenue par l'occident. Il mettait en garde non pas pour menacer, ce qu'il savait bien être impossible désormais puisque l'armée était déjà en train de changer de bord, mais pour dire que tous les changements qui allaient s'opérer en Serbie seraient néfastes et dangereux et que lui, Milosevic, et sa femme Mira, étaient les seuls à même de comprendre et de diriger cet étrange pays.

 

Et puis arrive le dimanche 5 octobre. Un million de personnes se répandent joyeusement dans les rues des grandes villes, Belgrade, Novi Sad, Nis, et les petites villes ne sont pas en reste. Milosevic tente de remettre en cause la victoire au premier tour de Kostunica pour la présidentielle en arguant de la nécessité d'un second tour. Mais le peuple n'en peut plus et décide que cette fois sera la bonne. Le deuxième tour aura bien lieu, mais sous forme d'une manifestation monstre, suffisamment énorme pour faire comprendre au gouvernement que le changement est inéluctable. En un seul dimanche, la Serbie prend soudain son destin dans ses mains. C'est la première fois de son histoire.

 

Depuis dix ans, appuyé par sa femme Mira, par des milliers de sycophantes politiques et financiers, par une mafia d'état occupée à tuer et à piller en son nom, par des médias totalement subjugués, par une élite vieillissante et lui offrant un honteux blanc-seing intellectuel et religieux, par des armées de dégénérés sans uniformes courant les campagnes de Bosnie, de Croatie et du Kosovo pour tuer et tuer et tuer au nom de la Serbie, par une population trop souvent abrutie par la pauvreté et l'isolement pour seulement réagir, et par des dirigeants comme Mitterrand qui s'en lavaient les mains au nom de leurs livres d'histoire, depuis dix ans donc, Slobodan Milosevic avait fait de la Serbie sa chasse gardée, sa chose.

 

Milosevic s'est néanmoins attiré la sympathie de tout un petit monde enthousiaste. Les groupies avaient des allures étrangement respectables : Peter Handke, Harold Pinter, Jacques Vergès, tant de grands noms et derrière eux, tant de simples citoyens, pour lesquels Milosevic est devenu la figure de proue d'un combat civilisationnel, à la vie, à la mort. Pour ces gens qui sont les plus éminents représentants de toute la frustration européenne face à la puissance américaine, donc d'un complexe d'infériorité maladif qui se traduit par un honneur démesuré et hurlant, Milosevic était le dernier des Mohicans, le Robin des Bois de l'Europe. Cela seul, cette sensation qu'il emmerdait l'Amérique et « les bien-pensants », cela valait bien tous les crimes de guerre, toutes les élections truquées et tous les Srebrenica qu'on s'est donc empressé de nier, jusqu'à Lausanne. Tant que tout cela prenait place là-bas, dans la lointaine et brumeuse Serbie et pas dans les rues de Londres, de Paris ou de Genève.

 

Il existe, pour ces groupies de Milosevic, une étrange arithmétique : Milosevic est jugé par le Tribunal International de La Haye. Or ce tribunal est une émanation des impérialistes américains, donc une saloperie. L'axiome est le suivant : comme ce tribunal est une saloperie, alors Milosevic est bon. Je saisis que l'on puisse critiquer, et même violemment, ce tribunal et son fonctionnement parfois arbitraire ou partial. Je saisis que l'on puisse trouver le procédé forcé. Mais comment peut-on à ce point perdre de vue l'essentiel, à savoir que Milosevic n'était rien d'autre qu'un dictateur sanguinaire et autocrate, pour rendre gloire à de vagues principes historico-politiques éculés. Comment peut-on célèbrer un tyran pour la seule raison qu'il faisait parfois de bons mots et qu'il se défendait tout seul ? Comment peut-on avoir la mémoire aussi courte et le jugement si confortablement inexistant ?

 

En Suisse, nous ne devrions pas ignorer l'importance de cette date. L'immigration ex-yougoslave a été l'un des événements sociaux les plus importants pour notre pays dans les 20 dernières années. Cette immigration, très largement positive malgré le choc que cela a constitué pour une population non préparée au début des années 90, aura certainement été l'un des plus puissants démarreurs de l'ère Blocher et de cette nouvelle rhétorique xénophobe qui ne cesse de prendre de l'ampleur depuis. Si quelques-uns de ces immigrés ont effectivement nui à l'ordre public et apporté dans leurs valises des moeurs indésirables, il faut aujourd'hui souligner à quel point la Suisse aura profité de la violente stupidité de Milosevic, à quel point cet apport de bras, de cerveaux et de coeurs dans notre pays aura été dynamique, positif et nécessaire pour notre avenir commun.

 

Surtout, le 5 octobre renvoie immédiatement à une autre date, le 12 mars 2003. C'est ce jour-là que le leader réel de l'opposition à Milosevic, Zoran Djindjic, devenu le premier Premier ministre démocratiquement élu de Serbie, a été assassiné. Ce jour-là, l'élan formidable qui était né dans la fureur de ce dimanche d'automne a été stoppé net. Pour la première et probablement l'unique fois de toute cette longue décennie, la Serbie toute entière, nationaliste ou pas, européiste ou pas, religieuse ou pas, s'est retrouvée dans le chagrin et dans l'indiscutable sentiment que celui qui venait de mourir était vraiment celui qui avait rendu possible la fin de la dictature et qui avait instauré la démocratie, aussi faible, compromise et discutable qu'elle ait été durant ces trois courtes années. Et si la Serbie était si triste ce 12 mars 2003, c'était aussi pour montrer à quel point le 5 octobre avait été important, essentiel. Le 5 octobre, c'était véritablement le début d'une ère nouvelle, dont le seul et grave défaut est d'avoir paru facile et rapide pour ceux qui l'appelaient de leurs voeux.

 

Ainsi cet anniversaire devrait être l'occasion de mettre tout cynisme, toute déception et tout découragement de côté. Nous devrions nous souvenir que, en Serbie comme ailleurs, la démocratie est un bien qui s'acquiert dans la douleur et qui demeure toujours fragile. Et qu'il ne suffit pas de la désirer pour l'obtenir, et de l'obtenir pour savoir en profiter.

28.09.2010

L'Humanité, la gauche et la sécurité

Le Parti socialiste suisse peut et doit être heureux de prendre en charge le Département de Justice et Police. Mme Sommarugga reçoit ainsi ce qui est trop souvent un domaine réservé de la droite dans lequel elle a désormais l'occasion de démontrer ses compétences. Les questions de sécurité doivent pouvoir être gérées par la gauche, de la même manière que l'environnement doit pouvoir être géré par la droite. L'une et l'autre vont ainsi apprendre à faire des compromis essentiels dans le façonnement de leurs programmes respectifs en gérant des questions qui d'ordinaire les font plutôt bailler, et c'est un gage de stabilité politique supplémentaire pour les années à venir. L'agenda de ce changement de dicastère est probablement très discutable mais de détenir le Département qui concentre à lui seul la quasi-totalité des cibles de l'UDC offre au PSS une chance inespérée de reprendre la main sur ces sujets archi sensibles.

Sur la sécurité, en effet, la gauche a très longtemps été fustigée pour son angélisme ou sa pusillanimité, et pas toujours à tort. Mais plus que d’angélisme, on devrait parler de confusion idéologique. Il y a une raison à cela, la gauche étant confrontée depuis une cinquantaine d’années à la nécessité de trouver une alternative au tout répressif ordinaire de droite, ou aux excès du stalinisme et des régimes populaires en gros. Par exemple, lorsqu’on entend certains en Europe faire l’apologie du régime de Chavez, on se demande si on n’a pas la berlue. Dans sa dernière livraison, la correspondante de l’Humanité fait un panégyrique du régime et se moque avec virulence de l’opposition de droite dont on sent bien qu’elle est ridicule PARCE qu’elle est de droite. Pourtant Chavez, qui vient d’être réélu, est un dictateur. De droite ou de gauche est complètement hors sujet, un dictateur étant sensiblement le même salaud quelles que soient les convictions politiques qu’il avait eues un jour.

Chavez a notamment fait de la capitale Caracas un enfer du crime. Depuis des années, sa hantise de l’opposition l’a poussé à former des milices armées qui se chargent des basses besognes, du tabassage et des intimidations des militants de droite. Le problème surgit entre les manifestations, lorsque les milices, essentiellement composées de désoeuvrés, se tournent les pouces. Elles se mettent alors à voler, à violer et à tuer, puisqu’il n’y a apparemment rien de mieux à faire et que, surtout, elles seront couvertes et probablement jamais poursuivies. Le résultat est assez net : 19'000 morts rien que pour 2009. C’est plus que les guerres de la drogue au Mexique. Plus que Rio et Sao Paolo. Plus que Bagdad. Plus que Kaboul. En gros, c’est la plus forte criminalité au monde, et cela dans un régime qui se dit de gauche, proche des gens, soucieux de leur bien-être. Ce n’est donc pas au Venezuela qu’on devrait trouver des modèles et des inspirations, notamment en matière de sécurité, même si l’antiaméricanisme primaire de Chavez passe parfois pour une vertu à gauche.

C’est pour cela que l’occasion qui est désormais offerte à Mme Sommarugga de décider du calendrier en matière de répression et d’immigration est tellement importante. Même si la réalité politique de la Suisse est axée sur les questions économiques et sociales, on doit constater que l’UDC, aidée en cela par un centre droit croupion sur ce sujet, est parvenu à désaxer l’attention de l’opinion sur des sujets périphériques à forte charge émotionnelle, essentiellement les étrangers et la criminalité. Et il n’y aurait pas de plus grande victoire pour la gauche que de parvenir non seulement à obtenir de bons résultats en matière d’immigration et de baisse de la criminalité, ce qui est parfaitement à la portée de la nouvelle ministre, mais aussi de parvenir à « refroidir » ces sujets et leur redonner leur réelle dimension dans notre société. De réussir dans sa tâche en utilisant des outils politiques et non pas électoraux. En résolvant des problèmes et non pas en les créant. En plus, lorsque la France est en train de nous démontrer l’épuisement complet de la rhétorique du tout-répressif et de la soi-disant application stricte de la loi, sans considération des réalités, on comprend d’autant mieux que la possibilité d’une alternative crédible est plus que jamais à portée de main. Rien moins que la stabilité politique et sociale de la Suisse en est l’enjeu.

19.09.2010

Le Guardian et les accusations de Benoît XVI

Il n’est pas commun de se faire traiter de maniaque génocidaire en puissance par un ecclésiastique de 83 ans. C’est pourtant ce qui nous est arrivé, moi et mes copains athées de par le monde lorsque, mercredi 15 septembre, le Pape Benoît XVI a fait un discours à Edimbourg lors de sa visite officielle au Royaume-Uni. Dès qu’il s’agit de Benoît XVI et de Vatican, tout ce que le monde compte d’opposants à ces symboles saisit immédiatement sa braguette et vocifère au sujet de la pédophilie, ou du célibat des prêtres, ou des homosexuels, ou des femmes prêtres et tout qui permet de concentrer l’essentiel de l’attaque sur la sexualité. C’est lassant, et c’est absurde. On parle d’une institution vieille de 2'000 ans, forte de centaines de millions de catholiques et d’une influence historique au-delà de la compréhension humaine. Lorsqu’il s’agit de critiques, on pourrait alors évoquer des guerres de conquête sanglantes, des conversions forcées, une dictature de l’opinion, une censure absolutiste ainsi qu’une coercition de masse. Entre autres. Mais non, on semble encore et toujours persister à ne parler que de kiki. Et pourtant, Benoît XVI offrait à sa critique des opportunités autrement plus riches dans son discours d’Edimbourg.

 

On essaie souvent de minimiser la portée des propos parfois problématiques de ce Pape. Combien de fois n’a-t-on pas entendu que Benoît XVI est un érudit hors pair, que ses propos sur Mahomet on été mal interprétés – ce qui est exact par ailleurs – que sa diplomatie n’a d’égale que sa compassion. Certains catholiques parlent aussi de leur malaise face au revirement de la politique vaticane face aux intégristes de la Fraternité de St Pie X, ressenti comme une approbation silencieuse. Le retrait me semblait donc l’attitude la plus recommandable. Et puis il n’est pas forcément ni crédible, ni recommandé de se joindre au concert des bouffeurs de curé dont l’heure de gloire est aujourd’hui largement passée, les curés n’étant plus exactement cette armée de castrateurs vêtus de noir et occupés à vous dire comment vivre et penser. Pensais-je du moins, jusqu’à mercredi dernier.

 

Car le discours d’Edimbourg m’a sorti de ma confortable réserve. Au départ d’une visite houleuse, le Pape a servi devant la Reine elle-même un sermon d’une virulence rare. Dans ce texte sensé rappeler aux Britanniques l’importance de leur héritage chrétien – en soi rien qui mérite la flagellation – Benoît XVI assène deux bombes à fragmentation en direction des athées. Forcément, dans un pays qui a envoyé la papauté se balader il y a cinq cents ans et qui ne compte aujourd’hui plus que 60'000 catholiques pratiquants environ, dans une société qui a pratiquement inventé la consommation et la démocratie de masse, il y a de quoi se sentir un peu menacé quand on représente l’absolutisme et l’obéissance aveugle en politique. Dans sa charge retranscrite par le Guardian, le Pape n’hésite pas à condamner ce qu’il appelle « l’extrémisme athée » et « le sécularisme agressif », arguant que ce sont « l’exclusion de Dieu, de la religion et de la vertu dans la vie publique » qui ont causé tant de maux durant le XXe siècle.

 

Sur sa lancée, Benoît XVI crée ensuite un lien direct de cause à effet entre la politique anti-catholique des nazis et l’holocauste, l’une étant le fondement nécessaire et suffisant de la seconde. Les nazis voulaient éradiquer Dieu de la société, ce qui les a menés au génocide. Ainsi, selon Benoît XVI, qui a lui-même vécu cela de près et qui pourrait au moins apporter à son ministère la conscience qu'induit l’expérience, les millions de juifs, de communistes, d’opposants divers, de malades mentaux, d’homosexuels et de gitans massacrés par les nazis sont avant tout les victimes d’une politique anti-chrétienne. Les corollaires sont nombreux et passionnants : Hitler eût-il été chrétien ou respecté le Vatican, rien de tout cela ne se serait passé. Il suffirait de croire en Dieu pour ne plus faire la guerre. La guerre et les génocides sont impossibles à réaliser avec la foi. Et surtout, rejeter Dieu et la foi mène au génocide.

 

Ce genre de propos ne favorise probablement pas l’amitié vaticano-britanique, les Anglais, tout comme les Ecossais, étant très attachés à leurs libertés civiques, à la non-intrusion de l’église dans la vie publique et à leur sécularisme. Ce qu’il favorise, c’est l’émergence du mouvement « antithée », par opposition à athée, c'est-à-dire le mouvement qui tend à s’opposer avec force à toute forme de religion. Dans son ouvrage « God Is Not Great » publié en 2008, l’écrivain anglais Christopher Hitchens livrait un long et féroce plaidoyer dans ce sens, agonissant tout autant le Vatican que les mollahs ou que Mère Térésa qu’il tient en haine intime. Le sermon d’Edimbourg est une magnifique pierre d’angle à ces édifices d’incompréhension et de mépris mutuels entre croyants et non-croyants, et ce pour deux raisons essentielles.

 

Historiquement d’abord, ce que soutient Benoît XVI n’a aucun sens. Hitler ne s’en est pris à l’Eglise catholique allemande que dans la mesure où certains évêques et curés courageux s’opposaient à son pouvoir. L'Eglise était un obstacle, pas un ennemi. Le tropisme païen du mouvement nazi ne privait d'ailleurs pas Hitler de bon sens au point d’appeler une population encore très largement chrétienne à abandonner sa foi. Sur les ceinturons de la Wehrmacht, il n’était pas écrit « Gott mit uns » pour rien. Ensuite, la politique génocidaire des nazis trouve sa source dans des causes multiples et variées. Un facteur unique à cette démence collective serait confortable pour l’esprit mais c’est évidemment faux. Ce l’est d’autant plus dans le cas présent qu’une bonne part de la haine des juifs accumulée à travers les siècles est indiscutablement le fait de l’Eglise et de sa distorsion volontaire de l’histoire, réduisant les juifs à des déicides éternels et massacrables à merci. Enfin et surtout, on rappellera que le génocide commis contre les populations serbes et juives de Croatie par l’Etat oustachi entre 40 et 45, et qui a fait pas moins de 700'000 victimes, a été largement soutenu par l’Eglise catholique croate, parfois même commis par des curés fanatiques. Qu’une fois la guerre terminée, Ante Pavelic, le chef de cet Etat, l’un des génocidaires les plus déments de la guerre, a été exfiltré grâce au Vatican et promené ainsi pendant des années de monastère et monastère. Il est mort libre grâce à l’Eglise.

 

L’autre faute de Benoît XVI est d’ordre moral. En attaquant les athées sur le terrain de l’histoire, il offre le flanc à des ripostes sans fin et vénéneuses. Sur son histoire deux fois millénaire, le Vatican a tellement eu l’occasion de transgresser ses propres principes de paix, d’amour, de charité et de justice que l’accumulation de ses vices et de ses crimes ne plaide pas forcément en sa faveur, en comparaison de ceux qu’on peut imputer aux athées, dont l’émergence en masse sur la surface de la terre n’est même pas centenaire. Lors de cette courte histoire, on entend souvent dire que les régimes nazi et soviétique étaient athées, ce qu'il faut dire vite étant donné la forte dimension religieuse de ces deux idéologies. D'autre part, cela faisait-il de l’Amérique et de la Grande-Bretagne, les plus sécularisées des sociétés d’alors, des régimes conduits par la foi chrétienne ? En revanche, ce qui est certain, c’est que l’athéisme, déclaré ou suspecté, a systématiquement été puni de mort pendant des siècles lorsque l’Eglise pouvait en décider. En le condamnant de la sorte, alors que, comme Hitchens le déplore, les athées ne sont en aucune façon organisés ou ligués et ne lui répondront donc pas, Benoît XVI perpétue par les mots ce que la majorité de ses nombreux prédécesseurs ont pratiqué par l’épée et par le feu. Il est vain d’exiger des excuses au Pape. De toute façon il parcourt le globe en les distribuant comme des bonbons, pour la pédophilie, pour l’esclavage, pour à peu près tout ce qu’il peut penser nettoyer par quelques paroles lénifiantes, même si elles sont sincères. On pourrait en revanche lui demander de bien vouloir, pour la dernière fois de la trop longue histoire de son institution, laisser les gens libres de croire ou non en Dieu, sans les massacrer ou sans les accuser de vouloir commettre des génocides.

30.08.2010

Budapest Times et "les criminels tsiganes"

Tandis que, ce matin, Bernard Kouchner faisait état sur RTL de ses velléités de démission sur la question des Roms, l’Europe centrale nous fait parvenir, sur cette même question, les bruits de botte les plus effrayants, les plus hallucinants et cependant les plus réels qui soient. On imagine volontiers, confortablement, que cette question, faute d’être résolue, n’en est pas moins quasi-inexistante. On regarde d’un œil suspicieux les campements de caravanes de Rennaz ou d’ailleurs, on passe son chemin devant ces vieilles à foulard qui vous prient quelques sous sur le trottoir et on se souvient, vaguement, que les tsiganes furent aussi victimes des nazis. Et puis on passe à autre chose.

Or la question des Roms en Europe est très, très loin d’être résolue et apaisée. En Suisse, la Confédération avait directement été impliquée dans le scandale absolu qu’était l’organisation Pro Juventute et son programme « Les enfants de la grand route ». Sous l’égide du bon docteur Siegfried, pas moins de 600 enfants roms ont été retirés par la police à leurs familles puis placés dans des familles d’accueil ou même parfois jetés en prison. Ce programme a eu lieu de 1926 à 1972, c'est-à-dire presque 30 ans après la fin de la guerre mondiale. Le but était de briser les habitudes nomades des tsiganes que le docteur Siegfried affirmait être inférieurs d’un point de vue racial et naturellement portés au vol et au mensonge. Ce petit rappel historique pour souligner qu’en la matière, nous n’avons de leçons à donner à personne.

En France, il aura suffi d’un été de scandales à répétition sur le front de la corruption ministérielle, mais aussi d’un échec quasi complet sur le front sécuritaire, pour que le gouvernement décide tout soudain que les Roms méritaient une punition exemplaire et une couverture médiatique énorme. Que le Pape et la quasi-totalité de la communauté internationale s’en scandalisent n’a manifestement pas beaucoup ému l’Elysée qui, fort des sondages apparemment favorables, se voyait déjà reconduit pour cinq années de manège. Ce que Sarkozy ignore peut-être encore, c’est que son action musclée est appréciée non seulement de ses concitoyens, mais aussi de ceux de son pays d’origine, la Hongrie.

Là-bas, le parti du Jobbik – Mouvement pour une Meilleure Hongrie, qui nous rappelle le « Qualité suisse » de la SVP – prépare sa campagne municipale pour la 3e ville du pays, Miskolc. Avec son sens coutumier de l’outrance, le Jobbik fait un usage inattendu, mais illustratif, de l’action du gouvernement français, un usage qui brusque un tant soit peu la sacro-sainte réputation de « patrie des droits de l’homme » de la France. Voilà ce que clame la brochure de campagne du Jobbik, reproduite dans Budapest Times : « Le parti du Jobbik de Miskolc propose – et réalisera ceci s'il gagne les élections – d'exclure les criminels tsiganes du territoire de Miskolc, et de suivre les modèles du 21ème siècle en Europe de l'ouest en les enfermant dans des camps ; il proposera au parlement et au gouvernement de leur retirer leur nationalité. » Oui vraiment, bienvenue dans le 21e siècle européen – qui, comme le nouveau testament, accomplira le précédent. Et comme toujours, on commence par l’Europe centrale.

22.08.2010

France Info et les 4 recettes de la droite dure

Certaines rhétoriques et doctrines politiques sont très complexes à décrire avec précision. Ainsi la vague de droite dure qui sévit en Europe aujourd'hui est non seulement d'une intensité variable selon les pays, elle est également polymorphe et ne s'exprime pas partout de la même façon et pour les mêmes raisons. Le racisme en France doit être expliqué en prenant en compte le passé colonial de l'empire et la fin désastreuse de cet épisode qui ne l'était pas moins ; en Suisse c'est presque le contraire, puisque on doit plutôt prendre en considération des siècles d'isolement social et politique ; tandis qu'en Angleterre, on doit à la fois considérer l'isolement insulaire et le colonialisme. Sans tomber dans un simplisme paresseux, certaines petites phrases peuvent offrir des clés de compréhension précieuses, comme un rayon X qui permet, sous les habits et la peau, de voir en un clin d'oeil toute la structure osseuse qui maintient l'animal debout.

 

Et l'une des petites phrases les plus remarquablement illustratives de cette vague de droite dure nous est parvenue au coeur de l'été, dans la bouche de Brice Hortefeux. Il faut d'abord noter que, depuis 2007, Brice Hortefeux est si bien parvenu à exécuter les ordres de Sarkozy qu'il a peu à peu adopté exactement le même timbre de voix. L'entendre à la radio est troublant parce qu'on ne sait pas vraiment si on a à faire au Président ou à son porte-flingue favori. Après le parlement des godillots du Général de Gaulle, caricature de la chambre d'enregistrement qui s'aplatissait devant son maître, on a désormais, en plus, un gouvernement godillot, ombre pâle et suiveuse d'un Président que plus rien n'arrête dans sa conquête de tous les coins et recoins du pouvoir. Le ministre de l'Intérieur s'exprime sur la question de campements de Roms et ajoute la chose suivante : « Beaucoup de nos compatriotes sont à juste titre surpris en observant la cylindrée de certains véhicules qui traînent les caravanes ». Et là, un peu de systématique s'impose. Car cette phrase concentre quatre traits que l'on retrouve dans tous les discours et les campagnes des partis de droite dure européens.

 

  1. L'esquive comme botte secrète. On concentre tout le discours sur des sujets complètement périphériques, sans aucun lien avec les questions d'actualité, mais socialement sensibles. Nous en avons eu notre lot en Suisse avec la votation sur les minarets intervenue en pleine crise financière et politique. Mais rien n'indique, hélas, que la machine soit repue. Mener la question des Roms au centre du ring en France aujourd'hui est non seulement sans intérêt – on n'en compte pas un million en tout – c'est surtout une manière transparente de ne pas évoquer la faillite quasi complète de la politique ultrasécuritaire de ce gouvernement. Depuis des années, Sarkozy n'a que le mot sécurité et nettoyage à la bouche. Mais la réalité, c'est Grenoble, ses morts et ses 80 voitures incendiées en deux jours, cela cinq ans après les violences de 2005. Entre temps, rien n'a changé, tout empire et le gouvernement ne fait qu'agiter la rhétorique sécuritaire pour tenter encore – mais c'est désormais sans effet – de rallier à lui les précieux électeurs lepénistes.

     

  2. Seul détenteur de la légitimité populaire. Hortefeux, né d'un père banquier à Neuilly, la commune la plus riche de France, nous explique sans ciller ce que sont les vrais soucis des vrais Français. Cette droite-là, tout comme l'UDC chez nous, s'accapare la voix populaire comme un étendard et l'agite à tout propos, même si ou surtout lorsque celui qui s'exprime n'a strictement aucune légitimité personnelle en la matière. L'autre façon, c'est d'agonir la gauche et l'accuser d'avoir trahi sa base, d'être, selon une autre formule extraordinaire de Hortefeux la « gauche milliardaire ». Et même lorsqu'on fait tout un foin d'un sujet aussi insignifiant que les Roms, on se donne un mal de chien pour justifier que ce sont là les vraies préoccupations des vraies gens. Les vraies gens, pour cette droite-là, c'est un espace mythique, parfaitement inexplicable et monolithique, constitué d'une armée gigantesque de clones qui, étonnamment, ne votent qu'à droite, haïssent l'Etat et vomissent les élites.

     

  3. Créer des divisions et ethniciser le débat. La politique d'intégration post-colonialiste a échoué en France, c'est un fait douloureux. Les raisons de cet échec sont très, très nombreuses, complexes et ne sont, en plus, pas du tout près d'être soulagées dans un futur proche, bien au contraire. En attendant, autant taper sur les Roms, c'est facile, c'est pas cher et ça peut rapporter gros. Ou sur les Français naturalisés, ou sur la racaille, etc. C'est selon l'humeur du moment. C'est l'une des recettes les plus anciennes et les plus efficaces de cet aréopage de politiques odieux auxquels l'histoire n'aura rien appris, sinon que la provocation attire l'attention. La nouveauté, c'est qu'en s'attaquant aux Roms, on ethnicise de plus en plus le débat et on s'aligne sur les extrémistes américains du style Tea Party qui ne voient plus dans la société que la couleur de peau de leurs voisins et de leur dirigeant, où absolument tout ne s'explique qu'en fonction de la race.

     

  4. La suggestion formulée comme une accusation. En suggérant publiquement, devant des caméras, que les Roms sont malhonnêtes et acquièrent leurs puissantes voitures illégalement, Hortefeux se situe dans la droite ligne des innombrables suggestions et questions fermées que nous entendons ici à propos des musulmans. Soyons clair : en France comme en Suisse, il est effectivement étonnant de voir, dans les campements de Roms, des Mercedès dernier cri. Mais Hortefeux s'arrête à cette interrogation, il en fait un message en soi auquel le bon peuple trouvera immédiatement la réponse à peine suggérée. En tant que ministre, il pourrait parfaitement, sans déclaration préalable, diligenter une enquête de terrain par la police locale et les autorités fiscales. Et puis, si des infractions sont effectivement commises, il pourrait même en faire état. C'est bien là le côté le plus inexcusable et le plus vicieux de la phrase de Hortefeux : il exprime à haute voix des suspicions aisément explicables et les transmet ainsi à toute la société, suggérant la malhonnêteté, mais sans aucune preuve quelconque, d'une frange infinitésimale de la population.

 

J'ai toujours trouvé le pessimisme suspect. On n'a jamais l'air aussi intelligent et pénétrant que lorsqu'on annonce d'un ton sombre que l'Europe est proche de l'implosion ou qu'Obama va se faire assassiner ou que la guerre civile va éclater autour de Paris. Mais Brice Hortefeux et ses déclarations me poussent dans mes retranchements les plus antarctiques : comment rester optimiste ou, à tout le moins, pas trop pessimiste, devant tant de bêtise, de rouerie, de tromperie ?

15.08.2010

Financial Times et l'Université du Valais

En regardant cette pluie fine qui tombe sur le lac Léman et les très rares promeneurs qui se hâtent de rentrer chez eux sous ces humbles platanes, en écoutant les placides colverts qui pataugent dans le port de Vevey, on a de la peine à concevoir que nous vivons dans le pays le plus cher du monde. Mais voilà, un article du Financial Times nous explique qu'en matière de construction et d'immobilier, la Suisse est le pays le plus cher du monde, juste devant le Danemark. Ce qui, au-delà de l'indication d'une évidente santé économique, est tout autant préoccupant, surtout lorsqu'on s'attarde sur la disparité des chiffres au sein même de notre beau pays.

 

Car lorsqu'on dit que la Suisse est le pays le plus cher du monde, encore faudrait-il préciser qu'il s'agit avant tout des zones urbaines que constituent l'arc lémanique et le bassin zurichois, ainsi que les stations de ski telles que Verbier, Zermatt ou Villars. En dehors de ces endroits, où j'ai le privilège insigne de vivre moi-même, la réalité est tout autre. Ainsi il devient courant de vivre en Valais pour travailler à Genève. Parce que même en comptant la voiture pour se rendre à la gare de Martigny, l'abonnement général de train, les trois heures et demie de transport quotidien, il est plus agréable de vivre dans une petite maison avec un jardin que dans un studio à Plainpalais.

 

En venant de Genève, la barrière économique se situe à Villeneuve. Au-delà, bien sûr, il y a Verbier et Zermatt et Champéry, où le mètre carré est simplement le plus cher de Suisse, donc du monde. Et qu'est-ce qu'il y a entre les deux ? La plaine du Rhône. Le Valais. Un trou noir coincé entre des montagnes énormes et deux paradis économiques, le lac à l'ouest et les stations en hauteur. Un truc qu'on regarde passer sur la route des vacances, avec l'urgente envie de ne pas s'y attarder. Des rangées d'abricotiers, des hangars plantés au milieu de nulle part, des pylônes électriques, un improbable bric-à-brac industrialo-agricole, produit d'une coupable absence de planification urbanistique, un truc qui fait plus penser à certaines régions de l'Italie qu'à un canton du pays le plus cher du monde, l'un des plus développés aussi.

 

Le canton du Valais m'est personnellement très cher, j'y ai vécu quatre ans, à St Maurice. Et je me demande toujours comment il est possible que ce canton, si beau, peuplé de gens si diablement sympathiques, demeure économiquement aux marches de nos statistiques. Comment se fait-il que cette vaste et fertile vallée en soit encore aujourd'hui réduite essentiellement à vendre des nuits d'hôtels et à construire des chalets ? Plus de 20% de la population active valaisanne travaille soit dans le bâtiment, soit dans l'hôtellerie, des proportions délirantes au regard des autres cantons romands. Surtout lorsque le Président d'hotelleriesuisse annonce aujourd'hui qu'un tiers des hôtels de Suisse vont probablement devoir disparaître. Et on a vu en Espagne à quel point ce type d'économie résistait aux variations boursières et aux accidents de la politique.

 

A St Maurice, j'étais entouré de jeunes Valaisans de mon âge, des garçons brillants qui n'avaient d'autre choix, une fois la maturité en poche, que de s'exiler pour poursuivre leurs études, le plus souvent à Genève. Ils y prospèrent encore, pour la majorité d'entre eux, contribuant à cette réputation non usurpée de « Genève, capitale du Valais ». L'ironie est amère : voilà le canton qui peut se targuer d'avoir probablement les meilleures écoles publiques de Suisse romande, et qui ne forme tous ces esprits que pour les voir s'en aller enrichir d'autres villes et d'autres cantons. On est en droit de penser qu'il existe un lien entre cette fuite massive de cerveaux et la relative monoculture économique qui continue de faire de la plaine du Rhône un espace peu attractif, où quelques noms se taillent encore des empires incontestés au milieu de l'indifférence générale.

 

Etablir une université est une affaire coûteuse et périlleuse. Mais au regard des bénéfices potentiels qu'une Université du Valais offrirait à ce canton et à l'ensemble de la Suisse romande, on se doit d'y réfléchir. Une telle université se justifie par un bassin de population de 300'000 personnes, et, comme précédemment expliqué, par une préparation scolaire comparativement supérieure. Il existe en outre deux importants avantages à établir une telle institution : dans un canton vraiment bilingue, l'éducation supérieure le serait aussi et deviendrait une nécessaire tête de pont entre les élites romandes et germanophones ; et puis la proximité des Alpes permettrait de développer l'intégration – nécessaire, elle aussi – des sports aux études supérieures.

 

Surtout, une université valaisanne permettrait aux Valaisans éduqués de contribuer plus activement au développement de leur canton. Elle lui permettrait de diversifier ses revenus et de devenir un véritable pôle, et pas uniquement ce qu'il est en train de devenir, à savoir une banlieue dortoir pour l'arc lémanique, ainsi qu'une bombe à retardement sociale le jour où l'industrie touristique ou du bâtiment, ou les deux, ne s'effondrent que de 30%. Je suis vaudois et je devrais probablement laisser ce problème aux Valaisans. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser que, alors que Genève, Lausanne, Verbier et Zermatt ne cessent de s'enrichir et de chasser leurs habitants moins fortunés, il est préoccupant de voir un tel bassin de population si manifestement mis de côté et annuellement vidé de ses cerveaux les plus prometteurs. Car même si certains politiciens sont parvenus à en faire un gros mot, la formation des élites demeure un garant non seulement de développement économique, mais de démocratie. Et c'est bien en cela que cette question me concerne.

06.07.2010

Médiapart et le lynchage de Sarkozy

Dans la grosse dispute qui enfle chez nous autour de l’Islam, je ne me lasse pas du spectacle qu’offrent certains politiciens mâles de droite, de gauche aussi parfois, lorsque, faisant craquer leurs costumes sombres comme Superman, ils jaillissent en flamboyants défenseurs de la femme et de ses droits pour lesquels on les croirait volontiers prêts à mourir. Il y a dans cette extrême cuistrerie quelque chose de très contemporain et d’éternel à la fois. Eternel parce que le mensonge opportuniste a toujours fait partie de la politique. Et contemporain parce que jamais en Europe les lignes de fracture entre droite et gauche n’auront paru si floues, sinueuses et changeantes que depuis quelques années.

En effet, depuis 1997, l’exemple de Blair et de son « je ne crois pas à la gauche ou à la droite, mais à ce qui marche ou ne marche pas » a fait des émules un peu partout en Europe. Mais nulle part ailleurs qu’en France a-t-il trouvé de disciple plus empressé. Comme Blair, Sarkozy a beaucoup prêché la politique des résultats contre la politique partisane. Mais comme c’est souvent le cas avec les zélateurs, il a porté la chose un poil trop loin. C’est ainsi qu’est né le concept hautement fumeux de la « rupture ». La rupture, c’était la promesse de voir les meilleurs parvenir aux commandes de la République, quelle que soit leur étiquette. Le dénominateur commun de cette nouvelle élite politique, ce serait l’excellence. Et Nicolas Sarkozy. Mais la rupture ne suivait pas exactement le même agenda politique que Blair. Blair voulait conquérir et conserver le pouvoir. Sarkozy voulait TOUT le pouvoir : il ne voulait rien laisser, ni à l’opposition, ni aux médias, ni à quiconque au sein même de son camp.

En créant peu à peu le vide autour de lui, en sabotant toute forme d’opposition, en interne et en externe, par la flatterie ou par l’oukase, Sarkozy se retrouve totalement isolé en cas de coup dur. Un premier indice a été dévoilé aux régionales, devant l’absence complète de réservoir de voix pour récupérer le second tour, laissant la gauche vainqueur aux points et non par KO. Un second révélateur de l’extrême faiblesse de sa position vient donc de nous arriver – nouveauté de l’histoire, grâce au site Médiapart – sous une forme particulièrement romanesque et qui fait beaucoup rire les Suisses, j’ai nommé l’affaire Woerth, dont le nom sera bientôt l’affaire Sarkozy-Bettencourt, Woerth n’étant qu’un porte-flingue sans intérêt.

Cette affaire est extraordinaire, parce qu’il n’y a presque rien à y redire dans le fond. Un ministre dont personne, à droite comme à gauche, ne doute de l’intégrité, mais qui cumule des fonctions qui le rendent suspect. Une milliardaire dont personne, à gauche comme à droite, n’ignore qu’elle soutient financièrement les politiciens de droite. Un ancien maire de Neuilly qui jouait les porte-valises pour son parti et pour sa campagne. Des révélations qui portent sur des montants d’argent minables. Répréhensible, mais complètement classique, prévisible, certainement universel, rien que Chirac, Mitterrand ou même de Gaulle aient foncièrement désavoué. Une chronique un peu fade de la compromission politique au jour le jour. Pourquoi, alors, tant de remous, d’excitation, de peur ? Pourquoi n’y a-t-il plus personne, sinon le pauvre porte-parole de l’UMP pour défendre le Président ? Parce que l’affaire Sarkozy-Bettencourt, c’est le début du lâchage puis du lynchage d’un homme par l’opposition ET par son propre camp.

Ainsi la principale leçon de cet énième scandale, c’est qu’il est idiot ou fallacieux – à choix – de croire que la division gauche-droite est illusoire. Quelle que soit son nom, la division est inhérente à tout système politique, tout simplement parce qu’il y a toujours un pouvoir et une opposition. Et Sarkozy, qui a moins de culture politique que Blair, ignore ou feint d’ignorer la célèbre répartie d’un vassal d’Hughes Capet : « Qui t’a fait roi ? », qui rappelle à tout dirigeant élu qu’il est avant tout le champion de son camp. On reste donc dans l’histoire française. La gauche a toutes les raisons de haïr Sarkozy, qui était presque parvenu à la réduire en cendres. L’extrême droite a toutes les raisons de le haïr, lui qui y a péché ses thèmes de campagnes et un bon nombre d’électeurs. Mais la droite ? Well, « Money makes ze world go round », comme chantait Liza dans « Cabaret ». Ainsi l’épisode Bettencourt rappelle que beaucoup de fortunes françaises ont misé sur leur poulain, ce jeune avocat accommodant qui leur ouvrait des comptes à numéro à Genève, au bon vieux temps.

Mais la crise est arrivée. Sarkozy, élu et devant être réélu, comptait désormais plus sur les électeurs que sur ses amis fortunés. Qu’il balançait dès l’été 2009 et sans aucune vergogne au fisc pour un stage de réhabilitation sous les auspices du sergent Woerth. Il n’a jamais fait bon être riche en France, mais depuis l’été 2009 et le scandale HSBC, c’est carrément le bagne. Ainsi on peut volontiers imaginer que quelques milliardaires et millionnaires aient trouvé le gag un peu saumâtre, si le redressement fiscal était effectivement ce que le petit Nicolas entendait comme renvoi d’ascenseur. Les soutiens de Sarkozy, que ce soit Bolloré, Arnault ou Bettencourt, ne sont pas seulement riches, ils sont très puissants. Et il y a fort à parier que cette coterie soit tentée de rappeler au Président ce qu’il leur doit et que, comme le disent les Anglo-saxons, « there’s no free lunch ». Ça fait quand même cher la semaine en yacht privé. Oui, cet acharnement contre Woerth et sa femme, cette fille de milliardaire aux amitiés floues, ces enregistrements et ces révélations, tout cela sent l’embuscade, une embuscade d’autant plus redoutable qu’elle est préparée avec des éléments internes et inconnus de l’opposition. Ailleurs, ça se règle au fusil à lunettes. Mais partout, ça s’appelle un lynchage. 

28.06.2010

France Culture et l'assassinat par vente aux enchères

Le mardi 29 juin, chez Sotheby’s à Paris, va se dérouler une vente aux enchères d’un type assez particulier. On n’y sera pas assourdi par le crépitement des balles de fusil et les hurlements d’agonie de la victime. On n’y frissonnera pas au sifflement sournois des robinets de gaz et au sourd écho d’un corps qui s’écroule sur le sol dur. On n’y souillera pas le lin de son costume avec des éclaboussures de sang ou d’entrailles. On n’aura pas à se boucher le nez d’une main gantée pour se prévenir contre les pestilences d’un ventre ouvert à la baïonnette. Tout au plus entendra-t-on retentir le marteau du commissaire-priseur, quelques oh et quelques ah si l’une des œuvres présentées dépasse sa cote, et puis on ira prendre un verre, pourquoi pas au bar du Bristol tout proche. Pourtant, ce n’est rien d’autre qu'à un assassinat auquel on assistera, ce mardi 29 juin prochain, chez Sotheby’s à Paris, lorsque, pour la troisième et avant-dernière fois, on liquidera froidement Erich Chlomovitch.

 

Cette vente est le résultat d’un long, atroce et inimaginable périple de l’histoire de l’art. Le titre que donne Sotheby’s à cette vente résume bien des turpitudes contenues dans cette affaire : « Les trésors du coffre Vollard ». Car de coffre Vollard, il n’y en a tout simplement jamais eu. Il y avait bien, de 1940 à 1996, un coffre Chlomovitch, du nom de celui avait ouvert ce coffre à la Société Générale à son nom et qui en était le propriétaire légal, à moins que la loi n’ait été réécrite entre temps. Et du nom de ce Chlomovitch, on ne verra nulle mention à la vente Sotheby’s, l’auguste maison ayant de loin préféré parier sur l’aura d’Ambroise Vollard, tout en escamotant confortablement l’existence de jeune juif belgradois gazé en 1942 et continuateur de l’œuvre de Vollard. Pourtant, ce sont bien, jusqu’à preuve absolue du contraire, les tableaux de la collection d’Erich Chlomovitch qui partiront sous le marteau, ceux qu’il avait patiemment et passionnément amassés sous le regard de son maître et mentor Ambroise Vollard.

 

Erich Chlomovitch était un jeune juif belgradois dans la vingtaine tardive. Arrivé à Paris à la fin des années 30, il s’était fait la main dans sa Yougoslavie natale en collectionnant, auprès des artistes de sa génération, autant d’œuvres que ses maigres moyens le permettaient, avec en tête le rêve, un jour, d’avoir sa propre galerie ou son propre musée. Son modèle, depuis l’enfance, c’était Ambroise Vollard, le plus grand marchand d’art de son temps, découvreur de Picasso, de Matisse et de Braque. Vollard, à qui Chlomovitch envoyait depuis ses 13 ans des lettres enthousiastes auxquelles le maître, attendri, répondait pour lui dire que, dans quelques années peut-être, il se ferait un plaisir de le recevoir. Il n’en fallait pas plus pour Chlomovitch. Débarquant dans la galerie de Vollard, il s’y était immédiatement distingué par son flair, par la sûreté de son goût, et avait ainsi acquis la confiance du marchand. En quelques années, par échange, par acquisitions et par charme, Chlomovitch s'est ainsi retrouvé à la tête de centaines d’huiles, de gravures, de dessins, de photos, avec une dilection plus particulière pour Renoir, Rouault, Degas et Picasso.

 

Mais Vollard meurt dans un accident de voiture en été 39. Et puis la guerre arrive. Erich, prudent, place 200 de ses œuvres dans un coffre à la Société Générale. Il met les 400 autres dans des caisses, direction la Yougoslavie. Il aura même le temps de les exposer à Zagreb, créant l’événement de l’année devant un public ébahi. Et puis la fuite à nouveau face à l’invasion allemande d’avril 41. Une cache dans un village du sud de la Serbie, un double mur dans une ferme pour y cacher sa chère collection. Qui survivra, sans lui, sans Erich Chlomovitch, son frère Egon et son père Bernard, gazés par les nazis à Belgrade en 42. La collection, elle, trouvera, tant bien que mal, le chemin des coffres du Musée National de Belgrade où ils entrent en 1949. Sans mention aucune du nom de leur propriétaire légal, de ce jeune collectionneur fou, passionné et fort heureusement mort.

 

C’est à Belgrade que je les découvrirai en 2002, en mission pour le ministère de la Culture de Serbie. Mais face à mes questions, à mon insistance et puis, à la longue, à mon indignation devant tant d’inexcusable incurie, la porte se refermera pour ne plus s’ouvrir. Aujourd’hui encore, nulle mention d’Erich Chlomovitch au Musée National de Belgrade. Il est mort, qu’il le reste. On oublie tout, l’histoire, les quarante ans ou presque de procès à répétition menés par des ayants droit désespérés. A Paris, même chanson. En 1979, on ouvre ce coffre poussiéreux et on y découvre un trésor, un trésor au nom de Chlomovitch, pas de Vollard. Alors commence une bataille judiciaire de 15 ans. Au terme de laquelle, contre toute logique, contre toute justice, on attribue la collection aux ayants droit d’Ambroise Vollard, qui la mettent aux enchères ce mardi. A ce jour, les héritiers Vollard n’auront non seulement jamais apporté de preuve définitive de leur propriété, mais aggravent leur cas en accusant Chlomovitch d’avoir volé ces tableaux à Vollard, et pourquoi pas aussi, après tout, d’avoir fait assassiner Vollard. C’est cela qui est bien avec la calomnie : plus on en ajoute, plus c’est crédible.

 

Ainsi disparaîtra un ensemble cohérent d’œuvres d’art voulu par un jeune homme passionné qui n’aura jamais commis que deux fautes : être juif et inconnu. Les nazis l’auront assassiné, les communistes l’auront spolié en Yougoslavie, puis les ayants droit Vollard l’auront spolié en France, et bientôt aussi, peut-être, vendra-t-on à l’encan la collection belgradoise. Alors enfin tout sera accompli : Erich Chlomovitch aura disparu de la surface du globe, son souvenir effacé, son œuvre dispersée, sa mémoire diffamée. J’en conserve une photo chez moi, avec une dédicace de Matisse qu’il rencontra plusieurs fois en été 39, dans l’atelier de l’artiste. C’est peut-être pour cela, d’avoir tant regardé le visage calme et effacé de ce jeune homme, que ma seule défense aujourd’hui, après tant d’années de combat impuissant, c’est ce petit texte un peu pathétique.

 

PS : à écouter absolument ce soir lundi 28 juin, le docu-fiction d’Amaury Chardeau sur France Culture à 17h, ou en podcast plus tard.

http://admin.franceculture.com/emission-sur-les-docks-cha...

14.06.2010

France Info et la fin des nations

A Belgrade, remonter la rue Birtchaninova vers 2002 était une expérience édifiante. Devant toutes les ambassades européennes qui bordent cette rue en pente douce, bordée de platanes asphyxiés, on voyait de longues files d'attente. Qu'il pleuve ou qu'il vente, qu'il fasse -20 ou 40 degrés, des milliers de Serbes faisaient le pied de grue dehors pour obtenir un visa pour la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, la Suède. Tous ensemble, avec leurs cigarettes, ils souffraient en silence pendant des heures, forcés de se plier à ce protocole délirant avant d'obtenir le sésame. Et pendant ce temps, les criminels, les dealers et les assassins traversaient les frontières avec de faux papiers ou des passeports de complaisance. C'est le triste sort de tout embargo de ne toucher que les innocents et de favoriser ses cibles présumées. Cette vision de la rue Birtchaninova me rappelle l'inanité des frontières physiques, l'expression la plus visible des nations et de leur développement depuis 150 ans.

 

Le vote de ce week end en Belgique a résonné à travers l'Europe comme un coup de tonnerre : les séparatistes flamands menacent désormais l'intégrité d'un pays qui n'est rien moins que le centre administratif d'une Europe occidentale qu'on imagine libérée de l'héritage le plus nocif de la philosophie politique nationaliste. On ne peut pas se représenter de symbole plus aveuglant pour la fin de l'UE qu'une Belgique démembrée de l'intérieur par une population divisée sur des lignes culturelles et linguistiques, prête à sortir ses mousquetons pour jouer “Verdun 2 : le retour”. Et partout depuis hier cette rengaine saturée de Schadenfreude prend une nouvelle ampleur et nous prédit la fin de l'Europe, le retour aux bonnes vieilles nations, aux séparations des peuples en suivant fleuves, monts, rivières ou barrières linguistiques, aux monnaies locales, aux lois locales, à tout ce qui est local et qui s'oppose, forcément, à ce qui ne l'est pas.

 

Quentin Dickinson tenait pourtant sur France Info des propos beaucoup plus mesurés sur ce qui risque de se passer maintenant en Belgique, rappelant que la future coalition des indépendantistes flamands avec les socialistes wallons apportera plus de stabilité que ce pays n'en a connue depuis trois ans. Parmi les personnages interviewés se trouvait un architecte belge de renom, Leo van Broek, qui déclarait en substance : ce vote est l'expression d'une crispation sur une identité nationale, ce qui est compréhensible dans la mesure où les identités nationales sont déjà mortes ; un Bruxellois de 15 ans qui fait du skateboard partage bien plus avec un enfant de 15 ans qui fait du skateboard à Minsk ou à Tokyo qu'avec un autre Bruxellois de 45 ans, et ceci est une nouveauté dans l'histoire ; et puis, souligne van Broek, regardez toutes les oeuvres de science-fiction, toutes évoquent un monde futur sans frontières, avec une seule langue, un seul peuple très divers sur sa forme mais complètement unifié sur son mode de vie ; nous y sommes déjà, dans ce monde global et unifié, termine van Broek, il faut donc une certaine dose de courage pour l'accepter et les Belges, aujourd'hui, sont un peu découragés, ce que je comprends.

 

Il n'y a rien de révolutionnaire dans ces propos, mais leur contexte et la limpidité d'expression de leur auteur les rendaient captivants. Et comme, surtout en Suisse, ce genre de propos suscite une quantité largement majoritaire de critiques souvent violentes, il me semble amusant de m'en faire le défenseur. Plutôt que d'invoquer Orwell, à tort évidemment, il est utile de rappeler que, sur le fond de la chose, van Broek a raison : les identités nationales, et les nations qu'elles représentent, sont effectivement en train de mourir, remplacées depuis 1945 par l'unification de nos modes de vie, par la disparition de centaines de langues locales, par l'urbanisation galopante et l'agriculture intensive, et surtout par la consolidation de la démocratie et la lente disparition de la dictature. Car comment être dictateur sans la protection qu'offre la frontière. Les dizaines de dictateurs du XXe siècle, socialistes, fascistes ou simplement fous, sont parmi les meilleurs illustrateurs des horreurs que permirent la nation. Et si la religion peut s'enorgueillir d'avoir généré une quantité impressionnante de conflits et de génocides, il faut rappeler que, depuis son émergence en force en 1848, aucune forme politique n'a produit autant de conflits dévastateurs, globaux et meurtriers que le modèle national.

 

De 1848 à aujourd'hui il n'y a que 150 ans environ et il est frappant de voir à quel point le modèle de la nation aura été court en dépit, ou probablement à cause de son intensité. Prenons une vieille et grande nation comme la France. Combien de ses régions y sont intégrées presque par hasard, non sans tensions de nos jours encore : la Savoie, l'Alsace, la Lorraine, la Catalogne, la Bretagne, la Bourgogne même, un duché si puissant qu'il menaçait le royaume tout entier jusqu'à la fin du XVe siècle. On peut faire le même constat avec la totalité des vieilles nations comme avec les plus récentes. Parce que la nation, comme l'explique notamment Shlomo Sand dans “Comment le peuple juif fut inventé” fut le produit de l'idéologie nationaliste, et non l'inverse. Un remarquable exemple de l'arbitraire de la création des nations fut donné par Churchill qui se vantait d'avoir créé la Jordanie en dix minutes sur une carte. Et il y a dans cet épisode une des clés de compréhension de l'idéologie nationaliste, née avec le développement de la marine et de la cartographie modernes qui soudain offraient aux hommes une vue en 2D de leur pays, leur donnant l'occasion d'y dessiner des frontières comme le ferait un demi-dieu.

 

Que l'on vive aujourd'hui sans réelles différences de Tokyo à Moscou en passant par Paris et Sao Polo n'échappe à personne. Même nourriture, même musique, mêmes soucis de pollution, même transports engorgés. Les traditions locales, les fêtes des saints ou les carnavals, qui sont sensés représenter les bastions de nos identités locales, nos traditions, ne sont très souvent, comme la sordide St Martin de Vevey, plus qu'une occasion de vendre de la bière, des chapeaux, des saucisses, le tout noyé dans de la musique pop et encadrés par les forces de sécurité. De l'autre côté du spectre, il serait abusif, pour le moins, de soutenir que les exemples que nous avons de gouvernance mondiale sont convaincants malgré leurs défauts. Ni l'UE, ni les Nations Unies ne sont des modèles de société pour l'après-nation dans lequel nous entrons maintenant. Et quel que soit le modèle qui s'imposera après les nations, le vote des Belges indique aussi que le futur n'est pas pour tout de suite et que les crispations que nous traversons un peu partout sont plus que des nids-de-poule dans le ruban magnifique qui nous mène vers demain.

 

Il demeure que le nationalisme européen sera l'Alpha et l'Omega des nations. En tant que philosophie romantique née sur les débris de la Révolution française, il a façonné l'Europe moderne et les conflits qui, venant d'elle, ont bouleversé le monde entier. En tant qu'expression d'une crispation, ou du refus de dire adieu au monde prospère, calme et aisément compréhensible d'après 1945, au monde d'hier dirait Zweig, il affaiblit toute la société de l'intérieur, en Belgique, en Suisse ou en France et ne rend que plus inéluctable la déchéance de ces pays et leur soumission future à d'autres puissances et d'autres modèles. Il serait alors judicieux de tenter de façonner plus activement notre avenir au lieu, comme la femme de Lot dans la Bible, de nous transformer en statues de sel, immobiles et stériles parce que nous n'aurons pas résisté à notre nostalgie, si compréhensible fût-elle.

08.06.2010

Time Magazine, les criminels étrangers et Oskar Freysinger

J’ai du mal à trouver un incipit pour évoquer le sujet d’aujourd’hui. Un sujet qui, immanquablement, va nous pourrir les mois qui viennent avec son carpet bombing d’affiches « Qualité suisse », ses mensonges proférés le doigt levé pour plus de vraisemblance, ses statistiques partiales et grossièrement enflées et ses violences verbales auprès desquelles les saloperies échangées au sujet des minarets feront vite figure de politesses. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers promet en effet d’être la « Mère de toutes les initiatives » du SVP, le couronnement de presque deux décennies qui, enfin et logiquement, met côte à côte les deux mots autour desquels s’est bâtie toute la rhétorique de ce parti. Le but sera donc de suggérer qu’il existe une équivalence entre criminels et étrangers, ce que les initiatives précédentes se sont chargées d’amorcer avec un succès remarquable.

Mais commençons par les Etats-Unis, dans l’Arizona, qui vit une situation très éclairante pour nous. Avec une frontière de 626 kilomètres avec le Mexique, l’Etat doit gérer une présence d’immigrants illégaux estimée à 460'000 individus, pour une population totale de 6.5 millions d’habitants, un taux par conséquent très élevé. Pour illégaux qu’ils soient, ces étrangers, de l’aveu même des agents interviewés par Time Magazine dans un sujet très documenté, ne posent aucun problème pour l’écrasante majorité d’entre eux, travaillent et sont intégrés. Tout ne se passait donc pas trop mal de l’avis général, jusqu’à la crise des subprimes et l’effondrement économique subséquent. Bien que le flux des immigrants ait chuté brutalement, la population commence à montrer des signes d’extrême nervosité.

Ainsi le 24 avril dernier, moins d’un mois après le meurtre toujours non élucidé d’un rancher immédiatement et arbitrairement mis sur le compte d’illégaux, le Gouverneur d’Arizona a signé une loi particulièrement sévère intitulée SB1070. Ce texte permet à tout agent de la loi de demander son titre de séjour à un étranger en se fondant « sur un soupçon raisonnable », et de l’arrêter si ce dernier n’a pas ses papiers en règle. Produit par des esprits épris de bon sens, dans le sens que lui donnerait Brando dans « Le Parrain », ce texte inscrit donc dans la loi le délit de sale gueule. Comment les agents de la loi peuvent-ils concevoir un « soupçon raisonnable » sans être contraint de considérer tout Mexicain croisé sur les trottoirs – et ça fait un paquet – comme un possible illégal. Plusieurs villes d’Arizona poursuivent désormais l’Etat en justice pour violation de la Constitution. Mais surtout, ce texte ne servira probablement à rien et risque d’empirer une situation internationale qui dépasse très largement les seules compétences étatiques. Ainsi ce texte est inopérant et impossible à mettre en pratique ; mais il possède l’avantage considérable de servir de marqueur politique.

Ce qui nous amène tout naturellement à Oskar Freysinger. Dans son interview accordée au Matin Dimanche, alors que le journaliste lui fait remarquer qu’il s’est trompé et que ceux qu’il avait décrits, dans un discours au Conseil national, comme étrangers étaient en réalité suisses, Oskar ne se démonte pas : Suisses peut-être, mais de passeport seulement, des naturalisés quoi. Ah, merci Oskar, car voilà le débat posé en des termes autrement plus explicites. On pensait devoir voter sur le renvoi chez eux de criminels endurcis, mais il n’en est rien. En effet, ce qu’Oskar révèle, avec ses ricanements nasaux habituels et son art de proférer des horreurs sur le ton de la blague de comptoir, c’est que l’objet réel de l’initiative est le suivant : qui sont les bons et les mauvais Suisses ? Quel que soit le problème dénoncé par Oskar, il indique très clairement que son but ultime n’est pas le renvoi des étrangers criminels : on nous demandera bientôt de redéfinir ce que signifie être Suisse et de rétrécir le spectre à l’extrême pour juguler, ou arrêter complètement, le flux migratoire. Même si les Français viennent de découvrir que ce genre d’initiative politique était parfaitement sans effet.

Ceux qui avaient voté contre les minarets pour défendre la laïcité réalisent maintenant tout étonnés que ce vote ne servait pas tant à interdire les minarets, ce qui sera très compliqué dans les faits, qu’à tenter péniblement de réaffirmer l’identité chrétienne de la Suisse en dégradant une minorité religieuse trop voyante. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers promet de tomber dans exactement le même travers : on nous parle de la sécurité du brave citoyen de base et de l’accueil de loups affamés et sans scrupules dans notre verte et paisible bergerie. Mais en réalité on se limite à un exercice strictement politicien de dénonciation dans le seul but de donner un tour de vis de plus à la ségrégation raciale et sociale en cours en érigeant le Suisse blanc et chrétien comme citoyen de première zone, auquel est soumis tout le reste. La sécurité du brave citoyen de base est même probablement menacée par une initiative qui dressera violemment les citoyens les uns contre les autres, pour le plus grand plaisir d’Oskar.

Pour les minarets, il ne s’agissait « que » de d’une question de principe, puisque la Suisse ne compte quasiment pas de minarets à ce jour et que les demandes de permis de construire n’encombrent pas l’administration. Dans le cas de cette nouvelle initiative pourtant, la question est très pratique et concerne la totalité de la population. J’ai épousé une étrangère qui va bientôt être naturalisée : que se passerait-il pour elle si l’initiative passe et qu’elle provoque un grave accident de la route ? Cette question concerne une écrasante majorité de Suisses, d’origine étrangère, doubles nationaux ou ayant épousé un étranger. Oskar lui-même, Autrichien de père, ne saurait échapper à cette rhétorique. Cette rhétorique, c’est le délit de sale gueule érigé en loi, comme en Arizona, une suspicion généralisée et encouragée par l’Etat, supposé garantir les droits et la liberté des citoyens. Une suspicion qui, évidemment, ne fait qu’aggraver une situation sociale déjà tendue et ne peut donc nullement contribuer à résoudre les problèmes qu’elle dénonce.

C’est la dernière incarnation de la dictature de l’émotion, qu’on peut aussi appeler le syndrome du mardi : un fait divers le samedi, une article le dimanche, une interpellation le lundi et une proposition de loi le mardi. En multipliant des initiatives aussi chaudes qu’inopérantes, une chose est certaine : le SVP aura tôt fait de rendre notre démocratie directe totalement inutile et déconsidérée. Ce qui est probablement son ambition sur le long terme, son désir d’homme fort et central n’étant un secret pour personne, ce désir étant parfaitement antinomique avec la notion même de démocratie directe.

24.05.2010

News of the Word et la monarchie démocratique

C'est le printemps, la saison des narcisses (que les centaines d'empaffés de promeneurs que j'ai rencontrés aux Pléiades continuent de cueillir en dépit des interdictions, le diable leur dévore les entrailles), les jeunes cygnes sortent de leur oeuf, les voitures perdent leur toit, les pantalons deviennent minijupes et les sujets d'Elisabeth II découvrent, comme une série télévisée, le énième scandale de la famille royale d'Angleterre. Il ne s'agit cette fois que d'un dommage apparemment collatéral puisqu'on parle de Sarah Ferguson, ex-épouse du Prince Andrew, qui conserve le titre de duchesse d'York. Tombée de tout son poids (on la surnomme aussi la duchesse de Pork) dans le piège tendu par le tabloïd News of the World, Sarah a prétendu pouvoir arranger un rendez-vous avec son royal ex. Pour la modique somme de 500'000 livres sterling.

 

Le prince Andrew joue un rôle officiel comme ambassadeur du commerce et de l'industrie britanniques, c'est pourquoi un journaliste du tabloïd avait contacté Sarah dans l'espoir d'obtenir le fameux rendez-vous. Le site de News of the World livre une vidéo furtive de Sarah, assise sur un gros sofa, expliquant ses exigences financières avec un remarquable aplomb, qui fait croire qu'elle n'en serait pas à son coup d'essai. L'angle d'attaque du journal est étayé dans un édito d'une épouvantable mauvaise foi qu'on peut résumer ainsi : Sarah = une grosse salope cupide et vulgaire, le prince Andrew = un prince sobre, travailleur et ignorant des agissements de son ex. Voilà pour la galerie et pour garder la face. Le vrai message que cette vidéo – et l'intention du journal – délivrent est aveuglément clair : les “royals” sont totalement à la dérive et la génération qui est appelée à régner ne tient tout simplement pas la route.

 

Bien sûr, il ne s'agit ici que de Sarah Ferguson qui ne fait plus partie de la famille royale. Mais tous, sans exception, ont eu leur(s) scandale(s) médiatique(s), jusqu'à la génération des petits-enfants de la Reine où les tarés cotoient les idiotes. Même le prince William, pourtant très protégé par les médias et relativement aimé des foules, a déjà fait les frais d'un comportement discutable lorsque, par exemple, il a fait usage d'un hélicoptère de l'armée pour rendre visite à sa petite amie. “The Queen”, le film de Stephen Frears peut ainsi être vu comme une sorte d'hommage posthume à la Reine et à la monarchie, une élégie funèbre avant l'heure. C'est que la chose – la disparition de la monarchie britannique – est non seulement possible, elle est probablement inévitable.

 

C'est dans ces temps troublés que la nature très particulière de cette monarchie ressort vivement. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que l'Angleterre, qui a inventé la démocratie moderne, soit encore une monarchie. Ainsi le régime monarchique anglais est-il en réalité tout à fait démocratique, ayant subi, depuis plusieurs centaines d'années, une succession d'évolutions douces, en contradiction complète avec le modèle des révolutions continentales, brutales, courtes et suivies de longues stagnations. Cette monarchie-là a vu ses privilèges rétrécir comme neige au soleil depuis le règne de l'incroyable Henri VIII, mais – à part l'épisode cromwellien – sans effusion de sang, sans crise, sans bouleversements.

 

Ainsi, ce qui survit de nos jours de la monarchie anglaise est-il le résultat d'un véritable consensus démocratique et profond. Mais voilà, depuis trois cents ans, quel que soit le modèle, les monarchies suivent toutes le même chemin vers l'abysse. Aujourd'hui, que ce soit en Hollande, en Angleterre, en Norvège ou en Espagne, tout dépend plus que jamais de la personne même du monarque, cela parce que sa seule et unique fonction est de représenter. On exige du monarque un comportement absolument infaillible, une épouse irréprochable, une progéniture silencieuse, bref, on veut une carte postale rigide avec des drapeaux, des chapeaux, des carosses et des chevaux. Si le monarque est un benêt, un cuistre ou un ivrogne, tout l'édifice est menacé. En Angleterre, on le sait désormais avec une totale certitude, les monarques futurs sont tout cela, et même pire.

 

Mais comme on est en Angleterre, on ne va pas s'énerver. De toute façon, le pire est déjà arrivé lorsqu'il a été exigé de la Reine qu'elle paye ses impôts, lorsque le prince de Galles a déclaré vouloir être le tampax de son amante, lorsque le prince Harry a enfilé un uniforme nazi pour un bal masqué, et lors de tant d'autres très riches heures qui auront vu l'érosion rapide et définitive de cette passionnante institution. La suite ? Une république, un protectorat, un duché, la forme m'importe guère, je fais entièrement confiance à ce pays pour se réinventer sans plonger l'Europe entière dans le sang, sans décapiter ses anciens maîtres et sans débaptiser les noms de rue. Ce ne sera pas très triste, ce sera un nouveau départ. Ce qui serait triste, c'est que la fin se prolonge indéfiniment comme maintenant, avec ce cortège d'inutiles qui semblent avoir compris eux-mêmes que la fin est proche et qui bourrent leurs poches d'argenterie.