12/11/2007

Vanity Fair et Christopher Hitchens

Je ne m’abonnerai jamais à Vanity Fair. J’aime trop l’acheter, et j'y ajoute parfois un Ragusa avec la monnaie. A Vevey on peut le trouver dans le petit kiosque de la place de l’Hôtel de Ville. Et ce petit kiosque se trouve juste à côté de chez Jotterand, le merveilleux tea-room (on dit « tirome ») où je viens parfois lire mon magazine tandis qu’Hermine, 90 ans depuis plusieurs années déjà, me raconte sa vie devant un thé au lait. Voilà un magazine qui étanche ma curiosité éparpillée, un mélange d’articles de fond et de potins mondains, croisement improbable entre Voici et Le Monde Diplomatique, à l’américaine.

 

La chronique de Christopher Hitchens est toujours un plaisir. Grand journaliste, ex-trotskyste devenu républicain, provocateur, spirituel et inclassable, il manie la langue de Shakespeare avec un rare bonheur. Pourtant, dans le numéro de novembre, mon Christopher s’est pris une peau de banane sur l’estrade de mon admiration. Ce soir, je ne sais plus vraiment si je dois lui pardonner l’article de ce mois ou s’il va devoir partir dans ma colonie pénitentiaire personnelle, en compagnie d’Alexandre Adler. (Sur ce dernier, je reviendrai un autre jour.) Voici l’objet du délit. Hitchens s’est pendant quelques années déclaré favorable à la guerre en Irak au nom du devoir supposé de l’Amérique à défendre et à promouvoir la démocratie et/ou la liberté dans le monde. C’était un travers que je lui passais. Après tout, même Saint François d’Assise prêchait la Croisade. Quelques dizaines de milliers de morts, essentiellement civils, de centaines de milliards de dollars d’argent public et de milliers d’attentats terroristes plus tard, Christopher se tape soudain le front et se dit que la guerre, eh ben, c’est mal.

 

Cet été, c’est le pompon : il apprend qu’un jeune Marine a été tué sur une mine en Irak et que cet homme de 21 ans avait souvent et explicitement cité les articles bellicistes de Hitchens à sa famille comme l’une des raisons principales de son engagement dans le conflit. L’occasion est trop belle pour le va-t’en-guerre repenti. Il vous pond un de ces petits papiers dont il a le secret et l’intitule d’une question spéculative en diable : « Ai-je envoyé un homme à la guerre ? » La réponse, comme disait mon percepteur, est dans la question mais Christopher, pas bête, le sait bien et son titre lui sert à la fois de programme et de blanchisserie morale. Je ne vais pas aller dans les détails de l’article, ce serait inutile et par ailleurs dégoûtant. Il suffit de dire que le tout est une oraison funèbre tellement superlative qu’elle m’a rappelé le commentaire lapidaire que m’avait fait un jour une admiratrice âgée et inconditionnelle de Jean Marais. « Ah, Jean Marais », me disait-elle d’une voix vibrante et un peu nasale, « mais Jean Marais, monsieur, on lui doit tout. » Sauf que celle-là était sincère.

 

Ma réponse à la question pressante de Christopher Hitchens serait une autre question : cher Christopher, si tu as si bien prêché la guerre, pourquoi n’es-tu parvenu à envoyer qu’un seul homme à la boucherie ? Pourquoi des foules entières ne se sont-elles pas présentées devant ton coquet bureau de Washington pour aller, à ta gloire, sauter comme des bouchons de Champagne dans les plaines du Tigre et de l’Euphrate? Hein ? Et puis surtout, si tu y croyais tellement à cette guerre, pourquoi n’y es-tu pas allé crever toi-même ? C’est à ce moment que j’aperçois le Ragusa que j’avais acheté tout à l’heure, au kiosque de l’Hôtel de Ville. Dire que j’ai failli m’énerver.

00:12 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Il a existé aussi un périodique satirique en Angleterre appelé Vanity Fair, de 1868 à 1914. Allusion bien sûr à la Foire aux vanités, célèbre chef-d'oeuvre littéraire...

Écrit par : Geneu | 12/11/2007

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