14/11/2007

Le Figaro et Alexandre Adler

La Saint Martin a replié ses tréteaux. A cette seule évocation, mon esprit d'enfant se réveille: la Saint Martin! des jambons, des chevaliers, des fanfares, des chaudrons gigantesques où cuisent boudins et saucisses, des verres de vin pour faire passer tripailles et pieds de cochons! Hélas, la Saint-Martin, aujourd'hui, c'est un champ de foire couvert de stands à babioles bon marché. On m'a privé de cochon. Je devrai donc m'en payer un autre.

 

Le Figaro m’offre Alexandre Adler sur un plateau. Ceci dit, n’importe quel article ferait l’affaire, mais j’aime bien le Figaro. L’aveugle vénération sarkozyenne qui lui tient lieu de ligne éditoriale depuis un an le rend facile à lire, prévisible, presque reposant. C’est comme Adler d’ailleurs. Depuis des années, le gaillard a lentement construit un personnage à part, véritable Pythie, devinant du monde entier les secrets les plus enfouis. Comme s’il était le seul à posséder une entrée VIP au back stage de la Destinée humaine. Alors que le journaliste typique sait presque rien sur presque tout, que le spécialiste sait presque tout sur presque rien, Adler, lui, sait presque tout sur presque tout. Une crise en Bolivie ? Adler détaille les relations complexes des barons de la drogue, de la CIA et du marché de l’automobile au Japon. Un coup d’état au Laos ? Adler nous fait revivre un siècle d’histoire laotienne, mettant en rapport le prix du riz, les figures de l’opposition vietnamo-cambodgiennes et les terroristes basques, tendance marxiste. Je ne m’explique d’ailleurs pas qu’il ne soit jamais intervenu dans l’épineux dossier de la vente du château de l’Aile à Vevey. Nous n’en serions pas là aujourd’hui.

 

Ce matin, c’est l’Iran et le feuilleton passionnant du nucléaire et des petites ingérences en Irak. L’excellent Serge Michel, journaliste et fondateur du Bondy Blog, a vécu quatre ans comme correspondant à Téhéran. Son avis sur la question iranienne actuelle est difficile à obtenir : tout dépend de quel angle on se situe, de qui on parle, dans quelle perspective. Avant lui, Nicolas Bouvier avait fait de l’Iran un portrait tout en nuances et s’était employé pendant des mois entiers, avant de le rendre pour nous sur le papier, d’en comprendre l’épaisse réalité. Mais Alexandre Adler n’a pas besoin de tout cela. Pour l’esprit d’Adler, scintillant et coupant comme un diamant, toutes ces subtilités sont superflues. Nucléaire ? Irak ? Terrorisme et fanatisme ? « La solution de cette crise existentielle est simple », tranche-t-il avec son aisance coutumière. Le juste au corps de Superman lui siérait bien dans ces moments-là, avec une pensée émue pour les coutures.

 

Pour moi aussi, la solution à ma frustration existentielle de la Saint-Martin est simple. L’année prochaine j’y inviterai Alexandre Adler. Lorsqu’il aura fini de m’expliquer pourquoi le prix de la betterave aragonaise, combiné avec l’épidémie de grippe aviaire dans la Dombes, a provoqué un tsunami au Congo, je lui collerai une pomme dans le groin.

12:46 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Inimitable Adler! Toutes, je dis bien toutes, ses prophéties se sont révélées fausses. Il faut relire sa prose sur l'avenir de l'ex-URSS, dans le magazine Globe. Un an avant l'effondrement du bloc soviétique, il lui promettait un avenir millénaire. Cet homme est impayable.

Écrit par : Zorg | 14/11/2007

Ahahah, excellent portrait! C'est exactement ça.

Écrit par : Sandro Minimo | 14/11/2007

C'est tellement vrai. Je me rappelle un long article datant de 2002 signe d'Adler expliquant, en prenant en compte tous les facteurs, pourquoi, malgre les grands discours, les Etats-Unis n'allaient JAMAIS envahir l'Irak.
Merci, David, de remettre ce type a sa place.
Em meme temps, soyns honnetes, une semaine sans lire les pedanteries d'Adler n'est pas tout a fait complete et il nous manquera lorsqu'il partira. Bien que le microcosme parisien devrait pouvoir nous en pondre encore quelques-uns.
EN tous cas, David, il faut continuer!

Écrit par : Carl Schurmann | 15/11/2007

Si le gros AA tient le haut du pavé, Messieurs, ce n'est pas en dépit de ses âneries, mais bien grâce à elles! Les médias de grand public n'ont que faire des gens qui voient juste. Mieux: ils en ont horreur. Il n'est pas impossible — n'en déplaise aux néosophistes — de voir les choses telles qu'elles sont et telles qu'elles vont très probablement être demain. Mais celui qui voit les choses telles qu'elles sont s'appuie sur un allié redoutable: le réel. Non seulement il s'appuie dessus, mais encore il fait partager son alliance à la ronde. Que deviendraient les vendeurs de pub et d'autres illusions si leur clientèle s'accoutumait à fréquenter le réel, à l'identifier et le tutoyer? L'horreur! Baisse de confiance, baisse des ventes, baisse du chiffre d'affaires — et par-dessus le marché, obligation de se renseigner, de vérifier ses sources, d'éprouver ses raisonnements. Quel gaspillage de temps, mes amis! Quelle intolérable inefficacité! De quoi faire sombrer l'économie mondiale.

Écrit par : Carabas | 22/11/2007

Adler comme vendeur de sornettes irremplaçable, comme endormisseur public? Tentant. C'est probable même, mais aussi partiel pour expliquer son maintien. L'autre explication est selon moi encore plus cynique: AA est "cacique", c'est à dire qu'il est sorti major de Normale Sup. Son seul diplôme, une certaine éloquence et son carnet d'adresses lui assurent revenu et position, à vie. Exactement comme autrefois le baron de Chose de la Truc recevait sa baronnie à la mort du baron son père.

Écrit par : david laufer | 22/11/2007

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