16/11/2007

The Times et les gros chats

C'est ma définition préférée des très riches: à Londres on les appelle fat cats, les gros chats. Il fallait être Londonien pour trouver cette définition. Parce que Londres a toujours été une véritable chatière. The Times relate souvent leurs nombreux excès, leurs parachutes dorés, la fièvre du bonus qui fait bondir le marché de l'immobilier, lui-même stratosphérique. Les fat cats sont devenus une vraie marotte pour le Times et d'autres journaux. Certains banquiers de la City sont presque des rock stars, leur assemblées générales faisant lieu de concert live. Dans le Vatican de la finance mondiale, les papes sont donc félins.

 

J'ai parlé plus haut des "très riches". Pourquoi pas seulement "riches"? Pour des tas de raisons. Parmi toutes celles qui se présentent à moi, je préfère encore les plus personnelles. Je viens de passer avec mon épouse une année à Londres. J'y travaillais dans une de ces institutions internationales logées dans un de ces immeubles en verre bourrés de costumes Armani, de salles de réunion et de machines à café. Non loin de mon immeuble se dressait un autre immeuble, semblable au mien en presque tous points. Dans cet immeuble, un autre francophone du même âge que moi travaillait dans un bureau avec une vue probablement très semblable à la mienne. Plusieurs diplômes le séparaient de moi, qui n'en ai pas beaucoup. En revanche j'avais probablement plus d'années d'expérience que lui, étant sorti plus tôt de l'université. Je ne prétendrai évidemment pas que nous faisions exactement le même boulot et ses responsabilités dépassaient certainement les miennes. Pourtant, à la fin de l'année dernière, il a touché le plus gros bonus de la City: 51 millions de livres Sterling. Le calcul est aisé. Mon collègue inconnu avait gagné précisément mille fois plus que moi. Encore, je ne compte même pas son salaire là-dedans.

 

Vous, je ne sais pas. Moi, ça m'a fichu un sacré coup. Jalousie, incompréhension, admiration, incrédulité, tout cela s'est succédé dans mon cerveau ramolli par les heures de métro. Je comprends bien qu'on gagne plus, beaucoup plus que moi. Je comprends surtout que certaines personnes créent de l'emploi, de la richesse, des idées, des oeuvres d'art, des médicaments qui sauvent des vies. Mais j'avais sur le coup, et encore ce soir, beaucoup de difficulté à comprendre que, dans un travail de bureau où l'on est intégré à une structure très contraignante, on puisse gagner plus de mille fois mon salaire, et cela au même âge que le mien. C'est là que j'ai compris la notion de fat cats. C'est là aussi que j'ai compris pas mal d'autres choses. Que mon salaire qui, dix ans auparavant seulement m'aurait assuré une fort convenable subsistance, ne parvenait désormais même pas à régler toutes mes factures. Que, comme des millions d'autres, j'étais très lentement en train de prendre l'ascenseur vers le bas de l'échelle, que je m'appauvrissais tandis que d'autres engrangeaient des fortunes. Des fortunes tellement considérables que, il n'y a pas trente ans de cela, on ne pouvait espérer en constituer de pareille qu'après une longue vie de labeur. Enfin que la classe moyenne dans laquelle j'étais né était en train de disparaître comme les neiges de nos glaciers alpins.

 

Alors j'ai pris mes cliques et mes claques, ma petite auto et mes petits cartons et je suis parti droit devant moi. Je n'envie pas ces gros chats: jamais je ne voudrais passer ma vie entière devant des tableurs Excel et dans des réunions, loin de tous ceux et de ce que j'aime. Mais je les admire un peu quand même. Qu'ils soient, ou ne soient pas, le produit d'un capitalisme devenu fou, ils sont une des expressions les plus incroyables des passions de notre temps. Et plus encore peut-être que moi, ils en sont les victimes.

21:04 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Vous avez un sacré don de la narration, David Laufer, êtes-vous conteur? En tout cas, y a vachement de plaisir à vous lire. De l'humour anglais pour se moquer des anglais...

Écrit par : Xenius | 19/11/2007

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