20/11/2007

TF1 et Ron Clark

 

Ron Clark a failli me ruiner mon week-end d’anniversaire. Avec mon épouse nous avions laissé notre garçon de quatre mois aux bons soins de sa grand-mère pour respirer ensemble un petit peu. Une bucolique auberge de la campagne fribourgeoise[1], des promenades dans les champs gelés sous un soleil lointain. Fallait-il pas que j’allume la télé. C’était TF1, un programme de documentaires. C’est là que Ron Clark est apparu et m’a flanqué une frousse qui me hérisse le poil ce matin encore.

 

Au printemps dernier j’aurais probablement zappé après quelques secondes. Mais depuis je suis devenu papa. Et comme le nouveau propriétaire qui se découvre une passion pour le cadastre, le mot éducation a le don de me sortir de ma léthargie coutumière devant un écran de télévision. Il était donc question d’éducation et le sujet en était la Ron Clark Academy à Atlanta, en Géorgie. En quelques mots, Ron est un prof américain qui a réussi. Il y est tellement bien parvenu qu’on lui a donné des prix et de l’argent avec lequel il a fondé sa propre école qui reçoit des centaines d’élèves payants. Sur le site internet de celle-ci, on découvre des photos de Ron avec Oprah Winfrey, l’acteur Matthew Perry (de la série Friends) qui a immortalisé Ron au petit écran, et les logos de Delta Airlines ou des ordinateurs Dell, généreux contributeurs. L’horreur économico-médiatique à l’école, avec en plus une bonne dose de culte de la personnalité autour de Ron lui-même, gourou sympa, hirsute et souriant.

 

Quelles sont donc les méthodes qui lui ont valu un tel succès ? Ron le répète comme une mantra : les profs d’aujourd'hui sont en compétition avec les jeux vidéo, l’iPod et la télé ; on doit divertir pour captiver l’attention, motiver le groupe pour que tous s’y intègrent, travailler avec le corps entier pour que l’esprit s’y joigne. La mise en pratique est proprement hallucinante : un prof qui danse et chante du rap sur la table en scandant des tables de multiplication pendant que toute la classe se trémousse au même rythme, un autre qui hurle, pieds nus et poings levés, des incantations guerrières pendant que la classe entière l’imite pour revivre l’histoire médiévale, une autre déguisée en déesse de carnaval pour l’histoire grecque. Apprend-on que les toilettes sont parfois le théâtre de combats ? On y installe prestement des têtes de dinosaures au-dessus de chaque bidet et un écran télé au-dessus des lavabos. Doit-on faire passer des examens ? On crée une espèce de jeu de rôles dans des petites salles munies, comme un peep-show, de miroir sans teint derrière lesquels se planquent les profs. Et le résultat est là : les élèves de la Ron Clark Academy ont les meilleures notes de l’Etat.

 
 

Ces méthodes m’en rappellent d’autres, vieilles comme le monde est tout aussi efficaces : l’armée. Ron Clark, comme un chef de guerre, parvient à deux résultats essentiels : il subjugue ses étudiants par un divertissement constant et des activités physiques contraignantes ; il interdit de ce fait toute réflexion personnelle, souvent née dans l’ennui d’une salle de classe, et noie l’individu dans le groupe, dans la masse de l’académie. Sans surprise, sa méthode est donc largement approuvée par l’état, par les entreprises. Et comme on sait que, lorsque les Etats-Unis pètent le monde entier sent mauvais, doit-on se préparer à voir des Ron Clark apparaître de ce côté-ci de l’Atlantique ? Je pense que oui. Nous avons déjà entièrement intégré les méthodes américaines de management moderne : la transparence et l’horizontalité. Le résultat est évidemment que les entreprises n’ont jamais été aussi opaques dans leur gestion et verticales dans leur organisation. Mais on se paye de mots pour se convaincre du contraire alors tout le monde est content. Dans ce cas-là, comme dans le cas de Ron Clark, on ne se pose jamais la seule question cruciale : au-delà des résultats statistiques, est-ce véritablement efficace ? Aux enfants dociles de Ron Clark, apprend-on à réfléchir, à créer, à se prendre en charge ? Ou plutôt à faire aveuglément confiance au système et à s’y confondre entièrement, gentils soldats d’un monde obèse qui ne peut plus se permettre de tolérer les différences individuelles ?

 

Je dégustais un délicieux carré de renne en maniguette en l’arrosant d’un remarquable petit Côtes du Rhône. Et soudain j’ai pensé à mon fils. La perspective de sa ronclarkisation future me donnait des aigreurs d’estomac. En faisant route vers Vevey hier matin, je priais pour qu’il ne soit pas trop tard.



[1] Auberge des Quatre Vents, à Fribourg, très recommandable. www.aux4vents.ch

12:29 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (15)

Commentaires

Je ne suis pas d'accord. On ne peut plus enseigner comme on le faisait il y a cinquante ans. Il faut s'adapter à l'enfant, à sa manière de concevoir le monde qui l'entoure. La Playstation deviendra bientôt le bilboquet de l'enfance de nos parents. Il faut faire avec et suivre le mouvement. Si je compare avec ma scolarité (j'ai 29 ans), j'aurais vraiment préféré suivre les cours de Ron que de me taper les ridicules et dépassées "lektion" de Hans Schaudi ou de dormir au cours d'histoire devant un prof qui lit les mêmes feuilles de notes depuis plus de vingt ans.

Concernant cet éternel complexe qui consiste à pleurer dès que les
Américains lance une nouvelle idée car nous, Européens sommes sains de corps et d'esprit... bof... La plupart des innovations, dans tous les domaines, viennent des USA (ou d'ailleurs mais rarement d'Europe).
Et, comme partout, il y a du bon comme du moins bon...

Écrit par : Fred | 20/11/2007

Sans ironie aucune, votre optimisme vous honore cher Fred. Certes, tout ce qui vient des USA n'est pas mauvais, et de loin. Certes encore, l'Europe a de la peine à se renouveler. Pourtant, "faire avec et suivre le mouvement" ne me semble pas suffisamment critique pour le monde qui nous attend. Surtout s'il s'agit d'imiter pâlement les playstations au lieu de se préoccuper du contenu de l'enseignement. Et puis, quelle société cette approche strictement ludique, mais fondamentalement contrôlante, nous prépare-t-elle?

Écrit par : david laufer | 20/11/2007

Merci, cher vieux David pour ces instants de lucidité et de fraîcheur.

Écrit par : Julien | 21/11/2007

Faisons la part des choses : Il y a du bon et du moins bon des deux cotés de l'Atlantique. Et cessons de faire un complexe d'infériorité ou de supériorité face aux états-uniens. Ils ne sont ni meilleurs ni inférieurs, ils sont justes différents. Selon le bon vieux principe, inspirons-nous du bon et laissons tomber le mauvais. Faisons preuve de discernement et de bon sens. Soyons matuires et restons calmes.

Écrit par : Alain | 21/11/2007

C'est vrai qu'il faut pardonner aux Yankees, sous prétexte que ce sont "des grands enfants". Or quoi de plus dangereuse qu'une nation de gosses attardés?

Écrit par : Simon | 21/11/2007

"Faisons preuve de discernement et de bon sens"
Ben oui. Mais très franchement je partage les craintes de D.Laufer à ce sujet...
Le bon sens est une notion réactionnaire et très mal vue des gens qui s'occupent actuellement d'éducation. Investissons dans l'école privée; cela va être de plus en plus porteur.

Écrit par : Géo | 22/11/2007

Et le plus dangereux, dans cette parodie d'école, est qu'elle préconise l'absence de distinction entre public et privé, la satisfaction immédiate et le manque de respect envers les autres car, quels élèves seraient les plus adaptés et les meilleurs dans cette école? Sûrement pas ceux qui aiment réfléchir, ou qui veulent apprendre, mais les plus capricieux, les plus immatures, ceux qui ne supportent ni la contrainte ni la critique, et qui deviendraient, en grandissant, des exclus du monde réel. Parce que, même en prolongeant indéfiniment le temps de l'enfance, il arrive un moment où l'on nous demande d'assumer des responsabilités d'adulte. Ces démagogues prennent les enfants pour des idiots. L'ennui scolaire a toujours existé et nous avons tous appris (seuls) à nous amuser ailleurs. Les choses les plus excitantes, les découvertes essentielles, se trouvaient de l'autre côté de la grille, et nous devions les saisir nous-mêmes, loin des divertissements programmés.

Écrit par : inma | 23/11/2007

n'importe monsieur!
Vous êtes un anti-américain et un parano!

Je vous rappel que dans cette école les élèves rentrent chez le soir comme tout les enfants. Ils ne sont pas coupé du monde.
On leur enseigne qiasiment le même programme qu'ailleurs mais la diffrence c'est qui sont dans l'interessement et le jeu de la compétition.
D'où le résultat des élèves.
Le mot "Gourou" c'est juste pour dire qu'il est le patron de son école.
Rien à a voir avec un vrai Gourou.
Je crains qu'en france on a tellement la grosse tête et on est tellement conservateur avec des dogmes a deux balles.
Les états unis ont au moins ce mérite c'est un pays où tout peut arriver et tout est toujours en mouvement. tout dépends des gens qui font ce mouvement. (parfois en bien et parfois en mal)

en france, on est assis sur notre divan et on comtemple le monde surtout les ricains et on juge, on copie ou on criitique et on refuse.

Écrit par : behelit | 23/11/2007

n'importe monsieur!
Vous êtes un anti-américain et un parano!

Je vous rappel que dans cette école les élèves rentrent chez le soir comme tout les enfants. Ils ne sont pas coupé du monde.
On leur enseigne qiasiment le même programme qu'ailleurs mais la diffrence c'est qui sont dans l'interessement et le jeu de la compétition.
D'où le résultat des élèves.
Le mot "Gourou" c'est juste pour dire qu'il est le patron de son école.
Rien à a voir avec un vrai Gourou.
Je crains qu'en france on a tellement la grosse tête et on est tellement conservateur avec des dogmes a deux balles.
Les états unis ont au moins ce mérite c'est un pays où tout peut arriver et tout est toujours en mouvement. tout dépends des gens qui font ce mouvement. (parfois en bien et parfois en mal)

en france, on est assis sur notre divan et on comtemple le monde surtout les ricains et on juge, on copie ou on criitique et on refuse.

Écrit par : behelit | 23/11/2007

je me demande monsieur David si vous avez fait l'armée?
comment pouvez vous comperer cette academy avec l'armée?

à l'armée on est obligé des suivres des ordres qu'on soit intéressé ou pas!
à l'armée on est coupé du monde. on vit 24h/24h l'armée

je vous rappel que cette academy à ces horaires. les enfants rentrent chez eux. ils passent pas 24h dans l'école.
Les professeurs ne force pas un élève a participer!
ils tentent de l'interesser à participer.

Serieusement votre critique est complétement ridicule.

Écrit par : behelit | 23/11/2007

Anti-américain? Voilà le second commentaire qui m'accuse de ce tort. Ma passion pour Twin Peaks, Charles Bukowski et les doughnuts me l'interdit strictement. J'y ai vécu et serais bien content d'y vivre encore, à New York ou en Californie. J'enfoncerai donc le clou: Ron Clark est un effectivement un gourou à l'ego hypertrophié et ses méthodes sont transparentes: c'est le drill du sergent-instructeur à la sauce MTV. Les enfants qui y sont soumis n'ont aucun droit à l'individualité, on en fait des débiles dépendant. Le plus incroyable, et Ron Clark n'est d'ailleurs pas une exception, c'est que la seule préoccupation qui l'habite est sa propre réussite en tant que prof, ses statistiques personnelles, et non pas l'épanouissement des élèves.

Écrit par : david laufer | 23/11/2007

Bonjour,
étant moi-même enseignante dans ce beau pays de Suisse, j'ai également vu ce reportage.
Déjà un premier point qui m'irrite, regarder un reportage de 20 minutes et décider si les choses sont bonnes ou malsaines. Or, je pense qu'on peut donner n'importe quel tournure à un reportage et montrer que les côtés qui intéressent le journaliste.
Pour ma part, cela m'a plu, mais comme d'autres pédagogies. Je vais lire un livre ou deux pour voir exactement de quoi il retourne, afin de ne pas me baser uniquement sur ce reportage. Peut-être que je prendrai certains "trucs", même si aucun "truc" ne fait un bon enseignant.
Pour ma part, je ne me vois pas refaire l'école que j'ai subi, où, je suis désolée monsieur, on ne m'a pas du tout permis de développer mon libre arbitre, je remplissais mes fiches et je devais me taire. Etant élève rebelle car je n'aimais pas les ordres, j'en ai eu des punitions...

J'essaie justement de respecter l'individualité de chaque élève et néanmoins je suis très stricte et sévère. Je m'efforce ^d'être juste et drôle, car j'aime les faire lire. Je peux volontiers vous inviter dans ma classe et vous verrez que c'est bien moins évident que ce que l'on en a en souvenir.

Mais je pense à mes élèves qui peinent, parce qu'apprendre par coeur est difficile, parce qu'ils ne peuvent pas forcément être aidé à la maison, parce que leurs parents ne parlent pas français, parce que la façon de présenter les sujets ne les motivent pas, etc. Et si avec ces élèves-là j'arrive à des résultats, selon la pédagogie de Ron Clark ou autre, même si c'est UN élève, et bien cette pédagogie sera utile.
Avec les élèves qui ont de la facilité n'importe quelle pédagogie marchera. Mais je ne fais pas l'école que pour ces 2 voire 3 élèves par classe. Les autres aussi ont le droit d'avoir une diversité de manière d'enseignement afin d'arriver à des résultats, et si cela passe par Clark, cela passera par Clark.

Je vous en dirai plus quand j'aurais lu les livres.

Meilleures salutations

Écrit par : Phaco | 05/01/2008

Bonjour,

Nous sommes universitaires à Genève, et souhaiterions baser le sujet de notre mémoire, sur la pédagogie Ron Clark. Etant donné que nous avons pu constater que vous étiez enseignante en Suisse, pourrions nous prendre contact, afin de vous interroger sur vos impressions et réflexions à ce sujet. Ces informations nous seraient très utiles pour notre mémoire.
En effet, je vais me rendre dans cette académie en avril prochain, afin d'y observer leurs méthodes d'enseignement. Mais votre commentaire nous a réellement intrigué et aimerions en savoir d'avantage sur vos éventuelles lectures.

Merci d'avance.

PS: La Ron Clark Academy est perçue comme une absurdité, alors que c'est peut-être une révolution. Critiquer c'est simple, mais agir, personne ne s'y aventure de peur des critiques. Nous aimerions lever le voile sur cette nouvelle méthodologie d'enseignement, en objectivant tout ce que nous avons pu voir durant ce reportage du 30 août 2009.

Écrit par : Barta | 18/12/2009

Bonjour,

J'ai moi meme vu le reportage et j'ai fais des recherches sur la Ron Clark Academy. Je trouve que c'est une nouvelle façon d'enseigner, les élèves s'investissent et s'amusent en cours , où est le mal ??
L'armée n'a rien à voir avec la pédagogie de Ron Clark .Je pense que nous avons tous été à l'école "normale",celle où l'on respecte à la lettre le programme de l'éducation nationale, ne vous souvenez vous pas que vous ne deviez pas courir? que vous ne deviez pas faire de vagues et surtout apprendre comme de bons petits moutons des notions que vous trouviez ennuyantes avec des profs pas motivés ? Vous ne croyez pas qu'à l'école normal vous étiez dans la masse ? L'école vous a t elle vraiment appris à vous prendre en charge? à développer votre créativité? à vous amuser ?

Moi l'école a juste essayé de me noyer, les élèves qui ne comprennent pas tout de suite on les rejette.On les mets sur le banc de touche. Il n'y a pas de réflexion personnelle à l'école "normale", on vous apprend juste à rentrer dans le moule et à perdre toute créativité, toute envie d'apprendre et d'entreprendre.

Ron Clark a juste cherché un nouveau moyen d'enseigner, d'apprendre à des élèves qui coulaient. Moi meme je n'étais pas une "bonne élève" parce que les cours ca me faisait c.... , il n'y avait pas de distractions, pas de ludicité.
J'aurai adoré aller dans une école comme celle là , une école où l'on est heureux d'aller et d'apprendre, pas celle où on y va avec l'envie de vomir. Les élèves de Ron Clark étaient des élèves en difficultés maintenant ils sont plus heureux, plus valorisés. Ou est le mal à vouloir entreprendre ? Il enseigne d'une façon originale . Moi les cours dont je me souviens encore ce sont ceux où le prof s'impliquait; où nous , les élèves, on s'impliquait, on si'intéressait parce il y avait de la motivation et de l'amusement.

Vous savez on reproche souvent aux autres nos propres défauts...regardez à deux fois l'éducation nationale et sa rigidité avant de faire un phamphlet contre l'originalité .
A bon entendeur .

Écrit par : Laure | 02/04/2010

Bonjour, cela fait déjà plusieurs mois que cette discussion a eu lieu mais je tente quand meme. Je m'adresse en particulier à Barta (universitaires de Genève). Étant étudiante en master enseignement c'est un sujet qui m'intéresse et je souhaitais savoir si vous aviez fini par trouver des informations intéressantes au cours de vos recherches (sites web, bouquins, articles, reportages...). En espérant etre lue. Merci d'avance.

Écrit par : Ci12A | 21/09/2010

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