29/11/2007

The Guardian et le Trou Noir

Le vide interstellaire n’est plus le détenteur unique de la notion d’infini. Jusqu’ici l’infini, pour le péquin que je suis, ça n’avait jamais été qu’un autre mot pour l’espace. Ou alors ça définissait ma gratitude pour ma mère lorsqu’elle préparait un hachis parmentier. Mais depuis quelques années, l’infini a fait son entrée dans les pages économiques de nos journaux. On ne nous parle plus désormais qu’en milliards de dollars. Certains individus en possèdent paraît-il plusieurs unités, de ces fameux milliards. Moi, un milliard de quoi que ce soit, c’est inutile de commencer à me l’expliquer. Or ce matin le Guardian de Londres nous prédit que des milliards de dollars vont disparaître dans les mois qui viennent. Où vont-ils disparaître ? Les milliards se cachent-ils pour mourir ?

 

 

 

 

C’est là que la métaphore interstellaire revient sur le devant de la scène. On peut gagner des milliards à la bourse. Pour les perdre, faut s’adresser au « Trou Noir ». Cette expression provient d’un gaillard qui connaît son sujet: Tony James, patron exécutif de Blackstone, le plus gros fonds de Private Equity des Etats-Unis. Tony, les milliards, il connaît, il en gobe tous les jours au petit déjeuner. (Le Private Equity, ou fonds d’investissement, j’y reviendrai un autre jour, c’est passionnant.) Donc, le Tony, fort de ses batteries d’analystes qui zyeutent tout le jour dans des boules en cristal de Baccarat, nous prédit que devant nous s’avance un irrésistible Trou Noir. Le Guardian est sympathiquement didactique. On trouve la même info dans le Financial Times mais c’est du chinois pour le latiniste que je suis. Et puis le Guardian, en temple rassurant de la bien-pensance, a systématiquement tendance à minimiser les conséquences possibles des catastrophes financières, préférant – infiniment – celles plus colorées de notre climat. Donc, catastrophe, Trou Noir, le merdier intégral, droit devant pour nous qui pensions bêtement que la croissance était, eh oui, infinie.

 

Tout ça pourquoi ? La crise des sub-primes, ça ne vous rappelle rien ? Mais oui, le feuilleton de l’été dernier : quelques têtes de banquiers avaient sauté, quelques instituts de crédit avaient sué beaucoup de billets, quelques individus avaient confessé leurs crimes d’excessive confiance. Et on était reparti comme en quarante : la coupe de monde de rugby, le début de l’automne, la rentrée scolaire, la chasse, les spätzli et le vin cuit. La crise des sub-primes, les millions de foyers américains détruits, tout était oublié et on ne pensait plus qu’à la saison de ski. Voilà que ce trouble-fête de Tony revient et nous dit qu’en réalité la crise est beaucoup plus grave que ce que les banques d’investissement avaient estimé et que le tsunami s’apprête à nous tomber dessus. Selon ses propres mots : « Le Trou Noir des sub-primes apparaît plus profond, plus sombre et plus effrayant que ce qu’ils [les banquiers] pensaient. » Pas lui, il avait senti le vent venir. Ce qui n’explique pas vraiment pourquoi il a totalement foiré la mise en bourse de Blackstone en juin dernier. Enfin, cordonnier mal chaussé.

 

Mal chaussé ou pas, le pire qui puisse arriver à Tony dans cette crise c’est devoir retarder l’achat de sa nouvelle Aston Martin – l’ancienne ayant déjà les 20'000 kilomètres qui la rendaient bonne pour la casse. Pour les autres, c’est donc le Trou Noir qui s’approche. L’hiver risque d’être infiniment long.


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24/11/2007

Antenne 2 et Balavoine

Du titre de ce blog, rien ne subsiste aujourd’hui. Balavoine est mort en 1986 et A2 a été remplacé par France 2. C'est donc à Internet que je dois ce morceau de saine et contagieuse révolte. Pour ceux qui ne sauraient pas de quoi je parle, voici. Daniel Balavoine, jeune chanteur populaire en pleine ascension, est l’un des invités d’une émission politique en mars 1980, avant l’élection présidentielle qui verra Mitterrand l'emporter. Autour du candidat socialiste, pontifiant à souhait, une brochette de graves lunetteux cravatés. Balavoine, le seul à ne pas porter cravate, arbore une veste de cuir sur une petite chemise bleue et les cheveux en bataille. Son temps de parole lui étant bouffé par les graves précités, il se lève et fait mine de s’en aller en maugréant gauloisement. Mitterrand, déjà présidentiel : « Jeune homme, revenez tout de suite. » Le troubadour se rassied et là, c’est l’explosion.

 

 

Balavoine nest pas content

 

 

Un des aspects les plus singuliers de cet épisode est que Balavoine n’est pas encore connu à cette époque comme un chanteur engagé. L’attaque vient donc par surprise. « Comment, a l’air de se dire l’austère Mitterrand qui baisse les yeux et ne pipe mot, ce nouveau-né a donc un avis sur quelque chose ? » La deuxième surprise, c’est que cet avis est exprimé d’une façon remarquablement claire : « Mr Mitterrand, vous nous avez parlé pendant dix minutes de l’affaire Georges Marchais, dont tout le monde se fout strictement. » Plus loin, l’adolescent attardé révèle aussi qu’il est un peu informé : « Je voudrais qu’on me dise qui ose encaisser 700 francs par mois par travailleur émigré pour les loger dans des poubelles. Je voudrais qu’on me l’explique parce que moi je ne le sais pas. » Et puis évidemment, in cauda venenum : « Ce que je peux vous dire, c’est que la jeunesse se désespère, qu’elle n’a plus d’appui. Elle ne croit plus dans la politique française et je pense qu’elle a, en règle générale, bien raison. Le désespoir est mobilisateur, et lorsqu’il est mobilisateur il devient dangereux. Il faut que les grandes personnes qui dirigent le monde soient prévenues que les jeunes vont finir par virer du mauvais côté parce qu’ils n’auront plus d’autres solutions. Et je vous remercie de m’avoir laissé parler. »

 

Vous imaginez, en pleine campagne présidentielle de 2007, un jeune chanteur à la mode monter sur un plateau de télévision et dire à Sarkozy que tout le monde se fout de son discours ? Tenir des propos non seulement durs, mais aussi intelligents ? En pleine poire ? Franchement, j’en doute. Balavoine se fout royalement de son agent, de sa maison de disque, de ses sponsors, de l’opinion publique plutôt favorable alors à Mitterrand. Ne semble compter pour le chanteur en cet instant que sa propre responsabilité politique (enfin je veux dire citoyenne). A la même époque Coluche, Pierre Desproges et Thierry Le Luron, s’en prenaient à l’establishment politique et commercial avec une audace et une violence délibérées qui ont presque complètement disparu avec eux. Comme Balavoine, ils sont tous les trois morts avant 1990.

 

Moi je suis encore là. Je regarde les Alpes qui de l’autre côté du Léman jouent à cache-cache avec les nuages de novembre, les premières neiges qui me parlent de Noël et de feu de cheminée ; rien ne m’incite vraiment à me révolter devant tant de beauté. Peut-être parce que plus personne ne sait, ne peut, ou n’a l’occasion de se révolter de cette façon spontanée et juste à la fois. Que nous avons tous et toutes fini par accepter le monde tel qu’il est. Que, selon la prophétie de Balavoine, nous sommes bel et bien désespérés. Le sommes-nous ?

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20/11/2007

TF1 et Ron Clark

 

Ron Clark a failli me ruiner mon week-end d’anniversaire. Avec mon épouse nous avions laissé notre garçon de quatre mois aux bons soins de sa grand-mère pour respirer ensemble un petit peu. Une bucolique auberge de la campagne fribourgeoise[1], des promenades dans les champs gelés sous un soleil lointain. Fallait-il pas que j’allume la télé. C’était TF1, un programme de documentaires. C’est là que Ron Clark est apparu et m’a flanqué une frousse qui me hérisse le poil ce matin encore.

 

Au printemps dernier j’aurais probablement zappé après quelques secondes. Mais depuis je suis devenu papa. Et comme le nouveau propriétaire qui se découvre une passion pour le cadastre, le mot éducation a le don de me sortir de ma léthargie coutumière devant un écran de télévision. Il était donc question d’éducation et le sujet en était la Ron Clark Academy à Atlanta, en Géorgie. En quelques mots, Ron est un prof américain qui a réussi. Il y est tellement bien parvenu qu’on lui a donné des prix et de l’argent avec lequel il a fondé sa propre école qui reçoit des centaines d’élèves payants. Sur le site internet de celle-ci, on découvre des photos de Ron avec Oprah Winfrey, l’acteur Matthew Perry (de la série Friends) qui a immortalisé Ron au petit écran, et les logos de Delta Airlines ou des ordinateurs Dell, généreux contributeurs. L’horreur économico-médiatique à l’école, avec en plus une bonne dose de culte de la personnalité autour de Ron lui-même, gourou sympa, hirsute et souriant.

 

Quelles sont donc les méthodes qui lui ont valu un tel succès ? Ron le répète comme une mantra : les profs d’aujourd'hui sont en compétition avec les jeux vidéo, l’iPod et la télé ; on doit divertir pour captiver l’attention, motiver le groupe pour que tous s’y intègrent, travailler avec le corps entier pour que l’esprit s’y joigne. La mise en pratique est proprement hallucinante : un prof qui danse et chante du rap sur la table en scandant des tables de multiplication pendant que toute la classe se trémousse au même rythme, un autre qui hurle, pieds nus et poings levés, des incantations guerrières pendant que la classe entière l’imite pour revivre l’histoire médiévale, une autre déguisée en déesse de carnaval pour l’histoire grecque. Apprend-on que les toilettes sont parfois le théâtre de combats ? On y installe prestement des têtes de dinosaures au-dessus de chaque bidet et un écran télé au-dessus des lavabos. Doit-on faire passer des examens ? On crée une espèce de jeu de rôles dans des petites salles munies, comme un peep-show, de miroir sans teint derrière lesquels se planquent les profs. Et le résultat est là : les élèves de la Ron Clark Academy ont les meilleures notes de l’Etat.

 
 

Ces méthodes m’en rappellent d’autres, vieilles comme le monde est tout aussi efficaces : l’armée. Ron Clark, comme un chef de guerre, parvient à deux résultats essentiels : il subjugue ses étudiants par un divertissement constant et des activités physiques contraignantes ; il interdit de ce fait toute réflexion personnelle, souvent née dans l’ennui d’une salle de classe, et noie l’individu dans le groupe, dans la masse de l’académie. Sans surprise, sa méthode est donc largement approuvée par l’état, par les entreprises. Et comme on sait que, lorsque les Etats-Unis pètent le monde entier sent mauvais, doit-on se préparer à voir des Ron Clark apparaître de ce côté-ci de l’Atlantique ? Je pense que oui. Nous avons déjà entièrement intégré les méthodes américaines de management moderne : la transparence et l’horizontalité. Le résultat est évidemment que les entreprises n’ont jamais été aussi opaques dans leur gestion et verticales dans leur organisation. Mais on se paye de mots pour se convaincre du contraire alors tout le monde est content. Dans ce cas-là, comme dans le cas de Ron Clark, on ne se pose jamais la seule question cruciale : au-delà des résultats statistiques, est-ce véritablement efficace ? Aux enfants dociles de Ron Clark, apprend-on à réfléchir, à créer, à se prendre en charge ? Ou plutôt à faire aveuglément confiance au système et à s’y confondre entièrement, gentils soldats d’un monde obèse qui ne peut plus se permettre de tolérer les différences individuelles ?

 

Je dégustais un délicieux carré de renne en maniguette en l’arrosant d’un remarquable petit Côtes du Rhône. Et soudain j’ai pensé à mon fils. La perspective de sa ronclarkisation future me donnait des aigreurs d’estomac. En faisant route vers Vevey hier matin, je priais pour qu’il ne soit pas trop tard.



[1] Auberge des Quatre Vents, à Fribourg, très recommandable. www.aux4vents.ch

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16/11/2007

The Times et les gros chats

C'est ma définition préférée des très riches: à Londres on les appelle fat cats, les gros chats. Il fallait être Londonien pour trouver cette définition. Parce que Londres a toujours été une véritable chatière. The Times relate souvent leurs nombreux excès, leurs parachutes dorés, la fièvre du bonus qui fait bondir le marché de l'immobilier, lui-même stratosphérique. Les fat cats sont devenus une vraie marotte pour le Times et d'autres journaux. Certains banquiers de la City sont presque des rock stars, leur assemblées générales faisant lieu de concert live. Dans le Vatican de la finance mondiale, les papes sont donc félins.

 

J'ai parlé plus haut des "très riches". Pourquoi pas seulement "riches"? Pour des tas de raisons. Parmi toutes celles qui se présentent à moi, je préfère encore les plus personnelles. Je viens de passer avec mon épouse une année à Londres. J'y travaillais dans une de ces institutions internationales logées dans un de ces immeubles en verre bourrés de costumes Armani, de salles de réunion et de machines à café. Non loin de mon immeuble se dressait un autre immeuble, semblable au mien en presque tous points. Dans cet immeuble, un autre francophone du même âge que moi travaillait dans un bureau avec une vue probablement très semblable à la mienne. Plusieurs diplômes le séparaient de moi, qui n'en ai pas beaucoup. En revanche j'avais probablement plus d'années d'expérience que lui, étant sorti plus tôt de l'université. Je ne prétendrai évidemment pas que nous faisions exactement le même boulot et ses responsabilités dépassaient certainement les miennes. Pourtant, à la fin de l'année dernière, il a touché le plus gros bonus de la City: 51 millions de livres Sterling. Le calcul est aisé. Mon collègue inconnu avait gagné précisément mille fois plus que moi. Encore, je ne compte même pas son salaire là-dedans.

 

Vous, je ne sais pas. Moi, ça m'a fichu un sacré coup. Jalousie, incompréhension, admiration, incrédulité, tout cela s'est succédé dans mon cerveau ramolli par les heures de métro. Je comprends bien qu'on gagne plus, beaucoup plus que moi. Je comprends surtout que certaines personnes créent de l'emploi, de la richesse, des idées, des oeuvres d'art, des médicaments qui sauvent des vies. Mais j'avais sur le coup, et encore ce soir, beaucoup de difficulté à comprendre que, dans un travail de bureau où l'on est intégré à une structure très contraignante, on puisse gagner plus de mille fois mon salaire, et cela au même âge que le mien. C'est là que j'ai compris la notion de fat cats. C'est là aussi que j'ai compris pas mal d'autres choses. Que mon salaire qui, dix ans auparavant seulement m'aurait assuré une fort convenable subsistance, ne parvenait désormais même pas à régler toutes mes factures. Que, comme des millions d'autres, j'étais très lentement en train de prendre l'ascenseur vers le bas de l'échelle, que je m'appauvrissais tandis que d'autres engrangeaient des fortunes. Des fortunes tellement considérables que, il n'y a pas trente ans de cela, on ne pouvait espérer en constituer de pareille qu'après une longue vie de labeur. Enfin que la classe moyenne dans laquelle j'étais né était en train de disparaître comme les neiges de nos glaciers alpins.

 

Alors j'ai pris mes cliques et mes claques, ma petite auto et mes petits cartons et je suis parti droit devant moi. Je n'envie pas ces gros chats: jamais je ne voudrais passer ma vie entière devant des tableurs Excel et dans des réunions, loin de tous ceux et de ce que j'aime. Mais je les admire un peu quand même. Qu'ils soient, ou ne soient pas, le produit d'un capitalisme devenu fou, ils sont une des expressions les plus incroyables des passions de notre temps. Et plus encore peut-être que moi, ils en sont les victimes.

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14/11/2007

Le Figaro et Alexandre Adler

La Saint Martin a replié ses tréteaux. A cette seule évocation, mon esprit d'enfant se réveille: la Saint Martin! des jambons, des chevaliers, des fanfares, des chaudrons gigantesques où cuisent boudins et saucisses, des verres de vin pour faire passer tripailles et pieds de cochons! Hélas, la Saint-Martin, aujourd'hui, c'est un champ de foire couvert de stands à babioles bon marché. On m'a privé de cochon. Je devrai donc m'en payer un autre.

 

Le Figaro m’offre Alexandre Adler sur un plateau. Ceci dit, n’importe quel article ferait l’affaire, mais j’aime bien le Figaro. L’aveugle vénération sarkozyenne qui lui tient lieu de ligne éditoriale depuis un an le rend facile à lire, prévisible, presque reposant. C’est comme Adler d’ailleurs. Depuis des années, le gaillard a lentement construit un personnage à part, véritable Pythie, devinant du monde entier les secrets les plus enfouis. Comme s’il était le seul à posséder une entrée VIP au back stage de la Destinée humaine. Alors que le journaliste typique sait presque rien sur presque tout, que le spécialiste sait presque tout sur presque rien, Adler, lui, sait presque tout sur presque tout. Une crise en Bolivie ? Adler détaille les relations complexes des barons de la drogue, de la CIA et du marché de l’automobile au Japon. Un coup d’état au Laos ? Adler nous fait revivre un siècle d’histoire laotienne, mettant en rapport le prix du riz, les figures de l’opposition vietnamo-cambodgiennes et les terroristes basques, tendance marxiste. Je ne m’explique d’ailleurs pas qu’il ne soit jamais intervenu dans l’épineux dossier de la vente du château de l’Aile à Vevey. Nous n’en serions pas là aujourd’hui.

 

Ce matin, c’est l’Iran et le feuilleton passionnant du nucléaire et des petites ingérences en Irak. L’excellent Serge Michel, journaliste et fondateur du Bondy Blog, a vécu quatre ans comme correspondant à Téhéran. Son avis sur la question iranienne actuelle est difficile à obtenir : tout dépend de quel angle on se situe, de qui on parle, dans quelle perspective. Avant lui, Nicolas Bouvier avait fait de l’Iran un portrait tout en nuances et s’était employé pendant des mois entiers, avant de le rendre pour nous sur le papier, d’en comprendre l’épaisse réalité. Mais Alexandre Adler n’a pas besoin de tout cela. Pour l’esprit d’Adler, scintillant et coupant comme un diamant, toutes ces subtilités sont superflues. Nucléaire ? Irak ? Terrorisme et fanatisme ? « La solution de cette crise existentielle est simple », tranche-t-il avec son aisance coutumière. Le juste au corps de Superman lui siérait bien dans ces moments-là, avec une pensée émue pour les coutures.

 

Pour moi aussi, la solution à ma frustration existentielle de la Saint-Martin est simple. L’année prochaine j’y inviterai Alexandre Adler. Lorsqu’il aura fini de m’expliquer pourquoi le prix de la betterave aragonaise, combiné avec l’épidémie de grippe aviaire dans la Dombes, a provoqué un tsunami au Congo, je lui collerai une pomme dans le groin.

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12/11/2007

Vanity Fair et Christopher Hitchens

Je ne m’abonnerai jamais à Vanity Fair. J’aime trop l’acheter, et j'y ajoute parfois un Ragusa avec la monnaie. A Vevey on peut le trouver dans le petit kiosque de la place de l’Hôtel de Ville. Et ce petit kiosque se trouve juste à côté de chez Jotterand, le merveilleux tea-room (on dit « tirome ») où je viens parfois lire mon magazine tandis qu’Hermine, 90 ans depuis plusieurs années déjà, me raconte sa vie devant un thé au lait. Voilà un magazine qui étanche ma curiosité éparpillée, un mélange d’articles de fond et de potins mondains, croisement improbable entre Voici et Le Monde Diplomatique, à l’américaine.

 

La chronique de Christopher Hitchens est toujours un plaisir. Grand journaliste, ex-trotskyste devenu républicain, provocateur, spirituel et inclassable, il manie la langue de Shakespeare avec un rare bonheur. Pourtant, dans le numéro de novembre, mon Christopher s’est pris une peau de banane sur l’estrade de mon admiration. Ce soir, je ne sais plus vraiment si je dois lui pardonner l’article de ce mois ou s’il va devoir partir dans ma colonie pénitentiaire personnelle, en compagnie d’Alexandre Adler. (Sur ce dernier, je reviendrai un autre jour.) Voici l’objet du délit. Hitchens s’est pendant quelques années déclaré favorable à la guerre en Irak au nom du devoir supposé de l’Amérique à défendre et à promouvoir la démocratie et/ou la liberté dans le monde. C’était un travers que je lui passais. Après tout, même Saint François d’Assise prêchait la Croisade. Quelques dizaines de milliers de morts, essentiellement civils, de centaines de milliards de dollars d’argent public et de milliers d’attentats terroristes plus tard, Christopher se tape soudain le front et se dit que la guerre, eh ben, c’est mal.

 

Cet été, c’est le pompon : il apprend qu’un jeune Marine a été tué sur une mine en Irak et que cet homme de 21 ans avait souvent et explicitement cité les articles bellicistes de Hitchens à sa famille comme l’une des raisons principales de son engagement dans le conflit. L’occasion est trop belle pour le va-t’en-guerre repenti. Il vous pond un de ces petits papiers dont il a le secret et l’intitule d’une question spéculative en diable : « Ai-je envoyé un homme à la guerre ? » La réponse, comme disait mon percepteur, est dans la question mais Christopher, pas bête, le sait bien et son titre lui sert à la fois de programme et de blanchisserie morale. Je ne vais pas aller dans les détails de l’article, ce serait inutile et par ailleurs dégoûtant. Il suffit de dire que le tout est une oraison funèbre tellement superlative qu’elle m’a rappelé le commentaire lapidaire que m’avait fait un jour une admiratrice âgée et inconditionnelle de Jean Marais. « Ah, Jean Marais », me disait-elle d’une voix vibrante et un peu nasale, « mais Jean Marais, monsieur, on lui doit tout. » Sauf que celle-là était sincère.

 

Ma réponse à la question pressante de Christopher Hitchens serait une autre question : cher Christopher, si tu as si bien prêché la guerre, pourquoi n’es-tu parvenu à envoyer qu’un seul homme à la boucherie ? Pourquoi des foules entières ne se sont-elles pas présentées devant ton coquet bureau de Washington pour aller, à ta gloire, sauter comme des bouchons de Champagne dans les plaines du Tigre et de l’Euphrate? Hein ? Et puis surtout, si tu y croyais tellement à cette guerre, pourquoi n’y es-tu pas allé crever toi-même ? C’est à ce moment que j’aperçois le Ragusa que j’avais acheté tout à l’heure, au kiosque de l’Hôtel de Ville. Dire que j’ai failli m’énerver.

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09/11/2007

France Culture et Philippe Sollers

Connaissez-vous beaucoup d'auteurs qui se citent eux-mêmes à l'antenne? Philippe Sollers le fait mais il en presque acquis le droit après toutes ces années. On n'est pas non plus sur n'importe quelle antenne d'ailleurs et le chroniqueur Alain-Gérard Slama nous le rappelle à sa façon. Citant, à propos de Sollers, le mot de Descartes "larvatus prodeo" ou "j'avance masqué" (comme on est à Paris, il prononce larvatusse) le journaliste lui demande de bien vouloir traduire pour les auditeurs. Slama rétorque avec un sourire audible: "Mais... nous sommes sur France Culture..."

 

Sollers est venu ce matin pour promouvoir son autobiographie qu'il a intitulée, en toute simplicité, Un vrai roman. Il a donc doublement le droit de parler de lui-même et croyez-moi, il s'en sert. "Depuis plus de trente ans, je suis l'invariable salaud, le maudit de la littérature française". Un maudit publié en toutes les langues par centaines de milliers d'exemplaires et qui, depuis son bureau chez Gallimard, règne sur tout St Germain et la France littéraire, fait et défait les auteurs comme Aragon et Mauriac le firent eux-mêmes en leur temps. Un maudit qui, de concert avec sa femme Julia Kristeva, cultive les honneurs avec tous les engrais et le purin dont il dispose. Un maudit qui trône dans chaque émission littéraire comme un bouddha, qui à chaque nouvelle parution tombe littéralement sur tous les médias comme la vérole sur le bas clergé breton. Un maudit auto-déclaré lorsqu'il déclare dans son autobiographie: "Comme je ne peux pas obtenir l'approbation de mon époque (surtout à cause de mes romans trop libres), je pense qu'il est nécessaire d'utiliser, au moins, sa réprobation". Il y a du Talleyrand, ou plutôt, hélas, du Mitterrand chez Sollers et dans cette aristocratique propension à proclamer des convictions tout en agissant sans vergogne à l'exact opposé de celles-ci. Cela s'appelle le sang-froid et ceux qui en font preuve suscitent une grande admiration dans ce petit, ce tout petit monde-là.

 

La voix de Sollers résonne dans ma voiture, tantôt grave, tantôt rieuse, et je me prends à ressentir bien malgré moi une certaine affection pour le personnage. Peut-être n'est-il pas tout à fait dupe de lui-même, peut-être que son imposture n'est qu'une forme de posture. Après tout, il a été un des seuls auteurs français à défendre et à promouvoir mon chéri, mon Charles Bukowski. Et puis, il ne vit pas seulement à St Germain, il est St Germain. Il est du même plâtre que ces palais du XVIIIème qui logèrent des princes et des artistes de génie; retapés, restaurés, repeints, rafraîchis, formolisés, ils offrent leurs somptueuses façades à notre regard ébloui. Mais on ne trouve plus aujourd'hui derrière celles-ci que des bureaux d'assureurs et de comptables.

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07/11/2007

Playboy et Karl Hess

Rien de tel pour allécher le client de mon premier blog que d'évoquer Playboy. Surtout s'il s'agit d'un vieux numéro de 1976. Merveilleuse époque où les publicités de cigarettes le disputaient à celles pour du whisky canadien, où la fille du mois était encore 100% bio et arborait un impeccable bronzage maillot de bain. Et où l'on pouvait lire des interviews de Karl Hess.

 

Je ne vais pas frimer: il y a quatre jours encore, j'ignorais tout du bonhomme. Mais depuis que je le connais, je crois que mon QI a fait un très léger bond vers le haut. C'est pourquoi je vais vous en faire profiter. Ce n'est plus un blog, c'est de la prophylaxie.

 

L'Américain Karl Hess (1923-1994) était un brillant rédacteur de discours pour des républicains tels que Barry Goldwater, Richard Nixon ou Gerald Ford. Qu'il appelle respectivement Barry, Dick et Jerry. Entre 1955 et 1964, il n'est rien de moins que la tête pensante du parti républicain et théorise par exemple sur la stupidité des traités de non-prolifération nucléaire. Et puis Barry Goldwater perd l'élection présidentielle contre Lyndon Johnson en 1964, et ce dernier offre comme cadeau à Karl Hess un contrôle fiscal.

 

C'est là que l'histoire se corse. Lorsque notre cher Karl se demande à haute voix si tel ou tel défraiement serait juste, l'envoyé des impôts lui rétorque: l'important ce n'est pas que cela soit juste, l'important c'est la loi. Et là, comme on dit en bon français, pétage de câble intégral: comment? vous faites une distinction entre "juste" et "légal"? (On notera en passant que c'est exactement cette dialectique qui hante souvent le cinéma américain, de Johnny Guitar à Dirty Harry en passant par Rio Bravo). Le Karl se rebiffe de tout son être, envoie au gouvernement une lettre expliquant que plus jamais il ne paiera ses impôts, avec en copie la déclaration d'indépendance de 1776.

 

La réponse de Washington est simple: saisie de toute propriété du récalcitrant, interdiction pour lui de gagner ou de posséder de l'argent. Ce qui pousse Karl à une vie totalement en dehors du système, payant ses avocats à coup de scuptures de métal de récupération, vivant de troc et de la charité de quelques amis, partant avec sa nouvelle femme (la première n'avait pas supporté le choc) vivre au fond de la campagne dans une demeure écologique expérimentale.

 

Son analyse de la société et de la politique est basée sur les principes dits anarchiques: tout pouvoir est intrinséquement mauvais, l'homme est parfaitement capable de subvenir à ses besoins et de résoudre ses problèmes seul ou dans le contexte de son voisinage immédiat; l'avenir est la multiplication des micro-sociétés où tout - nourriture, éducation, culture, soins - est disponible devant sa porte. Cette analyse est somme toute optimiste et se fonde sur un postulat différent de celui qui préside dans notre société, selon lequel l'homme est intrinséquement mauvais, d'où la nécessité du pouvoir et de l'administration.

 

Mélange complexe d'idéologies de droite sur le laissez-faire et de gauche sur la solidarité sociale, cette anarchie n'est pourtant radicale que dans ses propositions, pas dans ses méthodes. L'humour est une arme essentielle de Karl Hess et toute action violente ou terroriste lui semble risible. Il veut faire table rase de tout, mais en rigolant. Il termine son propos par cette boutade magnifique: pourquoi saisir un fusil quand une tarte à la crème fait l'affaire?

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