19/12/2007

Libération et le bouilleur de cru

Rude métier pour un journaliste de Libération d’envisager le monde au-delà de la rive droite. D’abord il y a le reste de Paris. Difficile quand on n’a jamais traversé la Seine, et encore moins le périph. Sauf pour aller à Roissy. Et puis très, très loin au-delà, il y a ce qu’on appelle la province. C’est là-bas, paraît-il, que poussent les arbres à salades bios et le café commerce équitable. Là-bas aussi que les vaches dépotent du Saint Marcellin déjà emballé dans cette jolie terrine dont on se sert ensuite de cendrier. Alors la Bresse, on n’imagine même pas ce que, ni où ça peut bien être.

 

C’est pourtant dans la Bresse profonde qu’un aimable journaliste de Libé s’aventure aujourd’hui. La Bresse, notre belle voisine qui regorge de poulardes dodues, de marais et d’échangeurs d’autoroutes. Pauvre Parisien de la rive droite. A le lire on sent l’effort d’adaptation insensé auquel il a dû s’astreindre pour observer « Dédé », 71 ans, ancien plombier, bouilleur de cru. Il me rappelle le film « Les bronzés font du ski » et le fameux épisode de la foune, ce mélange de couennes de vieux fromages et d’eau-de-vie qu’un rude paysan montagnard force de pauvres Parisiens à ingurgiter sur de grandes tartines de pain de campagne. Michel Blanc et Gérard Jugnot font une prestation légendaire où leur politesse de salon trébuche dans un dégoût outré et vomissant.

 

Le journaliste de Libé est également emprunté, maladroit. On sent son désir d’apprivoiser l’indigène, de rendre au mieux le côté authentique – ou exotique - de la scène, le « parler » de Dédé, ses expressions. C’est comme cela que, ligne après ligne, Dédé devient une sorte de créature étrange de cette province lointaine, mi-charmante, mi-hostile. On n’a pas l’impression de terminer un article de journal, plutôt une communication scientifique sur le mode d’alimentation des populations bressanes au début de l’hiver. Ca amusera certainement l’assistant photographe de mode à la pause café. Il apprendra que la prune est à la fois un fruit ainsi que l’eau-de-vie qu’on en tire. Bio ou pas.

 

En Serbie, dans le cadre idyllique d’une petite colline qui domine le Danube, mon beau-père cultive ses arbres fruitiers et quelques plants de vigne. Il en tire une puissante prune, un sérieux abricot et un marc qui me fait tousser. Je leur préfère son vin, doux, clair et fruité. Lorsque je lui rends visite et que je le regarde s’occuper de son lopin, touiller le fond d’un tonneau ou tailler quelques branches, je me sens aussi inutile et désemparé que le journaliste de Libé. Les Serbes ont un mot pour cela : pour eux, je suis un gradski debil, un crétin des villes. Quand j’entends des histoires sur l’enfance de mes parents ou que j’observe des choses aussi anodines qu’un bouilleur de cru, c’est le Moyen Age qui se dresse devant moi, une époque complètement disparue, engloutie. Je fais partie d’une génération, peut-être pour la première fois dans l’histoire, qui ne comprend plus du tout comment on vivait il n’y a pas quarante ans de cela. Et j’ai fait des années d’études pour en arriver là.

07:30 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (20)

Commentaires

Gradski debil, je ne suis pas près de l'oublier. Il y en a aussi beaucoup chez nous, à tout hasard. Vos billets sont excellents, merci.

Écrit par : Géo | 19/12/2007

Ne vous tourmentez pas: il suffirait d'une kolossale panne d'électricité pour faire revenir tout le monde à quelques notions de vie élémentaires. Et vous constateriez à nouveau que les plus de 50 ans s'en sortent le mieux.

Écrit par : Rabbit | 19/12/2007

J'y ai aussi pensé, Rabbit. Le château est maintenant équipé d'un onduleur avec batterie pour faire tourner le chauffage central. Quand j'ai émis l'hypothèse d'une panne d'électricité en Suisse, tout le monde a ricané. Depuis, il y a eu le grounding des CFF...
Il y a très longtemps, quand mon frère faisait sa médecine à Lausanne, les toubibs suisses se sont rendu compte quîls avaient engagé un soi-disant médecin iranien sur la base d'un ...permis de pêche. Avec maintenant les socialistes au pouvoir, combien de permis de pêche iraniens ou autres décident de tout notre avenir ?
Au fait, y a t-il autres choses que des détenteurs de permis de pêche iraniens au pouvoir ???

Écrit par : Géo | 19/12/2007

Bonjour, j'ai lu avec plaisir votre billet et ce que vous dites est très juste. Pourtant quelque chose a attiré mon attention lorsque je suis arrivée en Suisse : le monde des campagnes est moins étranger aux gens des villes ici qu'en France ou en Espagne. Les racines paysannes restent dans pas mal de mémoires, comme dans ma famille valaisanne. C'est peut-être parce que les villes suisses sont plus petites. Dans d'autres pays ce n'est pas une mais trois ou quatre générations de Gradski debil en un peu moins d'un siècle.

Écrit par : inma | 19/12/2007

Mais que diantre faire d'un onduleur s'il n'y a pas de courant ? Non Géo, il faut couper du bois et ramoner les cheminées, agrandir le potager, planter du tabac (ou du cannabis selon les goûts), creuser un puits, rassembler une basse-cour éclectique, enterrer vos économies, fondre des chandelles en quantité industrielle, stocker de l'encre et vous remettre à écrire à la plume d'oie.
Ca, c'est de la prospective bien raisonnée...

Écrit par : Rabbit | 19/12/2007

Vous avez raison, Inma, les racines paysannes sont plus sensibles ici qu'ailleurs. Pourtant, qui fait encore les foins ou les vendanges? Du temps de mes grands frères et soeurs, je parle des années 70, c'était courant. C'était paraît-il une fête: travail en chantant, repas en commun offerts par le patron, cuisinés par la patronne, amourettes dans le foin et toute l'imagerie qui va avec. Aujourd'hui, ce sont des saisonniers albanais ou tunisiens qui s'en chargent, sans repas, au salaire syndical. Pour moi déjà, gradski debil malgré moi, tout cela n'aura jamais été q'un rêve lointain.

Écrit par : david laufer | 20/12/2007

Eh oui et encore un peu avant, on pouvait faire les foins et les vendanges sur le territoire de la commune de Lausanne. Et il ne vous aura pas échappé que certains jours et à certaines saisons, quand le vent est au nord-est, on a des effluves de fumier ou de foins coupés en pleine ville. Ce qui ramène celle-ci à la simplicité de ses origines.

Écrit par : Rabbit | 20/12/2007

Rabbit : en Afrique, on prend l'eau de la ville quand il y en a. Elle remplit un réservoir placé sur le toit qui vous donne une certaine autonomie. Pour l'électricité, sans laquelle le chauffage ne fonctionnerait pas (la pompe !), le courant normal charge une batterie (grosse...) et donne environ 24 heures d'autonomie au chauffage. Sinon, en cas de panne type canadien avec ruptures des lignes dues au gel, tout gèle dans la maison. Aujourd'hui, les ingénieurs ont tous leur permis de pêche iranien et cela devient possible.
Les responsables des RH il y a quelques années disaient ouvertement de qqn qui avait passé du temps en Afrique qu'il avait perdu ce temps...
Au CICR, j'ai rencontré plusieurs gestionnaires qui sortaient de St Gall qui flippaient complétement parce qu'ils travaillaient une année en Afrique et que cela ferait tâche dans leur CV.
Un ami me faisait remarquer que les seuls qui échappaient aux grands examens critiques des RH, c'étaient justement les gens des RH. Ce serait rigolo de leur appliquer leurs critères...
RHski debil ?

Écrit par : Géo | 20/12/2007

Vous en avez maintenant après les RH parce qu'ils ne veulent plus vous engager à cause de votre âge, c'est compréhensible.
Pour vous consoler, regardez un peu la valse des titulaires de ces fonctions dans les grandes entreprises, c'est un plaisir.

Écrit par : Rabbit | 20/12/2007

"Parce qu'ils ne veulent plus..." vous rêvez, Rabbit. Il n'y a qu'au CICR que cela se passe comme ça. Mais c'est une trop longue histoire pour que je vous la raconte...
Mon frère travaillait dans une entreprise de chimie genevoise spécialisée dans les arômes (eh oui, il y en a 2, vous ne saurez donc pas laquelle). Au début de sa carrière, il y avait 1-2 personnes au RH et à son départ, une centaine. Calculez les différences salariales...
Et maintenant, vous devez comprendre que ces gens des RH doivent justifier de leur présence. Ils ont donc licencié le chimiste en charge de leur station d'épuration sur le Rhône et l'ont remplacé par un type sans formation, au salaire légèrement inférieur. Superbe économie ! Mais le jour où il se passera qqch, ce sera Schweizerhalle. Quel progrès! quel génie dans le management ! la Suisse est en mains des permis de pêche iraniens, souvenez-vous en...

Écrit par : Géo | 20/12/2007

Allez Géo, dites-moi laquelle, personne ne nous écoute: François ou Gaston ?
Travailler au CICR est un sacerdoce et si vous payez de votre poche votre voyage et votre nourriture vous êtes certain d'avoir le job. Je m'étais intéressé autrefois à un poste d'administrateur, mais quand on m'a communiqué le salaire, je me suis dit que ça ne valait pas le risque de prendre une balle (les mercenaires touchent deux fois plus pour le même danger).
Pour en revenir aux RH, c'est une activité hyper-normalisée d'où l'intuition a disparu. Les questions sont standardisées, tout comme les bonnes réponses que les candidats apprennent par coeur. Et la gestuelle se prépare à l'avance devant la vidéo, à la lumière des connaissances en PNL. En fin de compte, les programmes d'ordinateurs dédiés à ce type d'activité sont encore plus performants et moins cher.
Donc, exit les RH-men and women qui doivent trouver une autre activité et passer des interviews devant des RH, qui......................

Écrit par : Rabbit | 20/12/2007

Oui, mais quand vous cherchez un chef de projet dans l'hydraulique pour Abéché avec expérience, la liste est courte. Donc moi les RH je les emm...de. Surtout ceux du Quiqre. C'est comme ça.
Moi je me sens bien chez David Laufer, pas vous. Pas de cerbère qui vous aboie tout de suite dès qu'on s'exprime un poil à côté...
Vous avez essayé de vous exprimer chez Décaillet ? Purée, il m'a sucré au moins une dizaine de commentaires, ce latiniste de bas étage ! Et j'avais le souvenir d'un journaliste d'une certaine envergure, il se cantonne à ses états d'âme de rosière. L'éloge de Betticher !
Finalement, dans l'état général de la RSR, c 'est un vrai miracle qu'ils aient réussi à se débarasser de ce rasoir.
Vous irez à l'enterrement du grand homme à Echallens, vendredi à 14 heures ?

Écrit par : Géo | 20/12/2007

Tant qu'on ne crache pas par terre et qu'on se découvre devant les dames, ma maison est ouverte à tous et toutes.

Écrit par : david laufer | 20/12/2007

Louis XIV, lui aussi, se découvrait devant toutes les dames et je crois sincèrement qu'il peut le faire, même avec une grimace; mais quant à cracher par terre, c'est une habitude africaine, et sachant que Géo y a passé 20 années de sa vie....
Cela dit, que ne connais aucune des personnes dont il parle, ce qui fait que je n'ai pas le moindre préjugé; les déceptions dont il fait état indique par contre qu'il en était gavé.
Reste à savoir ce qui se trame à Echallens, à part une victime de la Brouette...

Écrit par : Rabbit | 20/12/2007

Oui, M. Laufer, vous êtes un gentleman blogueur.Quant à MM. Géo et Rabbit, je suis ravie qu'ils écrivent de nouveau leurs commentaires sans être embêtés par des rabat-joie. Comme dès demain je serai en Espagne pour une semaine, je ne sais pas si je pourrai écrire des commentaires ci et là ou un nouveau billet, car écrire un seul par mois ne fait pas très sérieux. En tout cas je vous souhaite à tous un joyeux Noël. Feliz Navidad

Écrit par : Inma | 20/12/2007

Joyeux Noël à vous toutes et tous, joyeuse confrérie des gradski debili. Et merci pour tous ces encouragements. Tenir ruelle avec vous est un vrai plaisir.

Écrit par : david laufer | 21/12/2007

我们有好多好多快乐的理由 = nous avons tout pour être heureux.

P.-S.: Inma, le vie serait bien monotone sans les emm.....

Écrit par : Rabbit | 21/12/2007

M.Laufer, je squatte ce blog pour répondre à M.Souaille, dont le blog est devenu introuvable, ce qui est tout de même bizarre, quand on voit que celui de Z est toujours là, ainsi que celui de Marianne Huguenin, Maria Roth-bernasconi, et j'en passe, pas des plus nuls parce que ce ne serait guère possible (Ah si ! Nadine Richon, mais bon). Donc réponse à M.Souaille enfoui dans les profondeurs :

"Puisque vous défendez vos collègues journalistes, que pensez-vous du fait d’écrire :
« Nestlé nuit fortement à l’environnement ! » et plus loin : « c’est du moins ce que prétend telle ou telle ONG (parfaitement inconnue mais en fait une émanation des communistes est-allemands, selon le porte-parole de Nestlé) au lieu de :
« Nestlé nuirait-il à l’environnement ? C’est du moins ce que prétend etc… ».
J’y vois une manipulation évidente et qui se passe dix fois par jour dans la presse écrite comme dans les médias audio-visuels. La plupart des lecteurs/auditeurs ne retiennent que les titres et c’est bien le but de vos amis de faire passer le message suivant :
« Nestlé nuit à l’environnement. Point barre. »
Et ce qu’il y a de très surprenant, c’est que vous prétendez être radical. Ceci explique la montée de l’UDC.

Écrit par : Géo | 22/12/2007

"Tenir ruelle avec vous est un vrai plaisir."
Je suis coscient d'abuser quelque peu de votre hospitalité, M.Laufer. Mais je voulais vous faire partager ceci, en provenance du Moz :
(cela plaira sûrement à rabbit)
"In the year 2007, the Lord came unto Noah, who was living at the Arco Iris
> compound in Pemba, Northern Mozambique, and said, "Once again, the Earth has
> become wicked and over populated, and I see the end of all flesh before me.
> Build another Ark and save 2 of every living thing along with a good few
> humans."
> He gave Noah the plans, saying, "You have 6 months to build the Ark before I
> start unending rain for 40 days and 40 nights"
> Six months later, the Lord looked down and saw Noah weeping in the bar at
> Clube Naval.
> "Noah!" He roared, "I am about to start the rain! Where is the Ark?"
> "Forgive me, Lord", begged Noah, "but things have changed. I needed a
> licença de construção. I have handed in all the documents to Conselho do
> Municipal but the guy who signs the papers has been on leave for the last
> eight months. The Conselho and this new group of police in the blue berets
> say that I am violating zoning laws and need a special permit to build the
> Ark because it is over two stories high so I am also waiting for them to
> issue my permit.
> Then EDM said that I would have to pay in advance to move the power lines
> and overhead obstructions, to clear a passage for the Arks move to the sea.
> I told them that the sea would be coming to us but they would have none of
> it.
> Getting the wood is another problem. Parque National das Quirimbas have
> banned the cutting of trees in the local area as they say it will upset the
> natural balance of the local ecological system, and Farouk is too expensive.
> I tried to haggle over the price and convince them that I need the wood to
> save us all but all to no avail. Eventually I managed to get some from the
> Chinese but within two weeks most if was stolen by my guardas.
> So I began to gather the animals and again Peter Bechtel from WWF stepped
> in and said they would prosecute me for capturing and illegally holding
> protected species in captivity and under cruel and confined conditions. Also
> FIPAG would not give me enough water to install a sprinkler system so I can
> grow good pastures for my animals while they wait for the Ark to be finished
> > The Transitos said that a boat of this size would not be allowed to travel
> the short distance to the sea on the existing roads. I informed Rosa that
> the sea would rise up to the yard but she laughed and threatened to fine me
> for being insolent.
> Maritimo also jumped on the band wagon and started to ask for licenses and
> permits for the boat. I have tried to get the skippers ticket and Cedula
> from them but they don't have any left to issue to me.
> Then MICOA, the department of the environment said that a full
> environmental impact study would have to be carried out on the proposed
> flood.
> I am also waiting for my Alvara to come through but then I haven't got my
> DIRE yet either which apparently I need to have an Alvara and I need an
> Alvara to have a DIRE.
> The minister of Trabalho had told me that I cannot use my own sons to build
> the Ark and must employ mostly local people to do the work whether they have
> previous experience or not. I have to pay them even if they don't turn up
> and the few that do turn up have stolen half of my materials already.
> To make matters worse, Finanças have seized all my remaining assets
> claiming that I am attempting to leave the country with endangered species.
> So, forgive me, Lord, but it would take at least 10 years for me to finish
> the Ark"
> Suddenly the skies cleared and the sun shone down as a rainbow stretched
> across the sky.
> Noah looked up in wonder and asked, "You mean you're not going to destroy
> the world?"
> "No," said the Lord.
> "It seems that the Mozambican Government have beaten me to it"

Joyeux Noël, avant joyeux Déluge...
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Écrit par : Géo | 23/12/2007

Ou comment l'Afrique découvre les joies du développement dit durable. Ce petit conte décrit ce qui, sous nos latitudes, est notre style de vie à tous depuis plusieurs décennies.

Écrit par : david laufer | 23/12/2007

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