24/12/2007

Le New York Times et les jouets de Noël

Quelles seraient les recommandations d’un inspecteur du travail après une visite à Auschwitz en 1943 ? Probablement les mêmes que celles que reçoivent les fabriques américaines de jouets en Chine. Le New York Times vient de publier un fantastique reportage au cœur de cette planète hallucinante, celle où des millions de Chinois construisent et assemblent nos cadeaux de Noël à longueur d’année. On y apprend par exemple que le travailleur type est une femme entre 20 et 30 ans, qu’elle fait plusieurs heures de trajet par jour pour aller au travail, en vélo ou à pied, qu’elle gagne 175$ par mois pour 60 heures par semaine, donc 1.3$ de l’heure, et qu’en plus son travail est très dangereux et fatiguant. Une usine de jouets, notre rêve d’enfant à tous soudain transformé en cauchemar. Un cauchemar culpabilisant en plus, puisque ce reportage ôtera le peu de plaisir qui vous restera lorsque, maniant votre tronçonneuse, vous vous ferez un chemin en hurlant et en bavant vers la caisse du rayon jouets chez Manor.

 

Au-delà de l’anecdote, l’industrie du jouet a eu (ou joué) un rôle déterminant dans la croissance de la Corée, de Taïwan, du Japon, et désormais de la Chine. La taille gigantesque de ces opérations a attiré l’attention de certaines personnes, en Occident bien sûr, sensibles aux conditions de travail auxquelles les ouvriers de ces usines étaient astreints. Depuis quarante ans, en Amérique surtout, des milliers d’activistes et d’organisations se battent pour améliorer le quotidien de ces millions « d’ouvriers du père Noël ». Comme les usines de jouets sont énormes, cet activisme a eu des résultats eux aussi énormes qui ont créé un précédent. C’est ainsi qu’a été inventé, peu à peu, le concept de Corporate Social Responsibility ou CSR (RSE, ou Responsabilité Sociale et Ethique), désormais en plein boom dans les milieux de la communication. Selon ce concept, les entreprises déclarent devoir s’engager auprès de leur communauté et avoir un comportement social éthique. Allez visiter les sites de toutes les grandes banques, des chimistes et des grosses industries alimentaires, leurs « initiatives CSR » sont des cartes de visite bien en évidence. Au bout de la chaîne, cette attitude a amené un gros cigarettier mondial basé à Lausanne (lequel des deux ?) à promouvoir le combat contre la cigarette chez les jeunes sur son propre site. Je me souviens du gag de Desproges : « Je ne vends jamais de la drogue à des enfants… que je ne connais pas. »

 

La conclusion du reportage en appelle à l'abandon de tout idéal sur ce sujet. Je cite : « A plus d’un titre, le modèle du CSR dépend moins d’une analyse coût-bénéfice que d'une espèce de despotisme éclairé au sommet de la hiérarchie. » Et cet activisme irréprochable et charitable se métamorphose en ce qu’il est réellement : un rachat de mauvaise conscience au prix de gros, et un viatique pour continuer de plus belle. Ca consiste donc à se rendre à Auschwitz en 1943 et exiger en tapant du poing que de nouvelles latrines soient installées. Et à s’en vanter abondamment lorsque nouvelles latrines il y aura. C'est comme ce système, celui dans lequel nous vivons, qui consiste donc à ranger dans des usines et à plaindre en même temps ces dizaines de millions de gens, à des milliers de kilomètres d’ici, qui fabriquent pour nous des poupées et des ballons de football. Ca n’est pas exactement cruel. C’est plutôt absurde.

 

Or Julien Gacq vient de mourir. C’était mon écrivain français préféré de l’après-guerre. Dans Le rivage des Syrtes, il a défini en ces termes l’absurdité du monde dans lequel nous vivons :

« On pouvait penser quelquefois à ces vieillards secs et bien conservés qui trompent longuement leur monde en ce que, à mesure que s'en retire la vie, ils semblent mettre au jour à la place, chaque année plus impérieuse et plus accusée, la forte et convaincante réalité de leur squelette: ainsi en était-on venu à citer partout à l'étranger en exemple le mécanisme modèle de la constitution de la Seigneurie, qui en effet fonctionnait pour la satisfaction des connaisseurs avec la perfection dérisoire d'une pièce de musée, et comme au sein d'un vide inquiétant qui ne dissipait plus le doute quant à la vigueur du ressort qui le maintenait encore en marche. »

Plus de cinquante années sont passées depuis ces lignes. Le ressort tient encore. En attendant, joyeux Noël.

01:31 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Sehr interresant !
Cette année on a voulu offrir des poupées non issues des usines chinoises. Nous n'avons pas fait des recherches extra-ordinaires, mais dans les magasins de Lausanne, je ne crois pas qu'on en a trouvé. Pourtant les poupées, ce n'est pas ce qui manque ! Ce qui est aussi dommage, c'est que non seulement elle proviennent d'usines où le personnel est maltraité, mais en plus, elles se ressemblent toutes, seule la taille change, et véhiculent une idée des bébés ou de la femme qui est "rose fée" et pour les garçons "treilli mécanique".

Écrit par : Greg | 07/01/2008

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