07/01/2008

BBC et le croquemitaine

Imaginez qu’on nous annonce que Ben Laden a été tué. On en ferait illico la nouvelle de l’année. Ça serait la fermeture de l’épisode 11-septembre. Les médias du monde entier nous abreuveraient de portraits du fada barbu, flanqué de son inséparable AK-47, le doigt levé et sentencieux. Pendant des semaines entières on n’entendrait plus que cette mantra : « Ben Laden a été tué ! » Et savez-vous ce que je viens d’apprendre ? Ben Laden a été tué.

Le Lotus Bleu

Qui nous l’a annoncé ? Un conspirationniste de plus, retranché dans son bureau anonyme, citant des sources obscures ? Non. C’est la BBC. Dans l’interview que l’ultra-chevronné David Frost a réalisé avec Benazir Bhutto le 2 novembre dernier. Celle-ci était alors à peine remise de l’attentat qui la visait et qui avait fait plus de 130 victimes le 18 octobre précédent à Karachi. Plongée dans le bain de la politique la plus violente et dangereuse dès son plus jeune âge, Benazir Bhutto n’a vraiment rien d’une blanche colombe et c’est très froidement qu’elle répond aux questions de Frost. Elle déclare que trois personnages, dont elle tait les noms, sont très probablement impliqués dans cet horrible attentat. Comme Frost insiste, Bhutto avance que l’un d’eux, un fonctionnaire haut placé dans le gouvernement de Musharraf, « a eu affaire avec Omar Sheikh, l’homme qui a assassiné Osama Ben Laden. » D’un mouvement de souris, je reviens en arrière et je réécoute. Une fois. Quatre fois. Trente fois. C’est imparable. On voit très bien les lèvres prononcer cette phrase hallucinante : « Omar Sheikh, the man who murdered Osama Bin Laden. »

 

Personne n’a encore organisé de conférence de presse à la BBC pour déclarer que c’était une manip de mauvais plaisantin. Personne à la BBC n’a d’ailleurs déclaré quoi que ce soit. A la BBC, ou sur CNN, ou sur TF1, ou dans les colonnes de Marianne, du Guardian. Personne. Nulle part. Pas même Frost, à qui on ne la fait certainement pas, et qui enchaîne sans aucun commentaire. Aussi candidement que Bhutto elle-même qui noie cette déclaration dans un corps de phrase assez long. Comme si elle avait voulu placer l’information sans lui donner trop de valeur. Juste pour dire : je sais, et si je sais, c’est que je sais plein d’autres choses, donc faites attention. On peut imaginer désormais que c’est elle qui aurait dû faire attention.


Car Ben Laden vivant, c’est une assurance-vie pour tout le monde, amis et ennemis : la Maison Blanche, Musharraf, Al-Quaeda, Ahmedinejad, Downing Street et les compagnies aériennes du monde entier. J’oubliais les vendeurs de caméras en circuit fermé. Et tant d’autres. Ben Laden, c’était le croquemitaine absolu, celui qui justifiait notre peur de prendre l’avion, de nous rendre au centre commercial, de faire la queue devant un cinéma. Ce flic immatériel et omniprésent qui nous faisait marcher droit, obéir à nos gouvernements. Et ranger notre liberté de penser au rayon des antiquités honteuses.

19:33 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (19)

Commentaires

Aïe. Parce que ben Laden mort, c'est la fin d'Al Qaeda ?
A part ça, cette nouvelle est récurrente dans les blogs qui s'intéressent à cette question.

Écrit par : Géo | 07/01/2008

Donc, les 25 millions de dollars promis pour sa capture tombent à l'eau.
Blast it, on comptait dessus. Il ne reste plus que des seconds couteaux comme Karadzic et Mladic.

Écrit par : Rabbit | 07/01/2008

Damned, 25 millions...à l'eau...il y a qqun...?

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 08/01/2008

Oui, vingt-cinq millions... Mais les conditions devraient être assez difficiles à remplir. Il aurait fallu le rendre dans son emballage d'origine et pas trop abîmé. Sinon, pas de remboursement. En plus, l'article est périmé depuis longtemps, les dernières images datent de six ou sept ans.

Écrit par : Inma | 08/01/2008

Mais un jour on pourra vendre à plus haut prix encore les reliques de Ben Laden: un million cinq poils de sa barbe, 30 millions son cerveau quand il était petit, 60millions son appareil de dialyse...

Écrit par : Xenius | 08/01/2008

PS important: après moultes réflexions, un mot prononcé par Bhutto me râcle le tympan. Le mot "murdered". Il s'agit d'un mot qui évoque, sinon la sympathie, tout au moins le respect. Ben Laden, on le "kill", on ne le "murder" pas. Voulait-elle en réalité évoquer Daniel Pearl, dont Omar Sheikh est accusé du meurtre? C'est très possible, c'est même probable. Ce qui n'ôte rien à la valeur du propos central. A savoir que Bhutto a lâché une information d'une importance capitale et que le silence l'a immédiatement enveloppée. En poussant plus loin le délire, pourrait-on croire qu'elle a exprimé la vérité dans un lapsus? Je me perds en conjectures.

Écrit par : david laufer | 08/01/2008

Votre PS mérite d'être clarifié, M.Laufer.

Écrit par : Géo | 08/01/2008

Execution. Bon, en français, ça donne ceci: peu importe que ce que Bhutto soit vrai ou faux, que ce soit ce qu'elle avait pensé dire ou pas. Ce qui importe est que personne, nulle part, ni Frost, ni BBC, ni aucune autre source média, n'avait relevé l'énormité de la déclaration. Ou du lapsus.

Écrit par : david laufer | 08/01/2008

C'est d'autant plus intéressant que j'ai déjà souvent entendu parler de la mort de BL dans les blogs. Même dans la presse, il y a eu un sdt des Forces spéciales qui s'est répandu sur ce sujet. Enfin, disons plutôt qu'il a déclaré avoir BL dans sa ligne de mire et que ses collègues américains l'ont empêché de tirer.
Mais méfions-nous : ce sujet est effroyablement mythogène.

Écrit par : Géo | 08/01/2008

des Forces spéciales françaises, sorry.

Écrit par : Géo | 08/01/2008

J'aime bien mythogène. Les cocos Mladic et Karadzic ont par ailleurs le même CV: quasi chopés par les froggies, avant qu'un hélico américain ne vienne avertir les fuyards par quelques sympathiques survols vrombissants. On en revient au croquemitaine.

Écrit par : david laufer | 08/01/2008

Au croquemitaine et aux théories de la conspiration, par ailleurs très anciennes, seuls les personnages changent.

Écrit par : Inma | 09/01/2008

Sa disparition physique serait dramatique, car son aura risque d'être encore plus grande une fois mort. Comme cet aventurier cynique et barbu éliminé en 1967 en Bolivie.

Écrit par : Rabbit | 10/01/2008

J'ai acheté au Moz en 2003 un T-shirt made in China en matière synthétique immonde mais représentant un avion s'écrasant sur une des tours jumelles au second plan, et au premier un grand léopard conquérant et dominateur (mais pas barbu ! Ils auraient du mettre un mouflon...) !

Écrit par : Géo | 10/01/2008

Ce qu'il y a de bien avec les Chinois, c'est qu'ils se fichent de toutes les idéologies passées et à venir, leur unique credo étant l'argent. Cette constante dans leur caractère constitue une base assez sûre pour construire un dialogue sérieux. Alors qu'avec Chavez...

Écrit par : Rabbit | 11/01/2008

La différence entre le Che et Bin Laden tient surtout au rapport que l'occident entretient avec eux: une partie importante des élites se reconnaît dans le combat du Che et en a fait un héros que sa mort ne fit que cristalliser. BL bénéficie quant à lui de deux soutiens, mais très différents: d'un côté celui des masses arabes déshéritées et vivant souvent dans des régimes très corrompus, et de l'autre côté celui des services de certains gouvernements qui, mort ou vif, feront tout pour faire perdurer son existence quasi-mythologique. On risque donc bien peu de voir apparaître la binette du second sur les posters et les Tshirts de nos ados. En revanche, tant qu'une certaine gauche qui n'ose pas assumer son radicalisme continuera d'idéaliser les combats anticoloniaux de l'après-guerre, le Che assure son avenir marketing.

Écrit par : david laufer | 11/01/2008

C'est plus de la "politique-spectacle", que de l'iconolâtrie ou de l'idolâtrie, puisque les media permettent d'entretenir le feu sacré.

Écrit par : Rabbit | 11/01/2008

Les médias, d'accord, mais surtout ce que Pascal Bruckner a si bien appelé "Le sanglot de l'homme blanc" - cette auto-culpabilisation qui trouverait l'absolution dans l'adoration du Che et de ce qu'il représente. Les médias s'occupent tout autant de BL, le charme ne peut opérer faute d'idéologie.

Écrit par : david laufer | 11/01/2008

Et l'homme noir a très bien su tirer parti des sanglots de l'homme blanc en inventant la "victimisation".

Écrit par : Rabbit | 11/01/2008

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