06/02/2008

Le Monde et les dictateurs

La langue de bois est en pleine restructuration : passé le règne des gros mensonges bien visibles, la transparence s’impose comme le must de la communication. La transparence, et non pas la clarté. La transparence est une propriété physique sans intérêt, une fenêtre demeure transparente même en pleine nuit. La clarté est une qualité plus subjective qui ne peut prétendre à autre chose qu’à éclairer la vérité, non pas à l’incarner. Pourtant le porte-flingue numéro un d’un malfaisant élyséen, dont les largesses de ses amis milliardaires ou ses amours vaudevillesques remplissent les journaux, déclare aujourd’hui : "Désormais nous vivons sous le signe de la transparence, et la transparence c'est la vérité".

 

Cette revendication affichée de transparence, cette sur-communication et ce matraquage médiatique, voilà la définition même de la propagande. Tous les régimes d’avant-guerre, d’est en ouest, en ont usé avec plus ou moins de bonheur, mais avec une égale ferveur et avec de semblables conséquences. La figure du leader est essentielle en de tels instants : puissant, décidé, sans faux-semblants et ami du peuple dans son combat contre une bureaucratie obèse, on attend de lui rien de moins que la Providence. Mais la qualité numéro un du leader, c’est qu’il est source de toute vérité, seul référent dans le marasme ambiant : « S’il ne le peut pas, personne ne le peut », s’enthousiasmait récemment d’Ormesson avec des accents d’évangélistes.

 

Et c’est là qu’entre Terry Gou pour couper dans le vif et nous expliquer ce qui se passe. Terry est un produit très typique de notre temps : parti de presque rien, il est celui qui construit les produits Apple à Taïwan, et bien d’autres trucs en plastic qui lui permettent de « peser » dans les 10 milliards d’Euros. Le Bilan du Monde 2008 dresse un portrait de lui, dont on ignore s’il est au vitriol ou à l’encens. Il paraît qu’il produit des dépliants à la gloire de sa propre philosophie d’entreprise et que tous ses employés en reçoivent. Ses ouvriers chinois exilés du continent doivent se trouver en terrain familier. Edifiante, cette citation est en gras dans l’article : « Un leader doit avoir le courage d’être un dictateur pour le bien de tous. » C’est fou ce que les milliards rendent courageux. Et transparents. Parce que cette transparence là possède non seulement le mérite insoupçonné d’être très claire, elle nous annonce en plus que, dans la sphère de l’économie comme dans celle de la politique, les dictateurs sont de retours.

11:50 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Qu'il le veuille ou non, l'homme n'existe que dans une interdépendance avec un groupe. Et que vous le vouliez ou non, un groupe est soumis à des forces dynamiques dégageant des meneurs, qui provoquent des sentiments de rejet, d'agressivité ou de sympathie et d'attachement. Maintenant, jusqu'où peuvent aller les meneurs ? Tout dépendra du jeu des forces en présence et du talent du meneur à prendre le contrôle des esprits (ce qui nous ramène au sujet précédent). Mais tout cela est purement technique, il n'y a rien de magique, et reste à la portée du libre-arbitre des individus.

Écrit par : Rabbit | 06/02/2008

Mouais. De vous, ca m'étonne. Ni pour ni contre, bien au contraire. La vie est le résultat d'un ensemble de déterminations climato-physiques, on n'y peut pas grand chose, faut pas trop s'en faire, on verra bien. Vous lisez trop Jared Diamond?

Écrit par : david laufer | 08/02/2008

Connaît pas. Que les taoïstes et les libéraux: c'est la même veine.

Écrit par : Rabbit | 08/02/2008

Lisez, c'est passionnant. C'est aussi le dernier Pulitzer. Le titre: Guns, Germs and Steel. Il explique pourquoi c'est Pizarro qui a conquis les Incas, et pas l'inverse. Le souci, c'est que c'est méchamment déterministe et qu'au-delà de la science incontestable, le point de vue sur l'homme est très chosifiant. En se basant sur ces théories, on se permet très rapidement de remplacer ceci par cela et de préférer ceci par cela. "C'est scientifique", qu'on nous répondra doctement...

Écrit par : david laufer | 08/02/2008

Les théories déterministes et évolutionnistes ont le mérite de remettre Socrate et consorts à leur place: la raison n'est pas tout.

Écrit par : Rabbit | 08/02/2008

D'accord avec vous. Le tout est de garder à l'esprit qu'il s'agit de théories, sinon ca devient religieux, et notre époque est pleine de ca, c'en est épuisant. Encore a ce sujet d'ailleurs, The Intelligent Universe, de Fred Hoyle.

Écrit par : david laufer | 08/02/2008

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