29/02/2008

France 3 et le Kosovo

 

Il y avait mercredi soir un débat sur l’indépendance du Kosovo dans l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddeï sur France 3. Le camp albanais peinait à convaincre en la personne de l’écrivain Skender Sherifi qui ânonnait le discours touchant du serf remerciant le seigneur qui vient de lui donner une vache, un lopin et un toit. Le camp serbe était représenté par Slobodan Despot, très brillant mais que je connais trop bien et sur lequel je ne me prononcerai donc pas plus, et par l’insondable Jacques Vergès, plus serbophile et provocateur que jamais

 

On est à Paris, et à quelques entorses près (cf. 1999), la France a depuis la Grande Guerre un petit faible déclaré pour la Serbie. Encore plus depuis que les ennemis sont désormais musulmans. Frédéric Taddeï ne semble donc pas cacher sa préférence pour le camp serbe, dont on devine alors que les invités ont été choisis pour leur capacité à rabattre le caquet dialectique du pauvre écrivain albanais, ce qu’ils accomplissent sans état d’âme. Et puis, les années Milošević sont loin désormais et les crimes serbes sont presque oubliés. C’est pourquoi ceux des Albanais contre les Serbes du Kosovo paraissent maintenant plus intéressants et colorés, en un sens plus nouveaux que ceux, tant ressassés, de Srebrenica, de Račak et d’ailleurs. Bref, les Albanais du Kosovo sont en passe d’endosser, bien malgré eux, le costume peu désirable du Bad Guy de l’Europe. Une fois leur indépendance clairement assumée, les Nations Unies et l’Otan pourront en effet les blâmer pour toutes les délicatesses – mafia rampante, criminalité endémique - dont ils portaient la responsabilité en silence. Jusqu’à ce dimanche 17 février.

 

L’histoire est un pendule étrange. On accusait les Serbes de tous les maux et on vantait le courage des résistants albanais, ce qui était faux. Désormais, on va se mettre à faire exactement l’inverse, et ça n’en devient pas vrai pour autant. Tout cela est très immatériel, seuls les noms changent. Mais les règles de ce jeu macabre ne changeront jamais. On y joue dans le monde entier, en Palestine, en Irak, en Irlande et ailleurs, avec comme seul principe que tout principe peut être violé au nom de nouveaux principes, eux-mêmes temporaires. La communauté internationale vient donc d’applaudir, un rien timidement, à la création d’un état, le Kosovo, selon exactement les mêmes méthodes de l’ennemi d’hier, la Serbie, celles du découpage ethnique décidé par une administration criminelle et mafieuse. Mais pour une raison ou un autre, ces méthodes sont maintenant acceptables par les puissances étrangères.

 

Il y a les catastrophistes, ceux qui comme Vergès voient l’Europe s’entredéchirer jusqu’à ce que tous s’affranchissent de leur état central et plantent un jolis treillis autour de leur hectare et demi de terre ou de pierre. Il y a les cyniques souriants qui disent que c’est la moins pire des solutions, que c’était inévitable. Il y a les triomphalistes qui brandissent drapeaux et calicots, les déçus qui font exactement la même chose et puis il y a les costumes à rayures qui décident de tout ça entre deux avions, selon des critères impénétrables. En ce qui me concerne, même si j’ai mes petits tropismes assumés, un malaise certain me saisit chaque fois que je me prononce en public sur ces sujets : aussi doctement que je puisse l’exposer, et comme je n’en ai qu’une expérience indirecte, la réalité historique qui se cache derrière les mots que j’emploie me semble bien trop lourde à porter.

 

 

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21/02/2008

"Vreme" et moi

Dans cet hebdomadaire serbe de gauche et proeuropéen, on parle encore de moi. J’ai dû faire forte impression, pas forcément la bonne d’ailleurs. En plus, j’ai quitté la Serbie il y a quatre ans, alors il y a prescription, non ? Eh bien non. Car dans la catégorie de crimes dont on m’accuse là-bas, on n’accorde ni oubli, ni pardon. En effet, pour certains, je suis un espion. Un espion ! On ne parle même pas de meurtre ou de viol, pour ça, il y a les flics. Car en Serbie, l’espion, c’est le virus malfaisant et sournois de l’influence extérieure. Dans une chambre où traîne une puissante odeur de renfermé, on accuse facilement celui qui ouvre la fenêtre de vouloir vous tuer d’un mauvais rhume.

 

Le journaliste demande à un peintre connu – et très patriote – s’il pense que la Serbie est aujourd’hui une colonie. Il répond que oui, et que les agents de la colonisation sont partout. Puis il joue sur mon nom de famille qui signifie aussi le fou au jeu d’échec, et par conséquent la mouche du coche. Ainsi, dit-il, « dans tous nos ministères, on trouve des laufers. Même au Musée National où je crois qu’un véritable Laufer a travaillé pour voir comment la situation se développait ». A la décharge de « Vreme », la citation est reprise d’un mauvais tabloïd et l’hebdomadaire la reprend dans un but manifestement ironique.

 

Il se trouve que j’ai travaillé au Musée National de Belgrade en 2002 et 2003 et mis au point le projet de reconstruction actuellement en cours. Après quelques mois, j’ai réalisé que la plus belle partie des œuvres de maîtres français du musée, la collection Chlomovitch (voir livre), avait été obtenue illégalement par la Serbie au sortir de la deuxième guerre mondiale. Attirant l’attention de la direction sur la nécessité de remédier à cette situation très dangereuse, je ne me suis bien sûr attiré que fort peu de sympathie, et me suis bientôt vu d’autre solution que de quitter le Musée, accompagné de l’anathème absolu d’espionnage.

 

Même si les circonstances de mon histoire sont un peu exotiques, il serait faux d’en faire une affaire de Balkaniques obtus. En réalité, voilà une histoire à la morale bien banale, et bien universelle. Partout la société se referme sur elle-même, appelle de ses vœux les chefs providentiels, regarde l’avenir avec anxiété et le passé avec adoration. Et s’en prend avec passion aux étrangers, tous plus ou moins criminels, espions, sauvages. Les Serbes le font avec des gueulements édentés, des drapeaux à tête de mort et des poings levés. En Suisse nous pratiquons exactement le même art, mais avec de belles affiches dessinées en Allemagne, des parlementaires sagement assis et des haussements d’épaules désolés. La crainte du rhume justifie les vaccins les plus énergiques, et gare à celui qui fait des courants d'air.

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19/02/2008

Lutte Ouvrière et les tripatouillages

Lorsque les nuages de la récession s’amoncèlent, autant lire Lutte Ouvrière : on s’y instruit de ces choses graves, mais en riant. Il n’y a que là qu’on peut trouver des perles comme ces « tripatouillages financiers organisés par les patrons ». On s’étonne presque de trouver la date du 16 février 2008 en haut de l’article, et non pas celle du 27 Pluviôse de l’an 216 de la Révolution. Car enfin rien ou presque ne semble avoir évolué depuis 200 ans dans cette gauche de la Gauche, ni la dialectique, ni la rhétorique. Pourtant, en lisant l’article en question, il me vient à l’esprit que si les sans-culottes ne se sont toujours pas rhabillés, les aristos, eux aussi, s’accrochent encore bien à leur perruque poudrée.

 

Il s’agit ce soir d’un bref article vengeur signé par un « correspondant LO », ce qui dans la tradition d’anonymat combattant de Lutte Ouvrière signifie un ouvrier de l’usine concernée. Il conte ce qui se passe actuellement dans une usine de Rennes, les Polymères Barre Thomas, tout cela dans son amusant langage archéologique. De 1'700 employés en 2006, la direction est en train de ramener l’effectif à 1'300, avec un train soutenu de mises à la porte et de préretraites. Rachetée en 2006 par un hedge fund américain, Silver Point Capital (appréciez la sobriété de leur site web), cette usine de pièces détachées automobiles est pourtant débordée de commandes et affiche des bénéfices coquets à la fin 2007. La logique est donc aussi transparente que banale: profit maximum.

 

 


Il se trouve que j’ai travaillé pour une des entreprises qui a rendu possible ce rachat. C’était dans la torpeur de l’été 2006 et on pavoisait dans toute la presse spécialisée : Barre Thomas, la plus grosse restructuration de l’année en France, et tous les emplois sont garantis ! Le mariage parfait entre le profit et le social ! Et voilà les journalistes pleurant d’admiration, de reconnaissance presque, devant un tel génie du montage financier si respectueux du tissu social. Le site web de mon entreprise affichait la nouvelle avec emphase et communiqué de presse en deux langues. Bref, c’était la gloire. Remportée par des gens qui, j’en témoigne, ignoraient absolument tout de l’industrie des polymères et l'avouaient joyeusement.

 

En y repensant et en me souvenant des discussions que j’avais eues alors avec ceux qui s’occupaient de ce dossier, tout cela ne me surprend pas beaucoup. Ca ne fait qu’accroître ma déception. Qu’on se rassure, je persiste à rire bien fort en lisant Lutte Ouvrière. Mais qu’il est difficile de nos jours d’être un capitaliste.

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14/02/2008

Libération et les faux-culs

C’est sans originalité mais sans haine que je boude la St Valentin. Voilà quelque chose que je célèbre tous les jours et sans ordonnance. Après tout, pourtant, autant célébrer l’amour que la loterie à numéro, et si ça peut redonner à certains l’envie de se faire tendre, qu’ils y aillent carrément. Je passe la journée sans y penser, peut-être juste une mention au café avec mon épouse. Mais pas de remarques graveleuses, pas de commentaires amers, un 14 février froid et ensoleillé, on travaillera, on promènera le petit le long du lac, et le soir on mangera des blinis.

 

En dépit de ma bonne volonté, j’ai un gros retour d’acidité en lisant Libé. Les gradski debili frappent à nouveau. Ils ont décidé de parler d’amour mais comme c’est dans Libé, c’est décalé et vachement profond. Ils posent la question de la fidélité amoureuse à 11 personnes, et sur ceux-ci, 10 déclarent tromper leur partenaire et ne pas le lui avouer. Tous ensemble, ils trouvent que vraiment la fidélité n’a rien à voir avec l’amour, que leur couple c’est du solide et que c’est pas un petit coup à gauche qui va changer quoi que ce soit, enfin tant qu’on n’en parle pas. Curieusement, 2 candidats sur les 11 interrogés sont homosexuels. Pour être gentil, on dira que ce sont 11 personnes représentatives du lectorat de Libé. Aucun parmi ceux qui avouent tromper leur partenaire ne semble accorder, en dehors du seul contexte de la sexualité, une quelconque importance au concept de parole donnée. Ce qui compte, à les entendre, c’est uniquement l'assouvissement de ce besoin. L'article s'intitule courageusement: "La fidélité, une question de faux-cul", et on réalise à la fin que c'est surtout la réponse que le qualificatif concernait. Parce que quarante ans après Mai 68, on ne s'attendait pas vraiment à trouver un tel étalage d’hypocrisie et de mesquinerie lorsqu’on touche au sexe et à l’amour, et à ce désir de différencier ceux-ci, mais secrètement. Comment peut-on se vanter jusque dans les pages d’un journal d’être libéré, mais sous le pseudonyme de « Georges, 35 ans », par crainte essentiellement de se faire découvrir de sa propre femme ?

 

Est-on revenu à l’époque de Victoria où l’on entretenait, sans en parler et sans complexes, une femme et une maîtresse, avec comme seule amélioration que les femmes sont désormais libres de tirer elles aussi dans les coins sans craindre l’humiliation publique ? Est-ce que c’est cela, le gain de la libération sexuelle, celui de faire son petit truc dans son coin avec la seule consolation de ne plus être pénalement condamnable, mais avec en plus le poids d'une honte inavouable même à son partenaire ? Si c’est pour ça, je recommande la masturbation, bien moins risquée et onéreuse. Pour les frissons et la double vie, allez plutôt faucher des carambars au kiosque du coin. Et puis on ne sait jamais, peut-être la kiosquière est-elle jolie.

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10/02/2008

Le NY Times et le dilemne démocrate

L’anarchiste américain Karl Hess raconte, en 1976, qu’il n’a aucune peur de l’invasion soviétique. En quelques mois, prédit-il, tous les soldats rouges auront quitté l’uniforme et ouvert des franchises McDonald’s. « Les Etats-Unis sont irrésistibles, » conclut-il avec autant de morgue que de raison. Trente ans plus tard, les Etats-Unis demeurent plus que jamais irrésistibles. La campagne présidentielle parvient une fois de plus à captiver le monde entier et nous rappelle que nous sommes tous bien citoyens de l’Empire Américain. Il est probable que les élections municipales de Vevey ont moins d’impact dans ma vie quotidienne que celle qui se joue actuellement au-delà de l’océan.

 

Les candidats partagent tous la rapidité d’esprit et la fraîcheur de ton que leur envient les politiciens du monde entier. La machine est remarquable. Même Mike Huckabee, qu’on a vite fait de classer en Europe comme un dangereux fanatique pour ses positions créationistes, pourrait donner des leçons de communication et de franchise à la plupart de nos parlementaires. Pourtant ses qualités évidentes n’en font pas un ami de Maureen Dowd. Miss Dowd tient un op-ed, ou open editorial, dans le New York Times. Avec son ton brillant, toujours acerbe, plein de moquerie et de coups vaches, elle n’hésite pas à faire feu sur son propre journal au besoin. En politique elle est naturellement démocrate, puisque femme, intellectuelle et new-yorkaise. Elle déteste donc allégrement Bush et sa cohorte de néo-cons, épinglant comme personne ce que le parti Républicain contient de dérives fascistes. Pourtant dans son dernier op-ed elle attaque non pas Huckabee ou McCain, mais Hillary Clinton. Et elle n’y va pas de main morte, affirmant que, dans cette élection et pour plein de raisons, la bête à abattre, c’est Hillary qui pourtant comme elle est une femme, intellectuelle, démocrate et new-yorkaise.

 

Voilà un jeu aussi dangereux qu’universel lorsqu’il s’agit de la gauche de l’échiquier politique ces dernières années. Car il semble presque assuré que de tels propos ne feront pas l’affaire du démocrate Obama, que Maureen Dowd révère, mais du conservateur McCain. Son attitude est celle de beaucoup trop de Démocrates qui se déchireront jusqu’à la moëlle et jusqu’en août, tandis que les Républicains, disciplinés, fermeront très bientôt le rang derrière leur candidat, quel qu’il soit. Et là se révèle bien la ligne de faille entre gauche et droite, d’Amérique en Europe : la gauche, désorientée depuis 1989, se cherche de nouveaux leaders ainsi qu’une idéologie claire, sur le mode burlesque de l’auto goal ; la droite, décomplexée pour user les mots de notre malfaisant voisin, revendique tout ce qu’elle cacha pendant quarante ans, sa foi chrétienne, son goût de l’ordre, son sens de la communauté et sa soif immodérée pour le pouvoir.

 

 

Il y a dix ans, Tony Blair a fait la proposition tout d’abord extraordinaire de redonner un programme à la gauche, jusqu’au jour où on s’est rendu compte que ce n’était que le programme de la droite. Le gag a fait florès un peu partout et l’on a vu des leaders de gauche se vanter sur de vertes prairies de leur patriotisme, de leur amour de l’ordre, de leur foi chrétienne. Aujourd’hui, le procédé s’essouffle. Devant le challenge apparemment aisé de battre Bush en 2004 et de gagner en 2008, les Démocrates n’arrêtent pas de se prendre les pieds dans le tapis de la division interne en hurlant à la mort leur amour de la bannière étoilée. Comme dans la pub, on leur préfère l’original. Et celui-ci, aux Etats-Unis, n’a pas fini de nous surprendre par sa force et sa capacité à convaincre. Les conservateurs américains mènent ainsi le monde depuis plusieurs années et leurs convictions affichées, même les plus impensables pour nous, sont le plus sûr garant du succès de leur famille politique, en Amérique et dans le reste du monde. En attendant que ceux d’en face trouvent leur cohésion et leur cohérence. A observer, c’est irrésistible.

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06/02/2008

Le Monde et les dictateurs

La langue de bois est en pleine restructuration : passé le règne des gros mensonges bien visibles, la transparence s’impose comme le must de la communication. La transparence, et non pas la clarté. La transparence est une propriété physique sans intérêt, une fenêtre demeure transparente même en pleine nuit. La clarté est une qualité plus subjective qui ne peut prétendre à autre chose qu’à éclairer la vérité, non pas à l’incarner. Pourtant le porte-flingue numéro un d’un malfaisant élyséen, dont les largesses de ses amis milliardaires ou ses amours vaudevillesques remplissent les journaux, déclare aujourd’hui : "Désormais nous vivons sous le signe de la transparence, et la transparence c'est la vérité".

 

Cette revendication affichée de transparence, cette sur-communication et ce matraquage médiatique, voilà la définition même de la propagande. Tous les régimes d’avant-guerre, d’est en ouest, en ont usé avec plus ou moins de bonheur, mais avec une égale ferveur et avec de semblables conséquences. La figure du leader est essentielle en de tels instants : puissant, décidé, sans faux-semblants et ami du peuple dans son combat contre une bureaucratie obèse, on attend de lui rien de moins que la Providence. Mais la qualité numéro un du leader, c’est qu’il est source de toute vérité, seul référent dans le marasme ambiant : « S’il ne le peut pas, personne ne le peut », s’enthousiasmait récemment d’Ormesson avec des accents d’évangélistes.

 

Et c’est là qu’entre Terry Gou pour couper dans le vif et nous expliquer ce qui se passe. Terry est un produit très typique de notre temps : parti de presque rien, il est celui qui construit les produits Apple à Taïwan, et bien d’autres trucs en plastic qui lui permettent de « peser » dans les 10 milliards d’Euros. Le Bilan du Monde 2008 dresse un portrait de lui, dont on ignore s’il est au vitriol ou à l’encens. Il paraît qu’il produit des dépliants à la gloire de sa propre philosophie d’entreprise et que tous ses employés en reçoivent. Ses ouvriers chinois exilés du continent doivent se trouver en terrain familier. Edifiante, cette citation est en gras dans l’article : « Un leader doit avoir le courage d’être un dictateur pour le bien de tous. » C’est fou ce que les milliards rendent courageux. Et transparents. Parce que cette transparence là possède non seulement le mérite insoupçonné d’être très claire, elle nous annonce en plus que, dans la sphère de l’économie comme dans celle de la politique, les dictateurs sont de retours.

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01/02/2008

France Culture et les gloussements

Les hasards de la programmation m’ont offert un moment de grâce. J’étais dans ma cuisine et je boulottais, en écoutant la radio, une salade au cervelas maison, après qu’on a tant parlé récemment de cette madeleine de Proust collective.

 

Sur France Culture, le programme de midi, c’est Tout arrive, la fameuse émission d’Arnaud Laporte. Il invite un ou une artiste, et j’ai honte d’avouer que j’ai déjà oublié de qui il s’agissait hier. Les chroniqueurs y vont de leurs commentaires, moi j’ai aimé, moi j’ai adoré, moi j’ai pas vraiment compris, et ne vouliez-vous pas en réalité dire ceci plutôt que cela. La voix d’Arnaud Laporte est affectée et traînante comme la caricature d’un résident à vie du Café de Flore. Pendant une heure, il encense d’une façon éhontée un inutile qui parle de son travail avec un ton qui signifie chef d’œuvre, ou qui évoque l’urgence dans laquelle il écrit, ou la colère qu’il éprouve face à toutes les injustices. J’en rajoute ? Ecoutez vous-mêmes, c’est au-delà de l’entendement. On pourrait en revanche m’accuser de tirer sur l’ambulance. Après tout, où parle-t-on encore de culture au milieu de la journée, et que reste-t-il sans Arnaud Laporte, sinon du foot ou Céline Dion. Soit. Je dois donc dévoiler ce qui, tout au fond, me crispe autant et provoque chez moi ce masochisme irrépréhensible qui ne me fait pas tourner le bouton. C’est le bruit de fond de l’émission : des gloussements.

 

Je les imagine autour de la table dans le studio d’enregistrement. L’un d’eux évoque une vacherie, forcément sibylline pour 98% des auditeurs. Ou alors un contresens très amusant, un irrésistible trait d’esprit. Et tous et toutes autour de la table, ils s’esclaffent, ils célèbrent leur connivence de nantis de l’intelligentsia, mais avec distinction, la bouche à peine entrouverte, ce qui provoque un rire étouffé et nasal qu’on appelle gloussement. Cette expression presque imperceptible m’en raconte plus sur ceux qui sont assis là que tous leurs discours.

 

Et puis Laporte et ses bardes s’en vont lorsque survient la journaliste de l’émission qui lui succède. En l’occurrence, Sonia Kronlund de l’émission documentaire Les pieds sur terre. Hier elle avait ouvert un micro devant une barre d’immeuble de la banlieue nord d’Amiens. Dans la bouche de jeunes soit au chômage soit travaillant comme magasiniers ou maçons à l’autre bout du pays, la haine nue contre le système, la rage et le désespoir résonnent comme une plaque de métal que l’on broie. Un peu de provocation, sans doute, un peu de bravade, mais certains mots, certaines histoires sentent le vécu. L’un d’eux explose : « Quand est-ce qu’on arrêtera de me dire que je suis un Français issu de l’immigration ? Faut arrêter, je suis né ici il y a trente ans, mon père était français. C’est ma gueule ou quoi ?! C’est mon accent ?! » Et c’est du même tonneau pendant une demi-heure : la misère, la violence et la frustration d’une frange de la société qui, en dépit du dogme de l'intégration, n'en finit pas de se communautariser.

 

Cette juxtaposition d’un monde nombriliste, délicat et aveugle, et d’un autre transpirant, excité et haineux, n’était pas en soi exceptionnelle, et c’est bien là le drame : pendant que les uns font de l’esprit, les autres manquent tragiquement d’humour. Les précédents ne manquent pas. D’y penser, j’en glousse.

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