23/04/2008

Vanity Fair et les colons

Tout près d'où je vivais à Londres, il y a Kensington Palace Gardens, l'une des rues les plus chères du monde. D'accès privé, gardée par d'élégants portails frappés aux écussons royaux, elle donne accès au Palais de Kensington où la princesse Diana passait ses journées entre gymnastique et séries télé. On peut toutefois s'y aventurer à pied, ce que je fis très souvent avec mon épouse pour rejoindre le quartier de South Kensington et ses musées. Large, rectiligne, ombragée, opulente, ses quelques centaines de mètres sont bordés de demeures victoriennes immenses et qui s'efforcent toutes de le faire savoir. En lisant l'histoire du quartier, j'appris que la famille Cholmondeley, barons Delamere, autrefois richissime, avait été contrainte de vendre sa propriété pour quelques misérables centaines de milliers de livres dans les années cinquante. Aujourd'hui, Lakshmi Mittal, le baron indien de l'acier, y a acquis son pied à terre pour 200 millions de francs.

Pourtant, le nom et l'histoire de cette famille imprononçable m'était resté dans l'oeil. J'imaginais, je ne sais pourquoi, les adieux de ces barons à leur demeure, adresse et honneur de leur lignée. Un jour froid de septembre dans les années 50, deux ou trois Bentleys bicolores emportent quelques hommes sombrement vêtus, accompagnés de leurs femmes impossiblement élégantes. Nigel a déjà fait porter les effets de Madame et Monsieur à leur nouvelle adresse. En se retournant une dernière fois sur la maison de son enfance, le 4e Baron Delamere sent sa gorge se serrer, lui qui va désormais devoir se contenter d'un humiliant duplex de 400 mètres carré à Bayswater, on the wrong side of the Park. Je sais, j'exagère, mais en vivant dans le Londres d'aujourd'hui avec le rêve de celui d'hier, celui du thé, des bouteilles de lait en verre, des bobbies et de l'odeur de charbon en hiver, ces aimables fantômes m'ont accompagné partout.

J'avais oublié cette histoire, quand Vanity Fair me l'a rappelée d'une façon brutale. Il se trouve que Thomas Cholmondeley, héritier du 5e baron Delamere, né en 1968 et éduqué au collège d'Eton, est en prison au Kenya. Diable, l'hériter de l'homme à la Bentley bicolore, accusé de meurtre. L'une des premières qualités de l'article était de m'apprendre que Cholmondeley se prononce "Chumley", ce qui paraît tout à fait évident après coup. Thomas, longuement interviewé, s'indigne d'ailleurs que ceux qui sont venus le chercher s'en sont pris à lui en criant "Cholmonley! Cholmonley!". Ils ridiculisent mon nom, s'indigne-t-il sincèrement. Le procès en cours, où l'héritier du baron Delamere (Tom pour les intimes) risque de laisser sa peau, doit éclaircir les circonstances qui ont poussé cet homme à perdre son sang-froid britannique et à faire feu sur un garde-chasse qu'il dit avoir pris pour un bandit. Et de cela, tout le monde se fout éperdument.

357149467.jpg



Parce qu'il s'agit avant tout du procès de tout un système, de tout un symbole. Vanity Fair m'a aussi appris que les Cholmondeley n'avaient pas émigré à Bayswater mais s'en étaient retournés au Kenya où ils possèdent un ranch. Plus proche en réalité du petit pays que du gros ranch, la propriété s'étend sur 200 kilomètres carré et compte 10'000 têtes de bétail. Pour maintenir le gazon anglais, faut se lever de bonne heure. Thomas a toujours ou presque vécu là et s'y sent chez lui. Il est connu dans les environs, tout comme ses ancêtres récents, pour ses excentricités et son tempérament tête brûlée. En lisant l'article, on découvre une existence tout droit sortie d'Out of Africa, le récit de Karen Blixen. Et rien, en cent ans, ne semble avoir changé: immense maison abritant une famille éduquée en Europe, chassant le buffle, servie par un personnel noir, recevant le gratin de Londres et Paris pour d'amusants safaris où l'on admire une gazelle avant d'en faire une tête de lit. Il semble que le procès de Tom, quelles que soient ses circonstances exactes, soit venu bousculer quelque peu les choses, déjà pas franchement roses depuis qu'au Zimbabwe le président Mugabe a déclaré la guerre aux propriétaires terriens blancs, surtout anglais.

De quelques semaines de travail au Cameroun en 1999, j'avais gardé l'impression que les Blancs étaient encore totalement en contrôle de l'économie et que l'Ambassade de France était au moins aussi importante que le palais du président Biya. En entrant un matin dans une boulangerie, une haie silencieuse s'était formée pour moi du pas de porte au comptoir, avec une singulière évidence. Pour Tom, dans sa prison, ce genre de situations devait être la vie quotidienne. Pour lui et ses semblables, la fin de règne sera très dure, plus dure encore peut-être que de devoir se séparer d'une grosse maison au centre de Londres, et qu'un Indien rachètera un jour.

Commentaires

Dans très peu de temps, le Kenya va passer de très mauvais moments, pas seulement pour lord Chumley. Je me demande d'ailleurs bien ce qu'ils lui reprochent, à ce pauvre homme. On ne se balade pas de nuit à portée de fusil, c'est bien évident. Que manigançait ce garde-chasse ?
Quand mon patron suisse-allemand a acheté un ranch en Afrique du sud il y a une quinzaine d'années, le fermier afrikaner lui a expliqué que dès le soleil couché, quiconque s'aventurait alentour devait être tiré sans pitié. Le cadavre éventuel devait être amené le lendemain matin au poste de police et l'histoire s'arrêtait là. Non sans raisons, d'ailleurs. Le nombre de fermiers blancs tués en Afrique du sud est d'un par semaine depuis la fin de l'apartheid. D'accord, ce n'est rien du tout en comparaison des meurtres urbains, mais bon. Si vous étiez fermier et que vous aperceviez une ombre le soir autour de chez vous, vous n'hésiteriez certainement pas à faire comme tout le monde. Donc toute la petite famille suisse-allemande s'est mise à l'apprentissage du tir à l'arme automatique, le père, la mère, le fils et la fille. Je me demande ce qu'ils sont devenus...
Et surtout pourquoi les Kenyans en veulent à cet aristocrate anglais, by Jove ?
Par sympathie pour l'infâme Mugabé ?

Écrit par : Géo | 23/04/2008

Il se trouve que Tom avait déjà tué un gaillard quelques mois auparavant dans des circonstances également troubles, mais dont il s'était fait immédiatement innocenté, fautes de preuves. Pour le coup, ce deuxième meurtre indique un certain trait de caractère, un côté "trigger-happy" que ne cessent désormais de confirmer les voix anonymes d'anciens amis ou connaissances. Le deuxième meurtre était un garde-chasse en civil, chargé d'une mission undercover. Tom lui a tiré dessus semble-t-il sans sommation, et l'autre n'était pas armé... Ce qui se passe en Afrique du Sud est épouvantable, et pareil au Zimbabwe. L'histoire de Tom peut apporter un éclairage un peu différent, et probablement utile, non?

Écrit par : david laufer | 23/04/2008

Voilà qui pourrait donner des idées à quelques UDC (de Suisse dite primitive ?), qui tireraient à vue sur des Serbes, Albanais ou Kosovars. Finalement, Mugabé membre d'honneur de l'UDC, peut-être pour bientôt...

Écrit par : Julien | 23/04/2008

DL@ Evidemment, vu sous ce nouvel angle, M.Tom se prend visiblement pour Zavaroff.
Il n'en reste pas moins que tous les crimes abominables relevant de l'épuration ethnique qui ont eu lieu ces derniers temps au Kenya ne seront jamais punis...

Julien@ Je ne suis pas sûr que vous ayiez tout compris...

Écrit par : Géo | 24/04/2008

Je connais très bien, j'ai séjourné à côté (Palace Court). Mais du mauvais du côté du parc, évidemment. Vanity vanitatum.

Ce Julien est un des droïdes qui ont reçu la puce anti-UDC. Vous ne pourrez rien en tirer d'autre.

Écrit par : Pierre-André Rosset | 25/04/2008

Deux différences fondamentales nous séparent, le Rosset et moi-même :
1. J’ai reçu un cerveau à ma naissance et je sais m’en servir.
2. Mon père et ma mère n’étaient pas frère et sœur.
Tout le reste n’est qu’étalage de pseudo-culture à la Sarkozy.

Que David veuille bien me pardonner.

Écrit par : Julien | 25/04/2008

Vous êtes tous pardonnés. Mais de grâce réservons nos meilleures flèches à ceux qui les méritent.

Écrit par : david laufer | 26/04/2008

Les commentaires sont fermés.