26/04/2008

L.A. Times et l'évêque-président

Pour certains, découvrir la Patagonie ou l'Amazonie est la tentation de toute une vie. Personnellement, ça ne m'a jamais vraiment attiré et, sans rentrer dans de trop longues considérations, je pense qu'il doit y avoir là un fond vaguement vieil Européen encombré de son complexe de supériorité: comme les couronnes d'Espagne et du Portugal ont presque entièrement exterminé la culture indigène, ce qui reste aujourd'hui, c'est la nature et une culture à dominante post-coloniale. Et puis Tintin et les Picaros a fait le reste. Je demeure encore victime d'une certaine image de l'Amérique du Sud, terre de colonels de carnaval, d'églises baroques, de temples enfouis, d'agents de la CIA qui dirigent tout en sous-main, de barons de la drogue, de plats épicés et de quadrupèdes méprisants. Jamais je n'ai poussé plus loin que le Mexique, le Guatemala et le Honduras, et puis je suis reparti, satisfait de pouvoir clamer que j'avais vu l'Amérique Latine.

Pourtant tout est en train de se passer comme si cette région, longtemps réduite à servir de champs de foire pour les Etats-Unis, était en passe de devenir un véritable laboratoire politique de l'avenir. Comme si, fatigué de jouer les faire-valoir, le continent tout entier s'affirmait contre son puissant voisin du Nord, et contre l'Europe elle-même. C'est Castro, moribond sur son île ruinée, qui doit bien rigoler. Il aura réussi, malgré tout, le pari de rester au pouvoir et de faire de l'Amérique Latine un espace de résistance politique aux Etats-Unis. Les élections successives de représentants d'une gauche dure telle que Chavez au Vénézuela, Lula en Argentine, Morales en Bolivie, viennent ainsi d'accueillir un nouveau-venu, Fernando Lugo, récemment élu président du Paraguay. Les Etats-Unis ont-ils abandonné la partie, après avoir installé et entretenu tant de dictateurs à leur botte durant des décennies? Ou est-ce que simplement ils ne parviennent plus à se faire entendre? Cela semble plus probable étant donné la puissance de la vague en cours. Ce qui est plus épicé dans le cas de Lugo, c'est qu'il est évêque, qu'il est lié au mouvement très controversé de la théologie de la libération, et que le Vatican conteste encore son élection car il est interdit à un prêtre d'exercer un mandat politique. Lugo répond qu'il a quitté la prêtrise très formellement pour pouvoir être candidat et renverser le parti Colorado, en place depuis 60 ans. Le portrait qu'en dresse le L.A. Times semble avertir entre les lignes ses lecteurs, très concernés par l'immigration "latino", que le gaillard est à prendre très au sérieux.

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Quel contraste avec ce qui se passe en Europe et aux Etats-Unis. L'Angleterre travailliste de Blair a mis en place une politique plus capitaliste encore que celle de Sarkozy, plus libérale que celle de Merkel. Zapatero, un peu plus socialiste que Brown, a tout de même été réélu sur un programme économique très libéral. Les Etats-Unis semblent prêts à reconduire les Républicains à la Maison-Blanche, déconcertés par les combats internes chez les Démocrates. Chez nous l'UDC a carte blanche pour mener une politique conservatrice dont la violence eût été impensable il y a 20 ans, comme en témoignent ces campagnes d'affichages dignes des placards anti-juifs du Paris occupé. En d'autres mots, la droite ne cesse de s'affirmer et de gagner en puissance depuis la chute du Mur en 1989. Les Socialistes de tous bords, réduits à la politique du "d'accord, mais...", se réduisent comme peau de chagrin et les déçus parmi eux vont grossir les rangs des nationalistes ou des trotskystes.

Il n'est donc pas très étonnant dans ce contexte qu'une partie non négligeable de la jeunesse actuelle brandisse des portraits du Che, de Castro mais aussi de Chavez ou de Lula comme emblèmes de leurs rêves politiques. Le futur appartient-il à cette idéologie-là, ce mélange de foi chrétienne, d'anti-américanisme et de marxisme? Une chose est certaine, c'est que les succès actuels du capitalisme et des idées de droite, partout sur le vieux continent, prendront fin un jour ou l'autre. Reste à savoir si la gauche d'Amérique Latine, ce mouvement apparemment irrésistible, annonce un mouvement encore plus large, une sorte de retour de pendule qui remettra chez nous le communisme à la mode. Avec les crises financières qui s'enchaînent et le coût de la vie qui ne cesse d'augmenter, peut-être les conditions seront-elles bientôt réunies. Lorsque ce jour sera revenu, ce sera du dernier chic d'aller à Asuncion.

17:11 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (64)

23/04/2008

Vanity Fair et les colons

Tout près d'où je vivais à Londres, il y a Kensington Palace Gardens, l'une des rues les plus chères du monde. D'accès privé, gardée par d'élégants portails frappés aux écussons royaux, elle donne accès au Palais de Kensington où la princesse Diana passait ses journées entre gymnastique et séries télé. On peut toutefois s'y aventurer à pied, ce que je fis très souvent avec mon épouse pour rejoindre le quartier de South Kensington et ses musées. Large, rectiligne, ombragée, opulente, ses quelques centaines de mètres sont bordés de demeures victoriennes immenses et qui s'efforcent toutes de le faire savoir. En lisant l'histoire du quartier, j'appris que la famille Cholmondeley, barons Delamere, autrefois richissime, avait été contrainte de vendre sa propriété pour quelques misérables centaines de milliers de livres dans les années cinquante. Aujourd'hui, Lakshmi Mittal, le baron indien de l'acier, y a acquis son pied à terre pour 200 millions de francs.

Pourtant, le nom et l'histoire de cette famille imprononçable m'était resté dans l'oeil. J'imaginais, je ne sais pourquoi, les adieux de ces barons à leur demeure, adresse et honneur de leur lignée. Un jour froid de septembre dans les années 50, deux ou trois Bentleys bicolores emportent quelques hommes sombrement vêtus, accompagnés de leurs femmes impossiblement élégantes. Nigel a déjà fait porter les effets de Madame et Monsieur à leur nouvelle adresse. En se retournant une dernière fois sur la maison de son enfance, le 4e Baron Delamere sent sa gorge se serrer, lui qui va désormais devoir se contenter d'un humiliant duplex de 400 mètres carré à Bayswater, on the wrong side of the Park. Je sais, j'exagère, mais en vivant dans le Londres d'aujourd'hui avec le rêve de celui d'hier, celui du thé, des bouteilles de lait en verre, des bobbies et de l'odeur de charbon en hiver, ces aimables fantômes m'ont accompagné partout.

J'avais oublié cette histoire, quand Vanity Fair me l'a rappelée d'une façon brutale. Il se trouve que Thomas Cholmondeley, héritier du 5e baron Delamere, né en 1968 et éduqué au collège d'Eton, est en prison au Kenya. Diable, l'hériter de l'homme à la Bentley bicolore, accusé de meurtre. L'une des premières qualités de l'article était de m'apprendre que Cholmondeley se prononce "Chumley", ce qui paraît tout à fait évident après coup. Thomas, longuement interviewé, s'indigne d'ailleurs que ceux qui sont venus le chercher s'en sont pris à lui en criant "Cholmonley! Cholmonley!". Ils ridiculisent mon nom, s'indigne-t-il sincèrement. Le procès en cours, où l'héritier du baron Delamere (Tom pour les intimes) risque de laisser sa peau, doit éclaircir les circonstances qui ont poussé cet homme à perdre son sang-froid britannique et à faire feu sur un garde-chasse qu'il dit avoir pris pour un bandit. Et de cela, tout le monde se fout éperdument.

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Parce qu'il s'agit avant tout du procès de tout un système, de tout un symbole. Vanity Fair m'a aussi appris que les Cholmondeley n'avaient pas émigré à Bayswater mais s'en étaient retournés au Kenya où ils possèdent un ranch. Plus proche en réalité du petit pays que du gros ranch, la propriété s'étend sur 200 kilomètres carré et compte 10'000 têtes de bétail. Pour maintenir le gazon anglais, faut se lever de bonne heure. Thomas a toujours ou presque vécu là et s'y sent chez lui. Il est connu dans les environs, tout comme ses ancêtres récents, pour ses excentricités et son tempérament tête brûlée. En lisant l'article, on découvre une existence tout droit sortie d'Out of Africa, le récit de Karen Blixen. Et rien, en cent ans, ne semble avoir changé: immense maison abritant une famille éduquée en Europe, chassant le buffle, servie par un personnel noir, recevant le gratin de Londres et Paris pour d'amusants safaris où l'on admire une gazelle avant d'en faire une tête de lit. Il semble que le procès de Tom, quelles que soient ses circonstances exactes, soit venu bousculer quelque peu les choses, déjà pas franchement roses depuis qu'au Zimbabwe le président Mugabe a déclaré la guerre aux propriétaires terriens blancs, surtout anglais.

De quelques semaines de travail au Cameroun en 1999, j'avais gardé l'impression que les Blancs étaient encore totalement en contrôle de l'économie et que l'Ambassade de France était au moins aussi importante que le palais du président Biya. En entrant un matin dans une boulangerie, une haie silencieuse s'était formée pour moi du pas de porte au comptoir, avec une singulière évidence. Pour Tom, dans sa prison, ce genre de situations devait être la vie quotidienne. Pour lui et ses semblables, la fin de règne sera très dure, plus dure encore peut-être que de devoir se séparer d'une grosse maison au centre de Londres, et qu'un Indien rachètera un jour.

08/04/2008

Le Daily News et la courtisane

On a déjà beaucoup parlé de la démission du gouverneur de New York Eliot Spitzer à la suite d’un nouveau SSS, ou scandale singulièrement salace. Il y était question de jeune prostituée, de nuit facturée à 4'300 dollars et de l'ignominieuse chute d’un homme qui avait construit sa carrière sur une réputation de probité morale. C’est au fond une histoire bien banale, presque prévisible. Même Bill Clinton n’avait rien inventé avec sa stagiaire, ses cigares et l’usage insolite auquel ils furent soumis sur cette dernière. Je viens aussi de lire dans Vanity Fair l’histoire d’un homme qui se dit le fils naturel de JFK. Et pourquoi pas, quand on sait que le président défunt était surnommé 2-minute-Jack par les pleines garnisons de femmes que les services secrets mettaient à sa disposition. On sait depuis Rome que le pouvoir corrompt et fait perdre la tête à ceux qui l’exercent. Or le pouvoir politique, très réel, ne signifie rien pour celui qui en jouit s'il n'est pas confirmé par le sentiment de puissance, plus immatériel, qu'on peut obtenir par la possession physique, qu'elle soit sexuelle ou meurtrière. Je me sentirais donc un peu naïf de m’offusquer de ce énième SSS politique.

 

Le Daily News, un tabloïd new-yorkais, met le projecteur dans une récente édition sur l’aspect féminin de ce SSS. On voit sur sa couverture une photo provocante d’Ashley Alexandra Dupré, nom d’emprunt de la jeune brune en question, avec laquelle une sortie au cinéma et une crème glacée s’obtiennent en prenant une hypothèque sur votre appartement. Bien dotée par la nature et affichant des tenues minimalistes, elle correspond en tous points à l’idée qu’on s’en fait : jeune, plutôt mignonne, gonflée et sans scrupules. A voir la photo du gouverneur, qu’on appelle désormais « le client numéro 9 » et qui fait furieusement penser au gardien d’une prison face à une crise de sureffectif, on devine qu’elle ne couchait pas avec lui pour son charme. Probablement pas non plus parce que « c’est la mode et qu’elle est snob », comme le suggérait Brassens. Pour de l’argent ? La demoiselle gagnait correctement sa vie et ne risquait pas d’être jetée à la rue. Alors pourquoi ? Par impatience, voilà pourquoi.

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Je ne vais pas jeter la pierre à Ashley Alexandra Dupré, alias Ashley Youmans, son vrai nom, alias Kirsten pour ses fortunés clients. Elle est le produit extrême d’une époque extrême. En cela elle est plus intéressante que son client, plus révélatrice du système qui lui a donné vie. Et puis elle me fait penser à Jérôme Kerviel, le trader fou qui jonglait avec les dizaines de milliards de la Société Générale. Les deux sont des apprentis sorciers, des jouets pour des forces qui les dépassent très largement, ont un système de valeurs personnelles pour le moins flou et sont prêts à tout pour être riches, célèbres et puissants. Ils n’ont pas le temps d’attendre de le devenir, peut-être, un jour. C’est ici, maintenant, tout de suite. Leur gloire aussi fulgurante qu'inattendue grâce à Internet vient d'ailleurs les conforter dans leurs choix stratégiques. Alors, ce cynisme violent et décomplexé, cette soif d’excès, ce contexte de crises financières en série, ces multimilliardaires clinquants auxquels se heurtent la masse grondante des pauvres qui ne cessent de s’appauvrir, et cette montée irrésistible des nationalismes, ça ne vous rappelle rien ?