05/05/2008

France Inter et le capitalisme de grand-père

En longeant le lac cet après-midi de Vevey à Villeneuve, je suis repassé par Montreux. Et une fois de plus mon cœur s’est serré dans ma poitrine en voyant cette rive informe et inondée de voitures, ces devantures tapageuses et ces immeubles en béton armé, lugubres, banlieusards. Ces blocs font penser à de fausses dents dans le parfait sourire que devait autrefois offrir l’élégant alignement des immeubles fin-de-siècle à balustrades, rêve rilkien d’un Montreux détruit au marteau-piqueur. Et on continue de les anéantir, ces délicieuses tartes à la crème, ces balcons de fer forgé et ces marquises, pour les remplacer par des verrues qui vous inspirent immédiatement ce je-ne-sais-quoi suicidaire. On est même parvenu à faire croire à celui qui pénètre dans Vevey en venant de l’Ouest qu’il s’agit non pas d’un joli bourg vigneron, lacustre et commerçant, mais d’une zone industrielle. Depuis 1940, n’a-t-on appris à nos architectes à ne faire que des bunkers ?

 

Tandis que je maudissais allégrement ces ingénieurs militaires qui ne disent pas leurs noms, France Inter passait une émission sur le capitalisme des dynasties alsaciennes protestantes. On évoquait les Schlumberger, les Herrenschmidt, les de Dietrich, tous ces noms qui respirent le charbon, le cuir et l’acier. Une époque où Montreux devait recevoir ces barons de l’industrie et leurs longues suites, où la rotonde du Palace devait résonner du rire de ces duchesses et de ces capitalistes sûrs d’eux et paternalistes. Toutefois en écoutant les explications qu’en donnait l’émission, si Montreux a effectivement résonné du rire de certains barons, il ne s’agissait probablement pas de ceux-là. Car le capitalisme n’a pas toujours été celui que nous connaissons aujourd’hui. Ainsi, les Herrenschmidt. Vieille dynastie industrielle capable de dépasser la définition d’usage - le grand-père aigle, le fils faucon, le petit-fils vrai con – pour parvenir à la quatrième génération et au-delà, les Herrenschmidt ont fait fortune dans les tanneries. Développant ses ateliers jusqu’à en faire les plus importants de France ou presque, la famille se refuse pourtant à jouir du fruit de son labeur et mène une vie simple. Le progrès en a finalement raison sous la forme de polymères et de caoutchouc. En 1968 « Monsieur Philippe », comme l’appellent les ouvriers dans la plus pure tradition paternaliste, doit donc se résoudre à tout vendre.

 

Ayant liquidé ses tanneries familiales, Philippe Herrenschmidt doit louer un appartement en ville de Strasbourg. Selon la tradition protestante, celle qui a forgé le capitalisme industriel moderne sur le modèle monastique, tout bénéfice est aussitôt réinvesti et on ne conserve que le nécessaire pour vivre. Monsieur Philippe lisait la Bible tous les matins, était tout imprégné de ces principes d’airain et n’avait donc pas accumulé de fortune personnelle. Tous les bénéfices réinvestis avaient permis aux tanneries Herrenschmidt d’introduire congés payés, logements pour ouvriers et sécurité sociale avant même les réglementations gouvernementales. Aujourd’hui encore, les monastères ne fonctionnent pas différemment : la communauté de Taizé en Bourgogne réinvestit immédiatement le produit très important de ses ventes de poteries, prisées dans toute l’Europe. La communauté elle-même ne s’enrichit pas, elle subvient à ses besoins puis réinvestit le reste dans ses outils de production.

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Aujourd’hui, les Monsieur Philippe qui vendent leur patrimoine industriel se retrouvent à la tête d’une fortune en liquide, en stock-options, en immeubles et en avantages divers. Et même si ce patrimoine n’est pas vraiment le leur, même si en plus ils  l’ont dilapidé par des stratégies hasardeuses, ils parviennent encore à s’en tirer avec une fortune considérable, comme viennent de le prouver les PDG de Merryl Lynch ou de Morgan Stanley. Chacun d’eux a touché plus de 100 millions de dollars après avoir coûté des milliards à leurs entreprises. Sans compter l’abonnement à vie au club de golf et l’usage discrétionnaire du jet de la compagnie. Au-delà des valeurs et du temps qui passent, nous nous trouvons probablement face à une crise de perspectives : plus personne ne croit au réinvestissement, tout le monde ne pense plus qu’à s’enrichir le plus vite possible. N’y croit-on plus parce qu’on sent que la fin est proche, que le Titanic est prêt à sombrer, ou alors s’est-on seulement perdu en chemin ? Il est néanmoins peu surprenant, dans ce monde-là, qu’on préfère des tonnes de petites verrues en béton à de magnifiques bâtiments avec vitraux, hauts plafonds et parquets lustrés.

Commentaires

L'architecture contemporaine fonctionne un peu comme le conte de l'empereur qui croît se promener drapé dans un costume invisible, et que personne, ou presque, n'ose lui dire qu'en réalité il se promène nu. C'est le principe du snobisme : il suffit de dire que les lignes sont "pures", que les volumes bla bla bla... Personnellement, j'aime beaucoup les idées et les réalisations de Leon Krier, qui sont à l'opposé du vulgaire bétonnage.

Écrit par : Inma Abbet | 06/05/2008

Il y a une constante dans l'histoire récente : les utopies libertaires, les "fais comme voudras" se terminent toujours par une prise de pouvoir autoritaire. La raison est assez simple : là où il n'y a pas de lois claires et généralement reconnues, c'est la loi du plus fort qui s'impose, ainsi que la cacophonie des minorités réclamant toute sorte de privilèges et usant de l'intimidation à l'encontre de leurs détracteurs. Le problème peut être étudié selon plusieurs aspects. La diffusion de fausses statistiques pour donner un plus grand poids à des groupuscules ultra-minoritaires en est un, mais pas seulement. Il y a aussi l'auto-censure de ceux qui n'osent pas critiquer des comportements inadmissibles parce que "on n'a pas le droit de juger..."

Écrit par : Inma Abbet | 12/05/2008

L'auto-censure, la seule, la vraie, celle que j'aime, celle qui nous bouffe, celle qui finira par tout foutre en l'air, par tout ratatiner, par tout ratiboiser, par tout anéantir à coups de oui mais, de n'exagérons rien, de ne nous énervons pas.

Écrit par : david laufer | 12/05/2008

En effet, quand on exagère on tombe dans le chapitre "fausses statistiques" qui sont aussi profitables aux minorités qu'aux partis populistes.

Écrit par : Inma Abbet | 12/05/2008

Et c'est ainsi qu'on entretient un cercle vicieux dont l'issue est incertaine.

Écrit par : Inma Abbet | 12/05/2008

Mais comment en Suisse peut-on laisser détruire le patrimoine historique? N'y a-t-il pas des associations de défense du vieux Montreux ou du vieux Vevey. A Metz on a su en grande partie préserver les vieux quartiers. Si les suisses continuent ainsi ils vont perdre des touristes. Essayez de vous défendre de créer des associations de défense du patrimoine . Comme partout ailleurs les affairistes sont là comme des charognards prêts à tout raser

Louis

Écrit par : hervé | 13/06/2008

Je suis surpris des commentaires fait sur Philippe Herrenschmidt. Le rédacteur semble ne pas connaitre le dossier, d'une part Philippe Herrenschmidt n'atait pas propriétaire des actions de la tannerie de Strasbourg, d'autres part les actions sociels dont il fait état, ont été mises en places par ses parents et grands parents, entre autre, à une époque ou l'Alsace n'atait pas française. Nous savons que le développement des actions sociales était plus avancé en Allemagne qu'en France avant la première guerre.
Si toutefois David Laufer veut échanger plus avant sur ce sujet, il peut me contacter directement, je suis un petit fils de Ph Herrenschmidt et n'ai pas l'honneur de connaître David Laufer.

Écrit par : Patrce Bijon | 06/01/2009

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