16/05/2008

Politika et la Grande Nébuleuse

Dans le train qui m’emmenait à Vevey ce midi, j’ai aperçu le bateau le Rhône qui cinglait vers le Haut Lac. Sautant du train à Cully puis dévalant les petites rues comme un dératé, j’ai couru le long du quai et me suis précipité, hors d’haleine, sur la passerelle d’aluminium. Une fois installé sur le pont avant, j’ai commandé une bière, fermé les yeux sous le soleil et la brise de mai, et béni le pays qui m’offre pareil moyen de transport pour revenir du bureau. Car je n’ai pas toujours connu de tels taxis.

A Belgrade, ceux que j’utilisais dataient d’avant la guerre. C’étaient d’antiques Mercedès 123, des Golf 1, des Opel Kadett, sans parler des Lada, des Yugo Koral et des Yugo Skala ou même des Wartburg. Les fauteuils défoncés, la fumée si épaisse qu’on distinguait à peine le chauffeur, les hoquets du moteur et des amortisseurs, voilà des choses qu’on n’oublie pas lorsqu’on pénètre dans un taxi Honda de la ville de Lausanne avec un inexplicable sentiment de regret. Ce sont des différences faciles à identifier, concrètes. Il existe cependant entre la Serbie et la Suisse des similitudes plus difficiles à accepter.

Un exemple entre mille, la politique. On vient d’y tenir des élections générales pour la xième fois depuis la chute de Milosevic, et pour la deuxième fois depuis une année seulement. Pour une fois les urnes ont accouché d’une grosse surprise. Défiant les sondages, le parti proeuropéen du Président Tadic a obtenu une victoire sans partage. Les nationalistes de Seselj, embastillé actuellement à La Haye, ont eux reçu une gifle alors qu’on les donnait largement vainqueurs. Pourtant, dans ce système où l’on compte autant de partis que de taches sur une Holstein laitière, c’est l’arithmétique post-électorale qui décide de tout.

Un peu comme en Italie, ou comme en France. Ou comme chez nous ? On se paye de mots en prétendant que la multiplicité des partis représente l’éventail des sensibilités de toute une société. Alors que dans un parlement les députés n’ont en général qu’à voter pour, ou contre un projet. Ce système à multiples partis permet en réalité de diffuser, d’éclater les voix populaires en une énorme nébuleuse dont seuls les députés et futur ministrables ont le droit de faire façon, pour ou contre la volonté populaire. En l’espèce, la Serbie, qui vient de voter massivement pour l’Europe et la continuation des réformes, risque bien de se retrouver avec un gouvernement résolument anti-européen. Le vieux quotidien Politika, comme à son habitude, joue les intellectuels de service et rappelle les bienfaits du système en place. Alors que nous assistons, une fois de plus, à un déni de démocratie constitutionnalisé.

Notre dernière élection du conseil fédéral, le 12 décembre 2007, ne fut pas beaucoup plus reluisante que les manips balkaniques. Voilà les bienfaits de la politique des partis. Car nous aussi, derrière notre démocratie directe, nous basons notre politique sur l’existence d’une quantité de partis. En Angleterre ou aux Etats-Unis, depuis la nuit des temps, ce sont deux partis qui s’affrontent au sein desquels coexistent plus ou moins harmonieusement plusieurs courants de pensée. Plus que des partis, ce sont en réalité des camps suffisamment vastes et nuancés pour que les électeurs sachent s’y reconnaître. L’Amérique possède la plus ancienne constitution au monde encore en exercice, et l’Angleterre n’en possède même pas.

Les taxis lausannois fonctionnent très bien et notre démocratie n’est pas en ruine non plus. Mais c’est comme toujours : seuls les excès révèlent la nature des choses.

19:27 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (13)

Commentaires

Pas vraiment d'accord avec vous, cette fois. Ce qui caractérise notre temps en Suisse, c'est l'effondrement du centre droit. Avec le girouettisme congénital du PDC, qui ne nous aide pas. La bipolarisation ne nous réussit guère, nos équilibres sont trop fragiles.

Écrit par : Géo | 16/05/2008

Je ne suis plus sûr de rien. Notre formule magique a manifestement vécu, mais le système tient encore bon. Ceci dit, les élections législatives d'octobre ont tout simplement été invalidées par le centre gauche, et droit. Donc, au fond, les élections ne servent plus à grand chose. Aux USA, lorsqu'on vote à gauche, on obtient un gouvernement de gauche, et vice versa. Le peuple a, malgré tout, plus le dernier mot là-bas qu'ici.

Écrit par : david laufer | 16/05/2008

Ah parce que pour vous les Démocrates US sont vraiment à gauche ? "Ich kann nur lachen" Nicolas Bouvier, De l'usage du monde.

Écrit par : Géo | 17/05/2008

Je suis tout à fait d'accord avec vous, David, et je pense qu'il faudrait bannir tout système proportionnel qui donne trop de pouvoir à des petits partis qui ne représentent qu'une infime partie de la poulation. Il suffit de voir ce que cela a donné en Italie, il y a deux ans, c'est l'instabilité assurée. En Espagne, le système est encore plus pervers. Les petits partis régionaux font la pluie et le beau temps, et permettent aux socialistes de se maintenir au pouvoir (grâce à de très douteux arrangements). Le résultat de tout cela est le clientelisme, la corruption et l'absence de démocratie. Quand on finit par être gouverné par quelqu'un qui n'a pas été voté par la majorité, cela s'appelle de la fraude, mais une fraude parfaitement légale. Cependant, je serais aussi d'accord avec le commentaire de Géo : en Suisse, le centre droit aurait un grand rôle à jouer (au conditionnel).

Écrit par : Inma Abbet | 17/05/2008

Vous oubliez en fait le fédéralisme dans vos analyses...

Écrit par : Géo | 17/05/2008

En réalité, le proportionnel garantit une grande stabilité dans l'instabilité, et comme vous le dites si bien Inma, cela garantit aussi un clientélisme et une corruption décuplés. Bien sûr, la Suisse ne fonctionne pas de cette façon, et le fédéralisme permet un équilibre plus représentatif de la volonté populaire et du fonctionnement parlementaire. Mais nous ne sommes à l'abri de rien: le petit jeu pervers du 12 décembre était, à mon sens, un amer avant-goût de ce qui risque de se passer si les parlementaires persistent à agir d'une façon si corporatiste. Aux dernières nouvelles, avec l'histoire d'Evelyne, ils semblent plutôt confirmer ces craintes.

Et puis les Démocrates sont, malgré tout, à gauche des Républicains. Disons que c'est comme dans les petites vallées uranaises: il y a les conservateurs, et les archi-conservateurs. (Géo, basardez Bouvier et lisez plutôt son compagnon Thierry Vernet. Le culte qui entoure NB a vraiment trop duré).

Écrit par : david laufer | 17/05/2008

Oh, ce n'était pas de la Nicolasbouviermania, j'avais juste bien aimé ce personnage de médecin allemand perdu en Iran...
Et oui, c'est vrai que les Démocrates sont moins à droite que les Républicains (sauf sur la question raciale...). Cela ne fait pas d'eux des gens de gauche, cela se saurait...

Écrit par : Géo | 17/05/2008

J'aimerais bien connaître votre avis sur le fait qu'une personne âgée n'a objectivement plus le droit d'aller boire un thé au buffet de la Gare d'Yverdon, parce que la probabilité de se faire agresser par la voyoucratie locale est objectivement beaucoup trop élevée, mais que l'on emmerde tout le monde pour des exercices bidon pour le M2, alors qu'on sait que l'accident en cause est du domaine du quasi - impossible ...
Ne me parlez pas du Titanic : l'iceberg et lui n'étaient pas sur des voies différentes.

Écrit par : Géo | 18/05/2008

"Alors que nous assistons, une fois de plus, à un déni de démocratie constitutionnalisé"

Je n'en suis pas si sûr. Le camp des pro-européens obtient 43,9% (ZES: 38,7%, LDP: 5,2%) et le camp des patriotes obtient 48,3% (SRS: 29,1%, DSS-NS: 11,3%, SPS: 7,9%).
Je ne vois pas en quoi un gouvernement SRS-DSS-SPS, indépendamment de ce qu'on pense de l'orientation de ces forces politiques, serait contraire à la volonté populaire. On est en tout cas bien loin d'une victoire sans partage ou d'un vote massif pour l'Europe.

D'ailleurs, si la coalition "pour une Serbie européenne" a gagné, c'est aussi parce qu'elle regroupe plusieurs partis politiques qui concouraient séparément aux dernières élections. Aux élections législatives de 2007, DS, G17+ et SPO obtenaient plus environ 33% séparément. Il y a une progression du camp pro-européen, mais pas autant que beaucoup de média le laissent penser.

Écrit par : Jean-Baptiste Blanc | 19/05/2008

En réalité vous ajoutez de l'eau à mon moulin. Parce que toute cette arithmétique, que je dénonce plus haut dans mon blog, est strictement spéculative. De quoi dépend que les petits partis d'entre deux décident d'aller avec la majorité ou l'opposition? Du vote démocratique? Non, de leur bon vouloir, c'est à dire de leur petite cuisine personnelle et complètement opaque. Que se promettent-ils dans leurs fameuses discussions ces jours-ci? On ne le saura jamais. L'avantage du système bipolaire, c'est que le gouvernement sort directement des urnes. En Serbie, tout dépend de ce qui se passe après le vote. Cela oblige à des alliance contre-nature, des coalitions par essence instables dans lesquelles chaque partie menace à tout moment de reprendre ses billes. C'est le règne de l'arbitraire au sein duquel le vote populaire n'a en réalité aucun poids

Écrit par : david laufer | 19/05/2008

Ce que je dis simplement, c'est que les Serbes n'ont pas voté massivement pour l'Europe, puisque les forces résolument pro-européennes (ZES, LDP) n'obtiennent pas 50% des voix. En réalité, dire que les Serbes ont voté pour l'Europe, c'est déjà faire de la petite arithmétique.

On peut souhaiter un système bipolaire. Mais qu'est-ce que cela apporterait à la Serbie? Dans la situation actuelle, un système bipolaire se formerait sur un clivage pro-UE/anti-UE, et non sur une opposition gauche-droite. A mon sens, cela aurait pour seule conséquence de diviser encore davantage le pays.

Écrit par : Jean-Baptiste Blanc | 19/05/2008

En effet, les Serbes n'ont pas massivement voté pour l'Europe. Mais ZES a su créer une unité PRE-ELECTORALE sur le sujet politique numéro 1. La Serbie vote en gros nationaliste depuis des années. Avec un système bipolaire on donnerait au moins la chance à un gouvernement, quel qu'il soit, de mener à bien un projet sans devoir systématiquement remettre tout à plat tous les ans pour cause d'élections, pour cause d'instabilité. Mais cette bipolarité, comme dans tous les états démocratiques où elle existe, permettrait également l'alternance et donc la chance aux pro-européens, de temps en temps, de faire valoir leur projet.

La division n'est pas celle qui existe dans un parlement qui en réalité ne peut fonctionner que sur un mode bipolaire: majorité ou opposition. La division n'est donc pas celle du pays. Tous les pays sont divisés, toutes les sociétés le sont: pour ceci, contre cela, etc. En Suisse, on n'est soit pour ou contre l'Europe, pour ou contre l'UDC, etc. La véritable division, celle qui mine la Serbie, c'est bien plutôt la division interne, celle qui bouffe et détruit de l'intérieur le camp pro-européen, qui le fait s'éclater en mille petits morceaux plus ou moins indépendants. Cette division n'est même pas profitable aux nationalistes qui ne savent pas vraiment contre qui ils se battent à l'intérieur du pays. En bref, dans le système actuel, le pire ennemi d'un Serbe, c'est un autre Serbe.

Écrit par : david laufer | 19/05/2008

Vous parlez tous des européens, mais l'Afrique alors ? Lisez mon article, de grâce !

http://victordumitrescu.blog.tdg.ch/archive/2008/05/20/vive-l-immigration.html

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 20/05/2008

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