26/05/2008

Vogue et la femme de

Que faire dans un entretien d’embauche lorsqu’on doute de votre santé physique, pour un job assez exigeant de ce point de vue ? Se dépoitrailler et gonfler ses pectoraux en hurlant ? Empoigner le bureau du responsable des ressources humaines et le jeter par la fenêtre ? A cette épineuse question, John McCain, candidat républicain à la Maison Blanche, a trouvé la réponse idéale parce qu’indirecte et pourtant explicite : il a collé sa somptueuse femme Cindy, blonde, riche et élégante, en couverture du magazine Vogue, édition US. Dans une pause alanguie, le regard perdu dans l’océan Pacifique au loin et les lèvres entrouvertes, Cindy distille son message pas très subliminal : son John, c’est un homme, un vrai.

 

Après avoir passé plusieurs années dans les geôles vietnamiennes, s’être fait briser tous les os des bras et des jambes, John McCain est revenu aux Etats-Unis en piteuse condition. Aujourd’hui les mauvaises langues se délient : McCain n’arrive pas à lever les bras jusqu’au ciel parce qu’il est complètement fichu, il n’en a plus que pour quelques mois, sa santé physique est au plus mal, comme sa santé mentale d’ailleurs, etc. C’est à cet instant que la blonde Cindy fait irruption sur la couverture de Vogue (on ne parle même pas de l’article indigeste et convenu sur le thème « ahahah-mon-labrador-vient-de-bouffer-une-côte-de-bœuf-à-150-dollars-qu’on-allait-se-faire-au-barbecue ! »). Pour ceux qui n’auraient pas compris, McCain faisait en même temps publier son check-up médical complet de plusieurs dizaines de pages, du style de ceux qu’on vous délivre à la Blécherette avant de vous renvoyer sur les routes, vous et votre Opel Kadett de 1989.

 

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La méthode McCain a ceci d’intriguant qu’elle innove un tout petit peu. Un tout petit peu, parce qu’en politique, malgré d’inquiétants développements, la femme sait heureusement rester à sa place de potiche, et avec le sourire. Que Carla Bruni, Chérie Blair, et même Hillary Clinton, dont la défaite aura surtout été celle de son Bill de mari, viennent seulement me contredire. Pourtant avant McCain, l’homo politicus préférait prouver très directement sa forme physique, trouvant pour épouse une femme convenable à laquelle il lui arriverait d’être fidèle. Le Président Félix Faure n’est-il pas mort à l’Elysée, en plein adultère, dans les bras de la Belle Mag, ce qui valut à cette dernière le surnom de « pompe funèbre » ? Ne trouve-t-on pas à Manille des cigares roulés à la main et gratifiés d’une bague portant leur marque, « Monica’s Special » ? A ces manières de rustre McCain préfère le « je-suis-encore-vert » murmuré avec une haleine de framboise, mais parfaitement audible. Ce que les Américains appellent « trophy wife » et les Serbes « sponsorousha », McCain vient donc de le clamer avec un éclat qui tromperait presque sur ses intentions, s’il n’était pas écrit Vogue en grosses lettres sur la couverture.

 

La blonde Cindy – quel prénom judicieusement choisi – provoque une légère urticaire, une irritation lassée parce que cent fois ressentie dans diverses situations : cette femme qui s’affiche pieds nus, allongée, maquillée comme une voiture volée, pourquoi se prête-t-elle à ce jeu-là ? Pourquoi veut-on nous faire croire qu’on veut parler d’elle alors que la mise en scène est celle qu’on réserve à un modèle pour une marque de pulls en mohair ? Et pourtant, il m’est bien inconfortable de jouer les porteurs de la cause féminine. J’ai toujours trouvé Aragon un rien puant, et pour tout dire suspect avec son vers « la femme est l’avenir de l’homme ». Il me fait penser au gros propriétaire terrien qui pousse ses esclaves à s’émanciper, en espérant que ça limitera les inévitables dégâts et qu’au moins on lui laissera la vie sauve. Que me reste-t-il à dire autre que ceci : entre hommes et femmes, en dépit de quelques changements matériels, il me semble que rien n’a vraiment changé.

00:45 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (10)

Commentaires

Merci de m'avoir appris que "urticaire" était principalement féminin. Pour ce qui est de l'alchimie hommes-femmes, cela ne finira que lorsqu'elles pratiqueront toutes la parthénogenèse et le délassement sexuel qu'avec quelques mâles du Kenya ou du Sénégal rigoureusement sélectionnés par elles. Et que donc, elles nous auront éliminés. Ces temps sont déjà bien en train d'advenir, non ?
PS. "Cindy" sur tous les dictionnaires proposés par lexilogos : "No matching terms found." j'aurais pas du faire le grec au collège...

Écrit par : Géo | 26/05/2008

Géo, votre vision me rappelle la fin des "Particules élémentaires" de Michel Houellebecq, roman où tous les personnages féminins étaient des nunuches passives ou agressives (ou les deux). C'est exactement l'inverse de la version féministe de ces choses-là, où l'homme tient toujours le rôle de la brute épaisse. Ce n'est pas ma vision des choses, mais je comprends que certains(es) en soient arrivé là. Cela dit, il y a une autre lecture possible de la couverture de Vogue (et du rôle de la potiche en politique). J'ai l'impression que les démocraties modernes n'ont jamais renoncé à une imitation plus ou moins consciente des mythes et des moeurs de la royauté à l'ancienne. Ainsi, aujourd'hui, un héritier royal peut épouser pratiquement n'importe qui, pourvu que l'élue rentre vite dans son rôle de potiche officielle. Autrefois on voulait des jeunes filles "sans passé"; de nos jours, on préfère des femmes qui ne rêvent pas d'un avenir trop bruyant étalé sur papier glacé, et peu importe leur passé. L'essentiel, c'est la stabilité. Et on voit la même chose chez les hommes politiques. Il faut qu'ils présentent une famille, une lignée "idéales". Une belle femme souriante joue ce rôle symbolique. Les femmes politiques préfèrent miser sur leurs enfants, voire sur leurs petits enfants, les afficher et se laisser photographier avec eux, les exemples sont nombreux en Europe et aux Etats-Unis. L'important, c'est d'offrir l'image d'une continuité, de quelque chose de solide.

Écrit par : Inma Abbet | 26/05/2008

Vous ne m'avez pas bien lu, Inma. J'ai dit qqch comme "tant qu'il y aura des hommes" ou selon l'humeur "tant qu'il y aura des femmes". Avec une nuance : je pense que les hommes sont en voie de liquidation. Bien sûr qu'ils réagiront quand ils s'en apercevront...

Écrit par : Géo | 26/05/2008

Je partage votre avis Inma, bien que les saillies de Geo contiennent bien une once de vérité. (quel démagogue impénitent je fais). Pourtant le coup de la stabilité comme seul besoin, ou besoin principal, ne me semble pas ou plus être d'actualité. Le code de la royauté, usité jusque sous Chirac, c'était une femme pour la photo, et des maîtresses pour les ragots. Or McCain et sa femme innovent ils me semblent, même un tout petit peu. Vogue, c'est super glamour, c'est pas Gala ou Paris Match. La couv de Vogue, on la réserve à des mannequins ou des actrices célèbres. Ce que Cindy vient faire là, on se le demande jusqu'au moment où la pose, le maquillage et la blondeur incandescente livrent enfin leur message évident: Cindy, c'est les deux à la fois, la femme stable ET la maîtresse voluptueuse, la maman des enfants ET le blonde en porte-jaretelles. Pour beaucoup de femmes, un modèle inatteignable en ces temps de pornostarisation généralisée. Pour beaucoup d'hommes, un rêve impossible. Pour les mêmes raisons. Conclusion, on n'assiste qu'à une déclinaison du modèle éternel. Pas à une libération ou même à une valorisation. Nihil novi.

Écrit par : david laufer | 27/05/2008

"enfants ET le blonde", c'est pour quand le "John McCain" est homo ?

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 27/05/2008

Ouais donc vous ne partagez pas l'avis d'Inma, M. le Démiurge. Et vous ne nous éclairez pas sur "Cindy", ou serais-je vraiment le seul à n'avoir pas saisi ???

Écrit par : Géo | 27/05/2008

Eh bien, non, je n'ai pas saisi non plus, mais c'était le prénom d'au moins un célèbre mannequin des années 90, de là le rapport avec Vogue...peut-être

Écrit par : Inma Abbet | 27/05/2008

"La blonde Cindy – quel prénom judicieusement choisi "
DL, je ne veux pas mourir sans savoir pourquoi...

Écrit par : Géo | 28/05/2008

Je ne comprenais pas ce que vous ne compreniez pas. Cindy, mais ca n'est personne en particulier, c'est une image, celle de la femme américaine, légère, blonde, un peu sotte et charmante. C'est aussi un peu Cindy Crawford, LE mannequin Vogue. C'est toute cette féminité qui s'appuie tendrement sur les hommes, avec le désir fou d'être sauvée, cette femme sex and the city qui saute sur tout ce qui bouge tout en rêvant d'un break Volvo et de trois enfants avec barbecues le dimanche.

Écrit par : david laufer | 28/05/2008

hello !n 'candidat republicain a la maison blanche' : certaines parenthèses en disent + que tou le reste :) merci pour ton billet !c toujours un plaisir de tde lire.

Écrit par : un garcon | 15/12/2008

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