26/06/2008

L.A. Times et la fin des états

Ce soir l’Allemagne a gagné la demi-finale de l’Euro ‘08. L’Allemagne, c’est une grande nation, populeuse et puissante. La Turquie qui a perdu est elle aussi une grande nation populeuse et puissante. Dans cet affrontement sportif, on lance nos meilleures cartes sur le grand tapis vert, sous les hourras et les huées de millions de supporters, eux-mêmes citoyens de ces grandes et petites nations. D’une certaine façon, ce tournoi de football est un aboutissement de la lente et pénible construction des états nations. Après les guerres civiles du XIXe siècle, les guerres mondiales du XXe, la création de l’Europe Unie et l’avènement de la mondialisation, ces vestiges d’états nous font croire, pendant 90 minutes épuisantes, qu’ils existent encore. On fait dans le pathos ? Hélas, non.

Contrairement aux clameurs anti-UE que l’on entend souvent par ici, les états nations ne sont pas condamnés par la bureaucratie bruxelloise. Ca, c’est ce qu’on a toujours dit pour gagner des voix : « Les bureaucrates vous dirigent, l’état vous surveille, prenez garde à votre liberté. » On a entendu cette chanson à Rome sous l’Empire finissant, dans la Florence des Médicis, à Berlin en 1933, à Moscou en 1960, et ce cri résonne d’ailleurs depuis deux cents ans dans toute l’Amérique : « A bas les bureaucrates de Washington ! » Obama fait de cette attitude un de ses points forts de campagne : « Je connais suffisamment Capitol Hill pour savoir que les choses doivent y changer ! » clame-t-il volontiers. Il n’est donc pas surprenant, étant donné cette tradition des états protestants obsédés par la liberté individuelle - ce qui inclut la Suisse - que le coup de grâce donné aux états nations soit venu précisément de Washington. Ainsi le L.A. Times me raconte comment la société Blackwater se fait régulièrement attribuer des contrats, sans appels d’offres, pour des « services de sécurité » valant plusieurs dizaines de milliards de dollars par le gouvernement américain. Ce qui se cache derrière ces services n’est rien d’autre que la guerre elle-même. Le bras armé du pays le plus puissant du monde, l’expression par excellence de sa souveraineté, est par conséquent à vendre.

Comment en est-on arrivé là ? D’abord, ceci : la grande guerre menée contre la bureaucratie, sous des formes et dans des époques diverses, cette guerre est terminée et la bureaucratie a perdu. Pendant qu’on nous rabattait les oreilles avec cet unique et merveilleux slogan, « moins d’état ! », d’autres, plus malins que moi, se partageaient déjà les dépouilles de celui-ci. Cela a pris le nom technique et inodore de privatisation. On a commencé, pour ne pas faire trop peur, par les brasseries, les chocolateries, les usines de tabac. Et puis, grisé par les succès financiers, on s’est attaqué aux vaches sacrées : compagnies nationales d’aviation, de transport ferroviaire, de téléphonie, banques, instituts de crédits. Entre l’état suisse, propriétaire et gestionnaire de ses postes, trains, téléphones, banques, fabriques mécaniques diverses, et l’état suisse d’aujourd’hui, gardien de nuit assoupi sur son fauteuil en skaï pendant qu’on festoie à l’étage, on n’aurait presque pas remarqué la transition. Au nom de la guerre contre le monopole d’état, on a commencé par briser le monopole. Maintenant que c’est fait, on peut briser l’état.

Et que fait-on, lorsqu’on a brisé et le monopole et l’état ? C’est très simple, on refait exactement la même chose, mais avec trois fois moins d’employés, une illusion de concurrence, un service épouvantable et cher, et le tout sans commission sénatoriale pour venir mettre le nez dans vos comptes. En plus, vos consommateurs continuent inlassablement de bêler « moins d’état ! » Alors vous sortez votre portefeuille et vous attendez qu’on vous propose les juges et leurs tribunaux, ou les bâtiments du Parlement pour en faire un spa. Pour vous délasser, vous irez voir la finale de la coupe du monde de foot : Blackwater contre Securitas.

00:52 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (10)

Commentaires

"Blackwater contre Securitas" pour le remplacement de l'armée de milice ? Cela nous guette, effectivement, appelé à grands cris par l'extrême gauche : voyez les blogs de Alain Hubler, Michel Tedeschi, Thierry Meury et alii...

Écrit par : Géo | 26/06/2008

On a vu au siècle dernier ce que cela a donné le tout état dans certaines régions d’Europe à commencer par les états communistes qui ont mené les peuples qui y étaient soumis à la paupérisation totale que le tout état était poussé si loin que l’économie était étatisée, le résultat a été tout simplement la faillite et la catastrophe.
Il suffit d’observer par exemple Cuba l’économie est toujours aux mains de ceux qui dirigent l’état résultat les gens sont si pauvres qu’il y a une prostitution généralisée de toute la population, c’est le paradis pour les célibataires occidentaux sur le retour d’âge! Un autre exemple la Chine totalement étatisé il y a encore quelques années le résultat était le spectacle affligeant que l’on a tous connu d’une Chine famélique, uniformisée, encasernée. Changement de programme privatisation et libéralisation de l’économie résultat : métamorphose complète du pays avec un spectacle étourdissant de richesses rutilantes des grande mégapoles et de 300 millions de chinois qui ont accédé au niveau de la classe moyenne de chez nous. A les voir maintenant quelle différence avec cette pauvre population attristée en uniforme brandissant le petit livre rouge, c’était à croire si on avait encore à faire à des hommes ou des robots !
Un autre exemple tout simplement la France qui a joué pour son malheur sur les deux tableaux, une économie semi-dirigée avec des pans entiers étatisés et un secteur privé véritable vache à lait du premier secteur qui se targuait encore d’avoir obtenu des droits acquis par la lutte ouvrière en réalité des privilèges acquis sur le dos des autres qui n’en profitent pas. Exemple : le régimes des retraites des fonctionnaires scandaleusement avantagés par rapport aux artisans. Les conducteurs de locomotives électriques où les départs à la retraite= 50ans !! Et comme cela tout à l’avenant ce qui a pour résultat de grever les finances de l’état et de paupériser l’ensemble de la nation.
Avec la sécurité sociale l’état s’est mis à vouloir jouer à l’assureur mais ce n’est pas son rôle, résultat : déficit constant de ce machin renfloué perpétuellement par les contribuables depuis sa création avec toute la gabegie qui s’en suit. C’est comme si on avait voulu étatisé l’assurance voiture. A coup sûr saurait été une même catastrophe alors que amplement privée ça marche comme sur des roulettes. On n’entend jamais parler de la faillite de l’assurance auto. Oh ! Heureux suisses vous n’avez pas été aussi bêtes que nous comme aux Etats-Unis votre assurance santé ne pose sans doute pas beaucoup de problème.
Faut-il tout privatiser surement pas. La sécurité, la défense, la justice, la culture sont parmi d’autres des domaines où l’intérêt privée n’a rien à y voir. Mais pour beaucoup d’aspects oui et oui réclamant de plus en plus de privatisations. L’Angleterre qui était au plus bas au temps des travaillistes a spectaculairement remonté la pente avec Thatcher et Tony Blair en privatisant à outrance. Imitons-les et il y aura moins de jeunes à vouloir à tout prix s’installer dansla perfide Albion !
Louis

Écrit par : hervé | 27/06/2008

Il est encore tôt pour savoir si oui ou non ce choix stratégique a été le bon, mais pour qui vit aujourd'hui en Angleterre, une constation s'impose: on a échangé les monopoles d'état inefficaces contre des monopoles privés inefficaces. Le mythe selon lequel on ne travaille bien que si on est responsable de ce qu'on fait (= fonctionnaire contre employé du privé) a rencontré ses limites en Angleterre où les employés des chemins de fers privés et des téléphones privés sont non seulement irresponsables, mais tout aussi lents, chers et inefficaces que leurs ancêtres fonctionnaires. Tout ca pour ca?
Surtout, une fois que tout sera dans les mains de conseils d'administration, qui tiendra la boutique en cas de malheur?

Écrit par : david laufer | 27/06/2008

Je me suis laissé entendre dire que lorsque les chemins de fer ont été privatisés en Angleterre leur état était tellement lamentable du fait de la gestion publique que le privé a eu beaucoup de mal de remonter la pente en héritant de ce sacré bébé et ce n'est pas étonnant que l'on assitait à cette époque à une succession d'accidents ferroviaires pour les quels la mouvance de gauche s'était empressée de s'engouffrer dans cette brèche trop heureuse de pouvoir tenir un argument qui pourrait accuser la gestion libérale. Mais depuis que l'on a pallié au triste héritage du tout état travailliste de l'époque on entend plus beaucoup parler d'accident de train en Angleterre! Evidemment ce que j'avance demanderait à présenter des références chose pour laquelle cela demanderait un vrai travail. Mais l'instruction générale de tout un chacun permet de rappeler à son interlocuteur des données généralement admises qu'il aurait eu peut être tendance à oublier. (Travaillistes d'avant Tatcher rien à voir avec les travaillistes de Tony Blair)

Louis

Écrit par : hervé | 29/06/2008

Essayez, cher Hervé, de prendre un train aujourd'hui en Angleterre. C'est une expérience inoubliable. Hors de prix, systématiquement en retard (raison invoquée le plus souvent: signal failure.... jamais compris), et le plus souvent très inconfortable. En gros, vous avez les désavantages du service public (inconfort, lenteur, imprévisiblité) couplés aux désavantages du privé (cher, commercialement agressif). Vous rappeler aussi que "la mouvance de gauche" dont vous parlez est précisément celle qui a rendu ce foutoir possible, puisque ce sont les travaillistes de Blair qui ont fait le coup.

Écrit par : david laufer | 29/06/2008

Sans doute vrai ce que vous dites , mais les expériences personnelles sont variables dans le temps et l'espace. Un voyageur verra un pays d'une toute autre façon qu'un autre.
Il était notoirement connu que les services ferroviaires aux Etats Unis étaient nettement inférieurs à l'avion bien que privés mais cela venait qu'il y avait beaucoup moins de clients pour le train donc moins de moyen. Pour palier à la chose il aurait fallu qu'artificiellement l'état américain injecte beaucoup d'argent dans un service qui n'intéressait plus les américains. Mais de cette méthode les américains n'en voulaient plus ce qui n'était pas le cas de la France où l'on a largué des sommes folles pendant des années pour sauver des canards boiteux comme la sidérurgie , les charbonnages de France et j'en passe , ce qui a eu pour conséquence un appauvrissement de la société française dont on s'en ressent encore aujourd'hui et tout cela pour des considérations idéologiques et démagogiques.

Louis

Écrit par : hervé | 30/06/2008

Vous avez parfaitement raison, la France a fait artificiellement vivre et survivre des pans entiers de son économie, ce qui a eu les effets que l'on voit aujourd'hui. Je pense qu'il y a derrière tout cela une question d'idéologie: si l'on est idéologiquement pour la gestion d'état, on fera de grosses erreurs, les mêmes grosses erreurs que si l'on est idéologiquement pour la gestion privée, comme c'est maintenant le cas en Angleterre où la privatisation à outrance a été (ne l'est plus autant) considérée comme la seule solution, la panacée de tous les problèmes économiques. De privatiser la défense de son territoire, comme les USA le font avec Blackwater, est une absurdité idéologique, économique et politique. C'est aussi le résultat d'une longue et patiente politique de privatisation totale, de réduction délibérée de l'état à une portion congrue. Comme toujours, les extrêmes révèlent la nature profonde des choses, et leur absurdité.

Écrit par : david laufer | 30/06/2008

Je crois que l'on est encore loin de tout privatiser. ce serait une erreur de privatiser la culture . Je suis ravi que l'état subventionne France-culture (1% d'écoute!). Si l'on écoutait les gens on aurait que des sortes de radio luxembourg bourrées de publicité. Que l'état subventionne les théâtres, la comédie française, l'opéra et les villes leurs centres culturelles rien de plus normal. J'imagine difficilement la privatisation de l'armée c'est quasiment impossible le patron de l'armée serait le patron de l'état ! Même chose pour la police. Ce serait aussi stupidement idéologique de vouloir tout privatiser que de tout nationaliser.
Vos mignons petits trains de montagne sont-ils subventionnés, sans doute? Et il serait effectivement dommage qu'ils disparaissent au non d'un fanatisme économique quelconque

Écrit par : hervé | 30/06/2008

"Avec la sécurité sociale l’état s’est mis à vouloir jouer à l’assureur mais ce n’est pas son rôle, résultat : déficit constant de ce machin renfloué perpétuellement par les contribuables depuis sa création avec toute la gabegie qui s’en suit.[...] Heureux suisses vous n’avez pas été aussi bêtes que nous comme aux Etats-Unis votre assurance santé ne pose sans doute pas beaucoup de problème."

Ahhh le déficit de la Sécu qui aveugle tout le monde, et à commencer par les libéraux... Mais où est la gabegie, si ce n'est la pusillanimité de nos politiques qui n'osent pas dire une fois pour toute: les couts de la santé augmentent plus vite que le PIB donc les cotisations doivent aussi augmenter?

En effet, le système suisse et américain ont de piètres performances: Les coûts de la santé sont plus élevé en Suisse (11,5%) et aux Etats-Unis (16,5%) qu'en France à 10,5% du PIB. Ils augmentent plus vite (28% de plus en 20 ans en France contre 46% de plus en 20 ans en Suisse)... et pourtant, cher libéraux, cette piètre performance est pourtant financée de manière antisociale (28% des coûts directement de la poche des malades en Suisse contre seult 8% en France, prime par tête indépendante du revenu - sauf subvention pour les très faibles revenus). etc...

Mais le pire, pour ces chers libéraux, ce sont les coûts administratifs, seul domaine de coût sur lequel les assureurs ont tous les pouvoirs et sur lequel la concurrence devrait jouer à plein. Santéssuisse, lobby des assureurs maladie, se gargarise d'un 5% en moyenne. Pour être plus précis, 5,4% en 2006 selon les dernières estimations. Je dis bien estimation car la vérification de ces coûts dans l'opacité du système suisse relève de la gageure. Or les frais administratifs de la Sécu, branche maladie, se sont montés en 2005 à 4,64%. Oui, même un monstre administratif, rempli de fonctionnaire arrive à faire 0.8 point de mieux, soit tout de même plus de 15% moins cher!

Alors, même si je vous l'accorde, la privatisation a apporté des gains de productivité dans d'autres secteurs, dans l'assurances maladie, c'est un fiasco total dont le seul avantage est que le privé ne se gêne pour augmenter chaque année les primes de 4 à 5%.

A Bon entendeur, Salut

Références pour les chiffres:
[1] TABLEAU SYNTHÉTIQUE DE LA PERFORMANCE DES ORGANISMES DE SÉCURITÉ SOCIALE DU RÉGIME GÉNÉRAL (http://www.securite-sociale.fr/chiffres/stat/tab_performance/tabstat_rg2005.pdf)
[2] Office Fédéral de la statistique (OFS), Coût et financement du système de santé en 2004 (http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/gesundheit/gesundheitsversorgung/kosten__finanzierung/publikationen.Document.86617.pdf)
[3] OFS, Coûts du système de santé selon l'agent payeur (http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/gesundheit/gesundheitsversorgung/kosten__finanzierung/kennzahlen0/finanzierung0/perspektive_der_direktzahler.Document.86233.html)

Écrit par : Tom Tom | 01/07/2008

Mais une mesure sociale n’est jamais gratuite elle est toujours financée par l’ensemble des contribuables d’un pays. Dire que c’est antisocial de payer directement de la poche des malade 28% des dépenses est un leurre. Si ce n’est pas l’assuré qui paye c’est l’ensemble des citoyens d’un pays qui payera par le biais des cotisations ou de l’impôt. Si l’assuré ne participe pas directement et que tout serait pris en charge par la sécurité sociale alors ce serait la « gratuité » totale des soins. Mais c’est une fois de plus un leurre. On a essayé de le faire en France mais cela a conduit automatiquement à la catastrophe par les abus que cela entrainait , on en est largement revenu tant le gouffre financier devenait effrayant.
Mais le problème reste toujours entier. Depuis sa création par l’inspiration des communistes en 1945 le gouffre est permanent et l’état doit renflouer largua manu chaque année. Est-ce le cas en Suisse ou aux E.U. ? That is the question.
Prenons le cas de la voiture qui est un problème similaire. Elles tombent malades ( la panne) elles se cassent c’est la chirurgie avec des hôpitaux ( les garages).
Et bien je suis heureux que l’on n’est pas crée une sécurité sociale de la voiture sinon avec le tout « gratuit » quelle gabegie se serait, quel laissé aller au quel on assisterait sur les routes ou l’entretien des véhicules et forcément on assisterait à un trou énorme dans le budget de cette SS voiture. Ce serait aussi indémerdable qu’avec la vraie sécurité sociale à la différence près que les indigents abandonnent leur voiture si trop délabrée ce qu’il ne peuvent pas faire avec leur vie mais le problème est résolu par le RMI (soins entièrement gratuits pour eux). Aux E.U. il existe un fond d’entraide et sans doute en Suisse doit-il exister aussi quelque

Louis

Écrit par : hervé | 03/07/2008

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