13/07/2008

The Economist et l'UBS

Pour fuir ce dimanche pluvieux, je suis allé voir les Maîtres italiens à la Fondation de l’Hermitage. Le parc planté d’arbres centenaires, qui font à eux seuls tout le charme de l’endroit, nous offrait, sous cette pluie diluvienne, une vision d’octobre. En pénétrant dans le petit salon bleu du premier étage, seul vestige formolé de la demeure telle qu’y vivaient autrefois ses propriétaires, j’ai été un peu déçu qu’on ne m’offre pas une tasse de thé de jasmin et une part de plum-cake. Ces propriétaires, les Bugnion, étaient des banquiers privés fort respectés. Aujourd’hui la maison appartient à des pharmaciens, les Sandoz. On se passait donc tout cela entre Helvètes de tradition, presque en famille, chacun jouissant dans sa branche d’une réputation que lui enviait toute l’Europe. Maintenant, pour la pharmacie, je ne sais pas. Mais en tout cas, pour ce qui est de la banque, les jours prudents et raisonnablement confortables du petit salon bleu semblent bien lointains.

Car L’UBS, et la banque Suisse d’une manière générale, sont en train de traverser une crise à côté de laquelle l’affaire Swissair ferait presque figure de roman à l’eau de rose. C’est du Hitchcock, sans les blondes sulfureuses. Depuis plusieurs mois, en lisant la presse spécialisée, on sentait bien que les choses ne tournaient pas rond. Un des malheurs tient précisément au fait que seule la presse spécialisée en parlait, alors qu’il s’agit d’un phénomène qui concerne les Suisses au premier degré, bien plus que les procédures de naturalisation ou les musées idiots au bord du lac. Désormais on voit les noms de Birkenfeld, Liechti et Ospel en grosses lettres à la une des jetables. Pour attirer l’attention de la presse généralisée, l’UBS a quand même dû perdre plus de 40 milliards de dollars et violer – apparemment – une quantité étourdissante de régulations, de lois et d’accords internationaux. Avant de parler de l’UBS en propre, il est important de rappeler un fait essentiel : la guerre en Irak est en train de coûter des sommes comprises entre 10%, au mieux, à 20%, au pire, du budget américain. Le souci qu’a le fisc américain de mettre un terme à l’évasion fiscale sous toutes ses formes doit par conséquent se comprendre qu’à la lumière de cette mathématique.

Petit retour sur image, grâce notamment à un excellent article de fond de l’Economist. Lorsque les USA ont dérégulé le milieu bancaire dans les années 90, l’UBS et le CS se sont senti pousser des ailes à l’idée d’avoir enfin accès au plus grand marché du monde. Le ticket d’entrée fut assez cher puisque l’UBS a racheté pour 11,8 milliards de dollars l’énorme Paine Webber, leader du wealth management avec 865 milliards de dollars sous gestion. En devenant UBS-Paine Webber, la banque pénétrait enfin le marché américain et les Suisses plastronnaient à Wall Street. Cet échange de bons procédés ne s’arrêtait évidemment pas là. Pour pouvoir vraiment travailler sur sol américain, l’UBS, mais aussi le Crédit Suisse lorsqu’ils rachetèrent First Boston, ont signé avec le fisc américain un accord selon lequel ce dernier pourrait, en contradiction absolue avec les fondements de la tradition bancaire helvétique, exiger les données des clients soupçonnés d’évasion fiscale. A l’époque, l’UBS s’était dit que la chose était risquée mais que le gain potentiel – le marché américain tout entier – dépassait de loin la perte inévitable de clients dépités par ces pratiques. Donc plus de secret bancaire pour l’UBS. Chassez le naturel…

Comme un malheur ne vient jamais seul, en pénétrant sur le marché américain, l’UBS a également été aspirée dans l’hystérie spéculative généralisée. En dérégulant gaiement les marchés financiers, les législateurs ont laissé la bride sur le cou à des économistes de génie qui ont créé des outils financiers d’une complexité telle que même les autorités bancaires centrales ne les comprennent plus. En particulier, la titrisation de la dette, c’est-à-dire la spéculation sur la dette sur le marché des capitaux, a atteint des délires de perfectionnement et de sophistication. Parmi ces outils, la spéculation sur des dettes immobilières « pourries », j’ai parlé des subprime. Et les gestionnaires de l’UBS ont été, comme les autres, grisés par les rendements faramineux enregistrés sur ces placements totalement hasardeux, extrêmement risqués et dont les fondamentaux auraient fait crier au scandale un ex-propriétaire de la Fondation de l’Hermitage.

Nous devons maintenant attendre les résultats de l’enquête sur Birkenfeld pour savoir si les pratiques de l’UBS ont été criminelles et à combien s’élèvera la facture finale : revente de Paine Webber ? Exclusion du marché américain ? Rachat par HSBC ? Les paris sont ouverts. Que le fisc américain fasse preuve d’une coupable duplicité en attaquant l’UBS lorsque celle-ci est à terre, voilà qui est indéniable. Il est également indéniable que toute cette affaire dissimule, derrière des procès et des protestations outrées, une compétition à mort entre les places financières et les géants qui les occupent. Mais que l’UBS, après avoir signé des accords tellement contraires à ses propres valeurs et à sa tradition, se plaigne aujourd’hui du traitement qui lui est réservé, témoigne soit de naïveté, soit d’inconscience grave. Pour résumer cette affaire on pourra faire usage de la fable de la grenouille et du bœuf, ou du mythe de Faust, pourtant, jusqu’à ce soir, l’histoire de l’UBS aux Etats-Unis fait plus penser à un gag de ouin-ouin.

20:24 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (15)

Commentaires

J'adore la Suisse c'est mon pays préféré. Je prends les transports publics et peut ainsi profiter mieux du paysage. La Suisse est un pays agréable et sûr. Je suis très fière de sa politique d'écologie. La politique connaît des hauts et des bas en ce moment, mais glogalement elle se maintient dans la justice. Je suis très fière de la Suisse et d'y vivre. Je suis très contente de la place qu'à l'écologie dans la politique suisse. Ce doit être un exemple à suivre pour la France, les Etats-Unis, etc.

Écrit par : coiffeuse africaine | 13/07/2008

Well, mais les auditeurs qui ont donné du AAA aux dettes titrisées ? Arthur Andersen a perdu ses culottes dans la faillite Enron. Et ceux-là vont tranquillement regarder UBS se faire liquider par les Ricains...
Autre chose : crédits pourris, peut-être, mais toutes ces maisons ne sont pas perdues dans l'intégralité. On les revend. Cette crise sent la magouille intégrale et il est fort probable que les Américains sont probablement les gens les plus malhonnêtes du monde, actuel, passé et probablement à venir.

Écrit par : Géo | 14/07/2008

En effet, le rôle des agence de notations est l'un des éléments prépondérants de cette crise et leur notation à elles-mêmes devra être envisagée.

En ce qui concerne Enron, vous prenez cet exemple dans ce sens-là, moi je le prends dans un autre sens, tout aussi pertinent je crois. A savoir qu'à ce jour, les dirigeants principaux d'Enron sont soit au cimetière, soit en prison. Que je sache, ceux de Swissair sont non seulement libres, mais blanchis. Quant à Ospel, il ne risque rien non plus. Je ne sais pas lequel de ces deux modèles me plaît, ou me déplaît le plus...

Écrit par : david laufer | 14/07/2008

Les dirigeants d'Enron ont commis des délits notament en trucant leurs comptabilités.Genre de délits qui est aussi répréensible en Suisse.Pour le cas Swissair,l'incompétance et la prise de mauvais risque n'est pas puni par la loi.

D.J

Écrit par : D.J | 14/07/2008

Je cite cet extrait de Wikipedia:

"The criminal trial began January 16, 2007 in Bülach. The entire Swissair management board stood facing criminal charges of mismanagement, false statements, and forgery of documents. Top defendants in the trial were Mario Corti, Philippe Bruggisser, George Schorderet, Jacqualyn Fouse, Eric Honegger and Vreni Spoerry. Corti, Honegger and Spoerry entered statements proclaiming their innocence. On June 7, 2007 the court in Bülach cleared the defendants of all criminal charges over the airline's 2001 bankruptcy."

C'est tout de même assez lourd. En tout cas plus lourd que de la simple incompétence, vous ne croyez pas ? Donc, la différence c'est que les dirigeants d'Enron, qui n'étaient pas politiciens mais seulement amis des politiques, sont aujourd'hui en prison, et les dirigeants de Swissair, qui comprenaient plus d'un politicien de haut vol, sont aujourd'hui "cleared of all criminal charges".

Au vu de cela, la perspective d'un procès à scandales aux USA devrait rendre Ospel et les autres un tantinet nerveux.

Écrit par : david laufer | 15/07/2008

Cher David,

je lit top mal l'anglais,pour pouvoir réagir à votre commentaire.

D.J

Écrit par : D.J | 15/07/2008

Désolé pour ceci. Voilà ce que ca donne, en résumé:

"...La totalité du comité exécutif de Swissair devait répondre d'accusations criminelles de mauvais management, de faux témoignages et de faux en écritures... Le 7 juin 2007, la cour de Bülach a blanchi tous les accusés de toutes les accusations criminelles qui leur étaient faites dans le cadre de la banqueroute de la compagnie..."

Donc, lorsque vous dites que l'incompétence n'est pas punie par la loi, ca n'est vrai que jusqu'à un certain point, d'une part, et d'autre part les accusations portées contre Swissair sont de même nature que celles portées contre Enron avec le même degré de gravité.

Écrit par : david laufer | 15/07/2008

"un fait essentiel : la guerre en Irak est en train de coûter des sommes comprises entre 10%, au mieux, à 20%, au pire, du budget américain. Le souci qu’a le fisc américain de mettre un terme à l’évasion fiscale sous toutes ses formes doit par conséquent se comprendre qu’à la lumière de cette mathématique."

Il est peu probable que les chicaneries de l'administration usonienne à l'encontre de l'UBS aient quoi que ce soit à voir avec le déficit des comptes publiques ; il s'agit simplement d'un exemple de cette vague de protectionnisme qui commence à gonfler dans le pays. On ne reproche pas à l'UBS de chiper quelques sous ici et là, on lui reproche d'être une société étrangère.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 15/07/2008

C'est aussi l'idée que je m'en fais, jusqu'à preuve du contraire.

Écrit par : Géo | 15/07/2008

Ce que Wikipédia dit est une chose,
je ne me souvient pas d'avoir lu dans les médias serieux tel le temps au landemain de l'aquitement des dirigeants de Swissair d'avoir été blanchi d'actes de caractère criminel,mais plutôt que les mauvais risques et l'incompétance ne sont pas puni par la loi. Mais l'opinion public fut scandalisé au verdicts final sans s'être pour la majorité d'entre eux s'être interesser de tout le déroulement du procès ni connaitre tout les dossiers.L'opinion voulait un coupable,peut importe le reste.Les juges ne condamne pas pour faire plaisir à m. tout le monde.Maintenant je ne suis non plus pas qualifié pour dire si ce procès est juste où injuste,je n'était pas présant au procès et je n'est pas non plus eu accès a tous les dossiers.Mais je ne me laisse pas non plus guider par les émotions.

D.J

Écrit par : D.J | 15/07/2008

@Stéphane: "On ne reproche pas à l'UBS de chiper quelques sous ici et là, on lui reproche d'être une société étrangère." Plus exactement, on reproche à l'UBS d'être suisse, ce qui a très mauvaise presse aux Etats-Unis (mais aussi dans l'UE), précisément à cause du secret bancaire. Ce secret bancaire à cause duquel les gouvernements étrangers, à fortiori les plus endettés parmi eux, donc les Etats-Unis, voient des sommes substantielles leur échapper. Les banques suisses avaient senti passer le vent du boulet avec l'affaire des fonds juifs. Avec l'affaire Birkenfeld, le gouvernement américain ne va pas laisser passer sa chance, et il fait par là preuve de bien plus de cynisme que les banques suisse.

@DJ, il est vrai que l'opinion voulait un coupable, surtout les anciens de Swissair qui avaient et ont toujours l'impression de s'être fait bernés. Leur avis est peut-être passionné, il n'en était pas moins informé. Et je doute fortement que, pour se voir accusé de choses aussi graves, on puisse être entièrement blanchi sans l'aide de critères qui échappent à la justice. Tout cela demeure malheureusement au rayon des choses non dites puisqu'inutiles, l'affaire étant close. Que ceci ne nous empêche pas de nous en souvenir et d'y réfléchir parfois.

Écrit par : david laufer | 15/07/2008

Avec un tel niveau de commentaires, vous allez tout droit sur la béatification, David Laufer. Faites attention de ne pas vous prendre les pieds et surtout la gorge sur un pont londonien, à l'insu de votre plein gré.
Cela s'est déjà vu.

Écrit par : Géo | 15/07/2008

S'il s'agit d'un pont londonien, je serais plus avisé de prendre garde aux parapluies empoisonnés. Cela s'est déjà vu...

Écrit par : david laufer | 16/07/2008

Je ne pense pas que les Bulgares aient un quelconque intérêt à zigouiller UBS. Je parie qu'ils sont aussi débiles que moi ; ils y ont planqué toutes leurs économies...
Non, décidèment, si j'étais américain, je m'intéresserais à vous. Si vous voyez un petit point rouge fureter du côté de votre coração, vous aurez juste le temps de penser à ce que je vous dis.

Écrit par : Géo | 16/07/2008

J'ai horreur du Curaçao, mais je ne dis pas non à un Gin Tonic, encore qu'un verre de Côtes aura toujours ma faveur. Mais je ferai gaffe aux points rouges, promis.

Écrit par : david laufer | 16/07/2008

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