27/07/2008

La Croix et l'artiste contemporain

Au volant de ma voiture, je fais partie de cette classe d’étranges individus que vous avez peut-être déjà vu s’énerver tout seuls. On les voit hurler et gesticuler mais on ne les entend pas, et leur colère revêt alors un aspect pathétique presque poignant. Ce soir, j’avais une excuse. J’écoutais une interview à la radio, celui d’un homme qui m’était jusqu’alors inconnu et qui hélas ne l’est plus. Il s’appelle Wajdi Mouawad, est metteur en scène, libanais et il est l’un des chouchous des grandes scènes parisiennes, avignonnaises et québécoises. Comme je n’ai jamais rien vu ni lu de lui, je m’en tiendrai à son propos et à ce que j’ai ensuite glané dans La Croix, fidèle à l’une de mes très nombreuses devises – connais ton ennemi.

 

Je conduisais paisiblement ma petite famille dans la chaleur orageuse de cette fin d’après-midi lorsque la voix de Mouawad est apparue sur les ondes. Il disait ceci : « Dans mon art, la notion de vocifération est essentielle. » Là, déjà, j’ai tiqué, et ma femme commençait à me couver d’un œil inquiet. Ensuite, le bonhomme s’est mis à expliquer pourquoi il faisait du théâtre. En gros, si j’ai bien tout compris, Mouawad a réalisé que le monde réel n’était pas tel qu’il l’avait ressenti avant l’âge de cinq ans. Cette réalisation a été un choc déchirant, et il appelle pièce de théâtre chacune de ses tentatives de remettre ensemble les morceaux de monde imaginaire. Profondément abattu par ces propos, je soupirais très bruyamment. Mais tous mes efforts de modération, aussi sincères soient-ils, ont volé en éclats lorsque Mouawad a déclaré : « Tout acteur doit être névrosé. » C’est à ce moment que j’ai crié, ce qui ferait probablement de moi un excellent acteur selon les critères précités. La coupe était pleine, j’en avais trop entendu et l’index de ma femme est venu me soulager en éteignant la radio.

 

De son débit savamment dosé d’hésitation et d’enthousiasme, le metteur en scène était parvenu à brosser le portrait d’une des formes courantes du théâtre contemporain, éprouvante expérience thérapeutique dont le metteur en scène est à la fois le cobaye extatique et l’organisateur. Posture qui n’est pas l’apanage que du théâtre, mais que Mouawad précise encore dans La Croix : « Quel artiste suis-je ? » A quoi il avait lui-même offert des esquisses de réponses à la radio par cette réflexion : « J’en ai rien foutre de la forme, j’en ai rien à foutre du fond. » Devant le vide conceptuel proprement sidéral qu’il ouvrait lui-même sous ses pieds, l’homme pris de vertige était revenu sur la terre ferme d’une pirouette : « Ouais, enfin, quand je dis que j’en ai rien à foutre, c’est pas vrai. »

 

On devrait rire de ces propos, ne pas en tenir rigueur à leur auteur. Ce qui m’inquiète, me confond et finit par me faire crier dans ma voiture, c’est plutôt ce que ces propos n’évoquent absolument jamais : le monde qui nous entoure. Soucieux de la taille, de la profondeur et de la santé de leur nombril, un nombre conséquent d’artistes contemporains – toutes disciplines confondues, mais c’est un truisme – semblent avoir perdu tout intérêt pour la réflexion civilisationnelle. Comme si, épouvantés par la complexité sans cesse croissante du monde, ces artistes, avec un réflexe de banquier suisse, se repliaient sur l’unique valeur sûre et acceptablement instable à leur disposition : eux-mêmes. L’art, non plus comme miroir du monde, mais comme atelier protégé.

01:57 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (34)

Commentaires

Il faut tenir compte aussi que de nombreux artistes, excellents dans leur art, sont incapables d'en parler intelligemment. Ils répondent aux interviews par une soupe de clichés à la mode, mais cela ne nous dit rien sur la qualité de leurs créations.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 27/07/2008

"Rien n'est plus dangereux que l'Avant-gardiste acculé dans ses retranchements dorés."
Extrait d'un excellent article de Philippe Muray qui évoque le sujet de l'artiste d'avant-garde.

http://duteurtre.free.fr/guppy/articles.php?lng=fr&pg=59

Écrit par : Inma Abbet | 27/07/2008

Pour ce qui l'en est des artistes, je ne pense pas qu'il y aurait grand'chose à ajouter, contrairement à ce qu'en pense staszrwicz - à vos souhaits -.
Par contre, maintenant, vous savez pourquoi vous êtes en couple. J'aimerais bien avoir qqn qui coupe le poste en temps voulu plutôt que de devoir tirer à la 12.7 mm le soir au fond des bois des blogs...
Quoique...

Écrit par : Géo | 27/07/2008

Hi, hi... me suis bien marré, merci!
De plus, je suis ravi de n'être pas le seul conducteur-vociférateur...
Moi, c'est, entre autres choses, les journalistes qui balancent du franglais à toutes les sauces avec ce ton de "celui qui sait" perceptible dans la voix, qui me fait régulièrement exploser!

Écrit par : Olegna | 27/07/2008

Vous qui êtes écrivain, M. Laufer, souffrez-vous syndrome de la page blanche?

Écrit par : Xénius | 30/07/2008

@Xenius: si c'est parce que je n'écris pas assez sur ce blog, je répondrais que j'essaie de m'en tenir à un texte par semaine, ce qui est déjà pas mal. Au-delà, je ne réponds ni de la qualité, ni de la pertinence, et encore moins de l'intérêt des lecteurs. S'il s'agit d'une question en général, là encore, pas vraiment. C'est à dire que mon problème est plutôt de trouver la qualité. La quantité, j'en fais mon affaire.

Écrit par : david laufer | 30/07/2008

Je m'étonne un peu de cette critique qui décrirait uniquement un mal contemporain.

Il me semble que les artistes n'ont pas attendu la fin du XXe siècle pour étaler leur névrose à la face du monde, et de nourir leurs oeuvres de leurs vécus.

Depuis que le destin a frappé à la porte du Beethoven (cf 5e), c'est même devenu un peu une manie pour les artistes que de réaliser leur psychanalyse et de chercher un sens à leur existence au travers de leurs oeuvres.

Écrit par : PtitSuisse | 30/07/2008

@PtitSuisse, c'est aujourd'hui que nous interprétons la 5e, ou toute oeuvre de Beethoven, comme un acte psychanalytique. Le même compositeur était également capable de s'enthousiasmer pour Napoléon (concerto de l'Empereur) ou de faire un opéra très chargé politiquement (Eleonore III). Donc, oui, les Romantiques, et déjà bien avant eux les peintres de la Renaissance, ont commencé à se regarder le nombril, à signer leurs oeuvres, à étaler un tant soit peu leur vie intime dans leur art, avec beaucoup de mesure et de métaphores toutefois. Il me semble aujourd'hui qu'il n'y a plus que cette vie personnelle, si possible scatologique ou sexuellement choquante, ou encore traumatisée par d'horribles expériences éducatives, qui, parmi une certaine catégorie d'artistes contemporains, soit digne d'intérêt. Et cela n'est véritablement digne d'intérêt que lorsqu'on sent la douleur, la déchirure, la blessure, le coeur saignant de l'artiste, être blessé et en quête de guérison par l'amour du public. Je ne sais pas pour vous, mais moi, ce côté clinique psychiatrique absorbée par elle-même me rend bien songeur.

Écrit par : david laufer | 30/07/2008

Parce que je suis avant tout amateur de musique, je suis probablement moins sensible que vous à cet évolution, car la musique est (je ne sais pas trop comment l'exprimer) moins "explicite" (elle peut être sensuelle, mais je la vois difficilement scatologique ;-)).

A propos de Beethoven, c'est lui même qui a prétendu que dans la 5e c'était le destin qui frappait à la porte, avouant donc la portée subjective de l'oeuvre (à l'époque on ne pouvait forcément pas parler de psychanalyse). Le fait que Beethoven avait très envie de "parler" de lui et de sa conception du monde, a même abouti à ce qu'il se décide de mettre des mots dans sa symphonie (la 9e). L'expression que vous rapportez "Dans mon art la notion de vocifération est essentielle", je pourrais presque imaginer que Beethoven s'exprime comme ça en parlant de la 9e ;-) ;-).

XXe siècle, au contraire, j'ai l'impression que l'on s'est tourné vers une musique beaucoup plus "extérieur" et objective. Si je compare (c'est ce qui me vient à l'esprit), la dernière oeuvre de Rachmaninov (les 24 variation sur un thème de Paganini) avec la musique pour cordes, percussions et céléstas de Bartok, 2 pièces assez contemporaines, on a d'un côté la réflexion d'un homme sur son statut d'artiste, et de l'autre, l'implacable noirceur du monde, exprimée à l'aide de construction mathématique très "extérieure" au "sujet".

Écrit par : PtitSuisse | 30/07/2008

A ma connaissance, et c'est peu dire, on qualifie aujourd'hui la musique contemporaine par opposition à la musique populaire qui est, de mon point de vue, bien plus contemporaine dans la mesure où elle est un reflet bien plus fidèle de notre temps que justement la musique dite contemporaine. Cette musique contemporaine-là me semble elle presque entièrement absorbée par la recherche d'elle-même, et j'ai toujours la désagréable impression en l'écoutant de participer malgré moi à un travail de laboratoire, très fastidieux et dénué de toute sensualité. Ca peut être intéressant en soi, mais pas comme finalité. D'autre part, la surcharge de références m'est indigeste: c'est toujours une mise en scène "en rapport à la mise en scène de teluntel", ou la mise en musique "qui se veut un hommage au compositeur teluntel", ou l'installation video qui "fait référence au travail de teluntel", etc... Tout cela manque cruellement de simplicité.

Écrit par : david laufer | 30/07/2008

"et j'ai toujours la désagréable impression en l'écoutant de participer malgré moi à un travail de laboratoire, très fastidieux et dénué de toute sensualité"
C'est valable aussi pour le théâtre, la peinture...

Une amie à moi a écrit un livre sur la sculpture macondé (malheureusement phagocyté par la personne avec laquelle elle a bêtement accepté de collaborer. Genre : mon nom commence par une lettre alphabétiquement mieux placée que toi, nous sommes deux auteures, donc tu passes en second. Maintenant sur Google, c'est l'escroc qui passe pour l'auteure...ce qui me dérange pour en donner ses réfèrences).

La question était précisèment de faire sortir de l'anonymat les artistes africains qui ont réalisé ces sculptures, probablement pour une des premières fois...
Défaut de personnalisation d'un côté, nombrilisme absolu de l'autre...

Écrit par : Géo | 30/07/2008

L'égo doit disparaître derrière l'oeuvre, et pas l'inverse.
Marguerite Yourcenar a écrit quelque part qu'elle souhaitait qu'on ne connaisse de sa vie que deux dates (sa naissance et sa mort) incertaines. J.D Salinger a toujours refusé de se laisser photographier et m'a jamais fait le moindre commentaire sur sa vie et son oeuvre. D'autres, comme Milan Kundera, ont imposé une distance salutaire et infanchissable entre leurs vies et leurs oeuvres. Ce sont pour moi des attitudes exemplaires chez un artiste.
Pour l'auteur du livre sur la sculpture africaine (le vrai auteur), vous pourriez lui suggérer d'ouvrir un blog sur le sujet. Cela améliore les résultats de recherche sur google.

Écrit par : Inma Abbet | 31/07/2008

On arrivera au point de considérer la peinture figurative (et n'évoquant rien de sale ou de dégoûtant) comme quelque chose d'extrêmement audacieux, voire de scandaleux.

Écrit par : Inma Abbet | 31/07/2008

"A ma connaissance, et c'est peu dire, on qualifie aujourd'hui la musique contemporaine par opposition à la musique populaire qui est, de mon point de vue, bien plus contemporaine dans la mesure où elle est un reflet bien plus fidèle de notre temps que justement la musique dite contemporaine. Cette musique contemporaine-là me semble elle presque entièrement absorbée par la recherche d'elle-même, et j'ai toujours la désagréable impression en l'écoutant de participer malgré moi à un travail de laboratoire, très fastidieux et dénué de toute sensualité"

Je vous trouve bien sévère.

Moi je trouve plein de chose finalement écoutable dans la musique contemporaine:

http://www.youtube.com/watch?v=DmBuC6BPpEc (2006)

http://www.youtube.com/watch?v=3FniHgiyaTY&NR=1 (2002)

http://www.youtube.com/watch?v=w6WMLSnQfHc (1998)

http://www.youtube.com/watch?v=gA723y-h3z8&feature=related (1989)

"D'autre part, la surcharge de références m'est indigeste: c'est toujours une mise en scène "en rapport à la mise en scène de teluntel", ou la mise en musique "qui se veut un hommage au compositeur teluntel"

Ah mais ça c'est à mon avis incontournable: la musique (ou une autre forme d'art) ne s'inscrit que dans l'évolution de ce qui précède. Si je reprends l'exemple de la Rhaposdie sur un thème de Paganini (http://www.youtube.com/watch?v=xwpuKAa66yw), vous n'arrêter pas de trouver des références: le thème "éculé" de la 24e variation de Paganini, le thème du Dies Irae qui traverse la musique depuis la nuit des temps, le fait de ne pas commencer par l'exposition du thème, comme dans le final de l'Eroica, et même, un p'tit côté jazzy qui sonne comme son collègue Gerswhin, compositeur 10ans auparavant d'une autre rhapsodie très célèbre !

Écrit par : PtitSuisse | 31/07/2008

@PtitSuisse, vous avez raison, je suis sévère, peut-être trop, mais forcer le trait permet d'y voir plus clair. Tout n'est pas à jeter mais c'est le sentiment général qui compte, et celui-ci ne m'enthousiasme pas du tout. Pour ce qui est des références, Bach doit beaucoup à Vivaldi, Mendelsohn à Bach, etc. Mais l'impression que toute production actuelle n'est plus finalement qu'un commentaire de ce qui a déjà été fait, et qu'en plus de cela on ne comprendra pas ce commentaire sans son référent, c'est cela qui me chiffonne. On n'a pas besoin de connaître la musique populaire magyare pour apprécier les danses hongroises de Brahms, ca coule tout seul.

@Inma: intéressant de voir que les artistes contemporains vivant les plus cotés, qui se vendent à plusieurs dizaines de millions, sont en majorité figuratifs: Hockney, Koons, Freud, et même Hirst si l'on considère qu'il ne fait pas dans l'abstrait. Evidemment Rothko et Pollock se vendent très bien, mais c'est déjà de l'histoire.

Écrit par : david laufer | 31/07/2008

"On n'a pas besoin de connaître la musique populaire magyare pour apprécier les danses hongroises de Brahms, ca coule tout seul."

ça coule tout seul parce que la musique "populaire" et tout particulièrement la musique de danse imprègne toute la musique "classique savante" depuis les origines ! Des "folias" chez Vivaldi, des gigues chez Bach (et plein d'autres danses, écouter les suites !), des menuets chez Haydn qui deviendront Scherzo dans la symphonie classique et romantique... ça coule tout seul, mais toute rivière à une source ! ;-)

Écrit par : PtitSuisse | 31/07/2008

"On n'a pas besoin de connaître la musique populaire magyare pour apprécier les danses hongroises de Brahms, ca coule tout seul."

Pour comprendre ou pour se contenter de croire que l'on comprend ?

Écrit par : stéphane staszrwicz | 31/07/2008

"http://www.youtube.com/watch?v=DmBuC6BPpEc (2006)", Ca doit faire de la bonne musique de film...

Écrit par : stéphane staszrwicz | 31/07/2008

@staszwicz: qui a parlé de comprendre? J'ai dit "apprécier". Ne peut-on pas à la fois apprécier et ne pas comprendre?

Écrit par : david laufer | 31/07/2008

Autant pour moi, j'ai lu trop vite - ou je n'ai pas pris assez de café ce matin. Alors disons "Pour apprécier ou pour se contenter de croire que l'on apprécie authentiquement ?".

Ceci dit, je doute qu'on puisse apprécier une oeuvre sans la participation de notre intellect, et donc sans la comprendre, fût-ce d'une compréhension intuitive. Il faut au moins que nous en connections le éléments, que nous percevions leur rapports et leur structure. C'est déjà la comprendre, authentiquement ou non.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 31/07/2008

""http://www.youtube.com/watch?v=DmBuC6BPpEc (2006)", Ca doit faire de la bonne musique de film..."

Philip Glass a fait pas mal de musique de film, je dirais même que depuis une 10aine d'année il fait surtout ça, ce que pas mal de gens lui reproche. Par exemple celle de The Hours que je vous propose en 2e lien (http://www.youtube.com/watch?v=3FniHgiyaTY&NR=1).

Quoi de plus normal, car le minimalisme et le post-minimalisme a eu je trouve beaucoup d'influence sur la musique de film à partir des années 80 (je pense à Hans Zimmer et Danny Elfman entre autre), et c'est du reste pourquoi quand vous écoutez la 8e de Glass vous pensez directement "musique de film" ;-)

Écrit par : PtitSuisse | 31/07/2008

Je suis tout à fait d'accord, stéphane. Si on apprécie c'est qu'on a compris, même si peut-être on est passé à coté de ce que voulait dire réellement l'artiste, du reste. C'est d'ailleurs ça qui enrichi une oeuvre, les multiples perceptions qu'en ont le public !

Écrit par : PtitSuisse | 31/07/2008

"Ceci dit, je doute qu'on puisse apprécier une oeuvre sans la participation de notre intellect, et donc sans la comprendre, fût-ce d'une compréhension intuitive. Il faut au moins que nous en connections le éléments, que nous percevions leur rapports et leur structure. C'est déjà la comprendre, authentiquement ou non."
Eh bien, c'est exactement là que le bât blesse. Cocteau disait "que l'art doit faire bander" et c'est très exactement ce que je pense (au sens figuré, a-t-on besoin de préciser : peut-être, à cette époque de tarés sessuels...). S'il me faut écouter durant des heures les lourdes explications d'une spécialiste ès histoire de l'art sur le fait que l'artiste s'est fait descendre dans son Me-109, que des paysans l'ont sauvé en l'enveloppant de feutre et de graisse, ce qui explique que toutes ses oeuvres sont conçues de graisse et de feutre - berk-, non merci.

Écrit par : Géo | 31/07/2008

@PtitSuisse et Stéphane, cette phrase "Si on apprécie c'est qu'on a compris" est très problématique. Je me souviens d'un couple français de retraités devant un paysage de van Gogh, à Amsterdam. Lui: "Depuis quand qu'ils sont violets, les cyprès, hein?". Elle: "Oui, mais c'est joli quand même tu ne trouves pas?" Lui: "Oui, c'est joli." Doit-on en conclure, sans une once de mépris social, qu'ils ont compris van Gogh? Les foultitudes d'enfants qui apprennent depuis des générations l'histoire du Petit Prince ont-ils compris, avec leurs parents, qu'à travers l'histoire du suicide d'un enfant, l'auteur a conjuré l'envie de se jeter depuis sa fenêtre? Ont-ils seulement compris qu'il s'agit de l'histoire du suicide d'un enfant? Permettez-moi de mettre plusieurs rangs de barrières entre la compréhension et l'appréciation, entre les tripes et le cerveau. L'un et l'autre sont reliés différemment pour chacun de nous, et parfois même pas du tout.

Écrit par : david laufer | 31/07/2008

Ce que je voulais dire, c'est qu'on apprécie parce qu'on croit avoir compris, même si ce qu'on comprend ne recoupe pas l'intention de l'artiste. Celà n'a rien à voir avec la nécessité de plein d'explications pour comprendre.

Un exemple célèbre c'est que pendant la première du Boléro, parmi les viva du public, il y avait une seule voie discordante: une dame qui criait "AU fou ! Au fou", et Ravel a dit à ce propos "Celle là, elle à compris" ;-).

Et d'ailleurs à propos de ce même Bolero, je cite une phrase de Levy-Strauss: « On n’irait pas bien loin dans l’analyse des œuvres d’art si l’on s’en tenait à ce que leurs auteurs ont dit ou même cru avoir fait. »

Écrit par : PtitSuisse | 31/07/2008

Si vous pensez qu'il est possible d'apprécier sans comprendre, je vous suggère une expérience : Procurez-vous un roman rédigé dans une langue qui vous soit tout à fait inconnue et lisez-le du premier au dernier mot. Nous verrons si, n'ayant rien compris, vous l'appréciez.

Cela paraît évident pour une oeuvre littéraire, mais c'est le cas aussi pour la musique ou les arts plastiques. Pour apprécier, il faut bien d'abord décomposer nos sensations, discerner leur forme, reconnaître leurs relations et les relations qu'elles entretiennent avec d'autres objets, etc. Sans cela, nous n'aurions affaire qu'à des tâches de couleur ou des successions de bruits sans rime ni raison, et il n'y aurait pas d'art du tout.

Naturellement, quand on affirme qu'il faut comprendre, au moins un peu, pour apprécier, on ne veut pas dire que cette compréhension soit nécessairement verbalisable ou consciente, qu'il serait toujours possible d'en faire une conférence. Le plus souvent, nous comprenons les oeuvres par un acte intuitif, notre intellect fait tout le travail à notre insu, comme lorsque nous lisons une phrase dans une langue connue, et que nous ne nous rendons pas compte, par habitude, des opérations effroyablement complexes qui s'accomplissent pourtant dans notre esprit pour la déchiffrer.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 31/07/2008

Quant à la réaction des gens ordinaires devant Van Gogh ou à la pose auto-complaisante d'un Cocteau, j'ai peur qu'il ne soit pas possible d'en parler sans quitter le domaine de l'art pour entre dans celui de la sociologie de l'art. Et le risque est grand quand on aborde ces sujets de s'exposer aux reproches du mépris social ou de l'autosatisfaction.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 31/07/2008

@Stéphane, l'exemple du roman en langue étrangère est mauvais: autant demander à un aveugle de regarder un tableau. Ce niveau-là, celui de la compréhension en tant que récéption, est acquis dans la discussion. En revanche, comprendre la beauté d'un poème de St John Perse, même sans du tout comprendre le fond, est parfaitement possible grâce à l'évidente beauté de la forme. De même pour une admirable chanson populaire en perse, que je ne comprends pas, mais que j'adore (googoosh). L'appréciation d'une oeuvre, sans aucun commentaire, sans aucune préparation, devrait être possible pour chacun de nous, évidente et immédiate. Tout travail de réflexion ne peut et ne doit intervenir qu'après cette première ingestion.

Écrit par : david laufer | 31/07/2008

Je pars du principe que si je perçois un objet qui ne fait aucun "effet" (concept à définir... un rouleau de papier de toilette ne crèe en moi aucune émotion particulière ;-) ;-)), je n'ai pas compris l'art qui est dans cet objet.


Pour le problème de la langue, peut-être que l'on peut être subjugé par la beauté d'un idéogramme chinois et d'en faire un tableau pour la perfection de sa forme, jusqu'au jour où un chinois vous dise qu'en fait il veut dire "celui qui lit ceci est un imbécile" ;-).


"comprendre la beauté d'un poème de St John Perse, même sans du tout comprendre le fond, est parfaitement possible grâce à l'évidente beauté de la forme"

Que vous postuliez que la beauté de sa forme est évidente montre que vous avez une compréhension de cette forme, et que vous avez une idée préconcue de ce qu'est la beauté, probablement un référentiel à d'autres oeuvres d'art que vous avez comprises.

Je ne défends absolument pas la position qui consite à vouloir effectuer un travail complexe de compréhension sur chaque oeuvre d'art qui nous touche. Personellement je constate simplement qui si j'essaie de comprendre pourquoi une oeuvre m'interpelle, eh bien j'en tire une grande satisfaction !

Écrit par : PtitSuisse | 31/07/2008

"Personellement je constate simplement qui si j'essaie de comprendre pourquoi une oeuvre m'interpelle, eh bien j'en tire une grande satisfaction !"
Ah mais oui et merci, merci, merci, Ptit Suisse ! c'est exactement cela !
Je vous crois volontiers, mais c'est un aveu terrible que vous faites là, et cela fait des décennies et des décennies que je le ressentais. Ma prof de dessin m'a collé une note largement en dessous de la moyenne parce que j'avais plus ou moins émis cette hypothèse quand j'avais 12 ans..
Ce que vous venez d'écrire est simplement la base de la querelle des Anciens et des Modernes...

Écrit par : Géo | 31/07/2008

Eh Eh Eh, petit scarabé long est le chemin de la révélation !

[private joke]
Réfléchissez pourquoi vous aimez votre jolie voiture, quand vous comprendrez, peut-être en tirerez vous comme moi les conclusions qui s'imposent !
[/private joke]

;-) ;-)

Écrit par : PtitSuisse | 31/07/2008

Je constate que c'est bien animé par ici. J'ai décidé de passer le 1er a^out à Florence, mais je suis quand meme à distance vos passionnantes discussions (disons que le sujet m'intéresse davantage que la politique ou les rapports homme/femme). Il fait très chaud à Florence, demain je vais me refugier dans les musées, pour l'amour de la peinture figurative, unique et imperméable aux modes.

Écrit par : Inma Abbet | 31/07/2008

Merci à tous et toutes, moi aussi je file mais je vais me mettre au frais à Amsterdam, où c'est aussi plein de "peinture figurative, unique et imperméable aux modes". Heureusement, on y trouve également ce que l'art contemporain produit de plus intéressant, et que les cultures latines ont de la peine à envisager. Bonnes vacances.

Écrit par : david laufer | 31/07/2008

Je ne résiste pas au plaisir d'illustrer nos propos par un petit moment de détente:

http://www.youtube.com/watch?v=KD3D_6H9WDA

Un millénaire d'évolution musicale résumé avec autant de finesse et d'humour, moi je trouve que c'est du grand art !

Écrit par : PtitSuisse | 31/07/2008

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