27/07/2008

La Croix et l'artiste contemporain

Au volant de ma voiture, je fais partie de cette classe d’étranges individus que vous avez peut-être déjà vu s’énerver tout seuls. On les voit hurler et gesticuler mais on ne les entend pas, et leur colère revêt alors un aspect pathétique presque poignant. Ce soir, j’avais une excuse. J’écoutais une interview à la radio, celui d’un homme qui m’était jusqu’alors inconnu et qui hélas ne l’est plus. Il s’appelle Wajdi Mouawad, est metteur en scène, libanais et il est l’un des chouchous des grandes scènes parisiennes, avignonnaises et québécoises. Comme je n’ai jamais rien vu ni lu de lui, je m’en tiendrai à son propos et à ce que j’ai ensuite glané dans La Croix, fidèle à l’une de mes très nombreuses devises – connais ton ennemi.

 

Je conduisais paisiblement ma petite famille dans la chaleur orageuse de cette fin d’après-midi lorsque la voix de Mouawad est apparue sur les ondes. Il disait ceci : « Dans mon art, la notion de vocifération est essentielle. » Là, déjà, j’ai tiqué, et ma femme commençait à me couver d’un œil inquiet. Ensuite, le bonhomme s’est mis à expliquer pourquoi il faisait du théâtre. En gros, si j’ai bien tout compris, Mouawad a réalisé que le monde réel n’était pas tel qu’il l’avait ressenti avant l’âge de cinq ans. Cette réalisation a été un choc déchirant, et il appelle pièce de théâtre chacune de ses tentatives de remettre ensemble les morceaux de monde imaginaire. Profondément abattu par ces propos, je soupirais très bruyamment. Mais tous mes efforts de modération, aussi sincères soient-ils, ont volé en éclats lorsque Mouawad a déclaré : « Tout acteur doit être névrosé. » C’est à ce moment que j’ai crié, ce qui ferait probablement de moi un excellent acteur selon les critères précités. La coupe était pleine, j’en avais trop entendu et l’index de ma femme est venu me soulager en éteignant la radio.

 

De son débit savamment dosé d’hésitation et d’enthousiasme, le metteur en scène était parvenu à brosser le portrait d’une des formes courantes du théâtre contemporain, éprouvante expérience thérapeutique dont le metteur en scène est à la fois le cobaye extatique et l’organisateur. Posture qui n’est pas l’apanage que du théâtre, mais que Mouawad précise encore dans La Croix : « Quel artiste suis-je ? » A quoi il avait lui-même offert des esquisses de réponses à la radio par cette réflexion : « J’en ai rien foutre de la forme, j’en ai rien à foutre du fond. » Devant le vide conceptuel proprement sidéral qu’il ouvrait lui-même sous ses pieds, l’homme pris de vertige était revenu sur la terre ferme d’une pirouette : « Ouais, enfin, quand je dis que j’en ai rien à foutre, c’est pas vrai. »

 

On devrait rire de ces propos, ne pas en tenir rigueur à leur auteur. Ce qui m’inquiète, me confond et finit par me faire crier dans ma voiture, c’est plutôt ce que ces propos n’évoquent absolument jamais : le monde qui nous entoure. Soucieux de la taille, de la profondeur et de la santé de leur nombril, un nombre conséquent d’artistes contemporains – toutes disciplines confondues, mais c’est un truisme – semblent avoir perdu tout intérêt pour la réflexion civilisationnelle. Comme si, épouvantés par la complexité sans cesse croissante du monde, ces artistes, avec un réflexe de banquier suisse, se repliaient sur l’unique valeur sûre et acceptablement instable à leur disposition : eux-mêmes. L’art, non plus comme miroir du monde, mais comme atelier protégé.

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21/07/2008

El Pais et le prisonnier palestinien

Depuis quelques mois, j’avais envie d’évoquer Israël et la question palestinienne. Mais chaque fois que l’occasion s’en présentait un autre sujet m’absorbait et me faisait repousser mon pensum. Et puis les articles concernant Israël sont si nombreux, si touffus, si virulents qu’il m’est difficile, pour ne pas dire impossible, d’apporter à ce vieux débat autre chose qu’un « ben moi, je pense que ». Voilà que cet après-midi, au retour d’un long week-end à la campagne, je me promène sur le site du grand quotidien espagnol El Pais avec l’idée de m’attaquer au portrait de la jeune ministre espagnole de la Défense. Et sur la page principale, je tombe sur cette vidéo d’un soldat israélien qui tire à bout portant sur un homme aux mains liées et aux yeux bandés.

 

Il se trouve que l’homme n’a pas été abattu mais « seulement » touché par une balle en caoutchouc dans la jambe, qu’il est blessé mais pas mort. Un rapide parcours des médias internationaux me fait comprendre que la nouvelle ne s’est pas encore répandue. Je me retrouve donc seul avec ces images incompréhensibles et choquantes. Comme toujours, les images portent en elle ces paquets d’émotions et d’informations entremêlées qui les rendent si lourdes à digérer. Une fois mise sur le papier, cette réalité est beaucoup plus facile à décrire que de regarder sur un écran, une fois, cinq fois, vingt fois, ces images floues et pourtant si précises.  D’un côté les uniformes, les armes, les casques et le blindé, et de l’autre le jeune homme aux cheveux bouclés, le bandeau, les menottes, et enfin le coup de fusil : une mise en scène mythologique et accablante.

 

Ces quelques secondes vont, comme d’habitude, avoir plus d’effet que des mois de négociations. C’est comme une assiette de bouillon à la surface duquel les bulles de graisse naviguent paresseusement côte à côte, et où tombe une goutte de détergent : en une fraction de seconde, toute la graisse se fait expulser sur les bords de l’assiette. Ainsi, juste après l’échange de prisonniers de la semaine dernière et les jolies images du 14-Juillet, on est reparti pour un Hamas vociférant, un Fatah outragé, un gouvernement israélien protestant, Washington sur les dents, pendant que Sarkozy voit s’envoler son rêve de sauveur de la paix. Ces images servent-elles à quelque chose ? Font-elles, comme on dit, « avancer la compréhension » des problèmes auxquels les population, là-bas, doivent faire face tous les jours ?

 

J’en doute un peu, ne faisant pas vraiment confiance à mes propres émotions devant le spectacle d’une institution, et de tout un état, dévoyés, humiliés par cet acte impardonnable. Comme beaucoup, je voudrais en savoir plus, sur ces soldats, sur les circonstances de ce drame, sur la vie de ce Palestinien. Mais ça ne sera certainement pas le cas. Demain un autre drame, une autre guerre, un autre tsunami viendront me choquer ou me désoler, sans me laisser le temps d’ingurgiter seulement toute l’information qu’ils contiennent. J’aurais vu quelque chose, et l’ayant vu, je croirai le savoir. En réalité, j’en sais probablement un peu moins ce soir que ce matin. Parce que je suis plus confus maintenant que je ne l’étais avant d’avoir vu ces images qui, au fond, ne m’apprennent absolument rien de nouveau sur un conflit qui n’en finit pas de ne pas finir.

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13/07/2008

The Economist et l'UBS

Pour fuir ce dimanche pluvieux, je suis allé voir les Maîtres italiens à la Fondation de l’Hermitage. Le parc planté d’arbres centenaires, qui font à eux seuls tout le charme de l’endroit, nous offrait, sous cette pluie diluvienne, une vision d’octobre. En pénétrant dans le petit salon bleu du premier étage, seul vestige formolé de la demeure telle qu’y vivaient autrefois ses propriétaires, j’ai été un peu déçu qu’on ne m’offre pas une tasse de thé de jasmin et une part de plum-cake. Ces propriétaires, les Bugnion, étaient des banquiers privés fort respectés. Aujourd’hui la maison appartient à des pharmaciens, les Sandoz. On se passait donc tout cela entre Helvètes de tradition, presque en famille, chacun jouissant dans sa branche d’une réputation que lui enviait toute l’Europe. Maintenant, pour la pharmacie, je ne sais pas. Mais en tout cas, pour ce qui est de la banque, les jours prudents et raisonnablement confortables du petit salon bleu semblent bien lointains.

Car L’UBS, et la banque Suisse d’une manière générale, sont en train de traverser une crise à côté de laquelle l’affaire Swissair ferait presque figure de roman à l’eau de rose. C’est du Hitchcock, sans les blondes sulfureuses. Depuis plusieurs mois, en lisant la presse spécialisée, on sentait bien que les choses ne tournaient pas rond. Un des malheurs tient précisément au fait que seule la presse spécialisée en parlait, alors qu’il s’agit d’un phénomène qui concerne les Suisses au premier degré, bien plus que les procédures de naturalisation ou les musées idiots au bord du lac. Désormais on voit les noms de Birkenfeld, Liechti et Ospel en grosses lettres à la une des jetables. Pour attirer l’attention de la presse généralisée, l’UBS a quand même dû perdre plus de 40 milliards de dollars et violer – apparemment – une quantité étourdissante de régulations, de lois et d’accords internationaux. Avant de parler de l’UBS en propre, il est important de rappeler un fait essentiel : la guerre en Irak est en train de coûter des sommes comprises entre 10%, au mieux, à 20%, au pire, du budget américain. Le souci qu’a le fisc américain de mettre un terme à l’évasion fiscale sous toutes ses formes doit par conséquent se comprendre qu’à la lumière de cette mathématique.

Petit retour sur image, grâce notamment à un excellent article de fond de l’Economist. Lorsque les USA ont dérégulé le milieu bancaire dans les années 90, l’UBS et le CS se sont senti pousser des ailes à l’idée d’avoir enfin accès au plus grand marché du monde. Le ticket d’entrée fut assez cher puisque l’UBS a racheté pour 11,8 milliards de dollars l’énorme Paine Webber, leader du wealth management avec 865 milliards de dollars sous gestion. En devenant UBS-Paine Webber, la banque pénétrait enfin le marché américain et les Suisses plastronnaient à Wall Street. Cet échange de bons procédés ne s’arrêtait évidemment pas là. Pour pouvoir vraiment travailler sur sol américain, l’UBS, mais aussi le Crédit Suisse lorsqu’ils rachetèrent First Boston, ont signé avec le fisc américain un accord selon lequel ce dernier pourrait, en contradiction absolue avec les fondements de la tradition bancaire helvétique, exiger les données des clients soupçonnés d’évasion fiscale. A l’époque, l’UBS s’était dit que la chose était risquée mais que le gain potentiel – le marché américain tout entier – dépassait de loin la perte inévitable de clients dépités par ces pratiques. Donc plus de secret bancaire pour l’UBS. Chassez le naturel…

Comme un malheur ne vient jamais seul, en pénétrant sur le marché américain, l’UBS a également été aspirée dans l’hystérie spéculative généralisée. En dérégulant gaiement les marchés financiers, les législateurs ont laissé la bride sur le cou à des économistes de génie qui ont créé des outils financiers d’une complexité telle que même les autorités bancaires centrales ne les comprennent plus. En particulier, la titrisation de la dette, c’est-à-dire la spéculation sur la dette sur le marché des capitaux, a atteint des délires de perfectionnement et de sophistication. Parmi ces outils, la spéculation sur des dettes immobilières « pourries », j’ai parlé des subprime. Et les gestionnaires de l’UBS ont été, comme les autres, grisés par les rendements faramineux enregistrés sur ces placements totalement hasardeux, extrêmement risqués et dont les fondamentaux auraient fait crier au scandale un ex-propriétaire de la Fondation de l’Hermitage.

Nous devons maintenant attendre les résultats de l’enquête sur Birkenfeld pour savoir si les pratiques de l’UBS ont été criminelles et à combien s’élèvera la facture finale : revente de Paine Webber ? Exclusion du marché américain ? Rachat par HSBC ? Les paris sont ouverts. Que le fisc américain fasse preuve d’une coupable duplicité en attaquant l’UBS lorsque celle-ci est à terre, voilà qui est indéniable. Il est également indéniable que toute cette affaire dissimule, derrière des procès et des protestations outrées, une compétition à mort entre les places financières et les géants qui les occupent. Mais que l’UBS, après avoir signé des accords tellement contraires à ses propres valeurs et à sa tradition, se plaigne aujourd’hui du traitement qui lui est réservé, témoigne soit de naïveté, soit d’inconscience grave. Pour résumer cette affaire on pourra faire usage de la fable de la grenouille et du bœuf, ou du mythe de Faust, pourtant, jusqu’à ce soir, l’histoire de l’UBS aux Etats-Unis fait plus penser à un gag de ouin-ouin.

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10/07/2008

Macleans et la guerre en Irak

La nouvelle a fait beaucoup, beaucoup moins de bruit que la victoire espagnole en football. En vérité, pas un seul média continental européen n’en parle, et pour cause : il semble que la guerre en Irak est en train d’être gagnée. Pour les éditorialistes du Monde, de la NZZ ou d’El Pais, la chose est difficile à accepter. Pourtant, dans un article très long, constellé de chiffres et de commentaires informés, le magazine canadien Macleans détaille les faits d’une façon pleine de précautions, mais néanmoins convaincante. D’autres articles, dans le Times, dans le New York Times ou sur CNN.com, donc les médias des pays engagés se relaient pour donner corps aux événements.

Petite précision : cette guerre est déjà perdue. En effet, les Alliés ont perdu cette guerre du moment où elle a coûté jusqu’à aujourd’hui des centaines de milliers de vies civiles et militaires, qu’elle a grevé le budget américain à hauteur de centaines ou même milliers de milliards de dollars, qu’elle a profondément aliéné l’opinion mondiale contre les Etats-Unis et qu’elle n’a pas du tout, pour le moment, atteint les buts que l’administration Bush lui avait fixés : destruction des armes de destruction massive de Saddam, stabilisation du Moyen-Orient par la création d’une démocratie fonctionnelle et laïque en Irak. C’est par conséquent une lourde défaite stratégique.

L’Irak est devenu pour les Américains un symbole pour tout ce qui ne va pas. C’est ainsi que la position d’Obama, qui avait voté contre la guerre en 2003 et promet le retrait des troupes en cas de victoire, a gagné la faveur d’une partie grandissante de l’électorat. En gros, il était l’homme juste qui rendrait l’honneur à son pays en l’aidant à sortir de cet infâme bourbier. McCain, soldat de carrière et profondément engagé pour la poursuite de la guerre, devait bien choisir ses mots pour justifier sa position devant un électorat las et déconfit.

Mais voilà, après plus de trois ans de violence ininterrompue et de désespoir, les bonnes nouvelles commencent à pleuvoir : en mai 2007, l’armée US a compté 121 morts ; en mai 2008, 19, c’est-à-dire le chiffre le plus bas depuis le début 2004. Le nombre d’attentats suicides ne cesse de baisser. Les dollars du pétrole commencent, grâce à l’embellie actuelle sur ce marché, à remplir les caisses de l’état irakien (et probablement celles aussi de Blackwater, Halliburton et tous ces mercenaires américains, mais c’est un autre problème). Les troupes américaines et irakiennes ont repris le contrôle de Mossoul, de Bassorah, d’une partie de Sadr City et la violence a diminué par endroits de plus de 85%. Ainsi faute de victoire stratégique, il semble que la victoire tactique, au moins, commence à se dessiner.

Obama se retrouve aujourd’hui dans une situation très critique et parallèle à celle de Bush il y a quatre ans : toute sa stratégie se fondait sur la défaite de la guerre ; en cas de victoire, même partielle, il n’a aucun plan. Mieux, une défaite lui est nécessaire puisqu’elle signifie également la défaite de l’administration Bush en général. McCain avait adopté une toute autre stratégie, plus conventionnelle mais beaucoup plus risquée : il veut que les troupes restent, cent ans, mille ans s’il le faut. Pour un ancien prisonnier des Vietcongs, la chose est une affaire d’honneur, de patrie, toutes ces choses intangibles que nous avons presque complètement oubliées de ce côté-ci de l’Altantique. En d’autres mots, McCain avait fondé sa stratégie sur une victoire américaine. Si cette victoire se confirme, il sera seul à en tirer profit.

En 1992, Bush senior paradait sa victoire en Irak lors de la campagne présidentielle. Face à lui, Clinton lui avait fait cette réponse désormais célèbre : « C’est l’économie, crétin ! » En effet, la première guerre du Golfe terminée avec succès, les Américains étaient beaucoup plus inquiets pour leur économie qui commençait à entrer en crise et les radotages de Bush tombaient complètement à plat. Aujourd’hui Obama insiste sur l’économie, à quoi McCain pourrait désormais répondre : « C’est la guerre, crétin ! » Car il y a fort à parier que les Américains, déjà très déprimés par la crise des subprimes, voient en celui qui leur offre la seule bonne nouvelle possible de l’année – une victoire qu’on nous disait impossible – celui qui sera à même de sauver également le pays sur les autres fronts auxquels il fait face. Comme en 2004, il semble que ce soit l’Irak qui, de nouveau, décide du sort de cette élection.

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