11/08/2008

Vogue et Kate Moss

En revenant de Londres, je croyais avoir eu ma dose de célébrités. Pendant des mois, tous les jours, les journaux me rapportaient sur plusieurs pages les changements de coupe de cheveux de Victoria Beckham alias Posh, les sorties de taxis de Sienna Miller où l’on voyait apparaître sa petite culotte, ou l’absence d’icelle, et le défilés de petites copines de Hugh Grant ou de Jude Law. Mais nulle ne surpassait en tonnage de papier et d’encre la petite Kate Moss, 34 ans, native du quartier populaire de Croydon. On parle sans cesse de son nez, soit en raison du flair dont elle fait preuve pour définir la mode, soit en raison des quantités industrielles de cocaïne qui transitent par ce gracieux organe. Kate fait partie de la race de mannequins qu’on appelle supermodel. Ce terme a été précisément défini par un des plus beaux spécimens de cette caste, Linda Evangelista, qui déclara un jour : « A moins de 10'000 dollars, je ne me lève pas. » 

 

Naïvement, je pensais donc que la Katemania allait se tasser, que Rupert Murdoch allait vite trouver une autre nourriture pour le monstre qu’il doit satisfaire tous les jours en bourrant le métro avec du papier imprimé, du sol au plafond. Mais en ouvrant Vogue, affalé sur le sofa de cette maison de vacances hollandaise, j’ai vite compris que nous allons tous bouffer du Kate Moss jusqu’à l’indigestion pendant des années encore. Non seulement Kate Moss fait la couverture de cette édition US, mais on s’épanche sur elle, sur son passé et sur son avenir dans un article qui fleure bon la Corée du Nord. Tout ce qu’elle fait, dit, met, mange, boit, fume, ou sniffe, tout cela est absolument et résolument extraordinaire.

 

C’est son amie Stella McCartney, fille de Paul et designer très en vogue, qui lui aurait récemment ouvert les yeux sur son avenir en lui conseillant ceci : « Tu dois absolument créer un parfum à ton nom ; à partir de là, tu auras ta marque. » Un petit rail et c’est parti, et voilà le parfum très subtilement baptisé Kate, son premier succès planétaire. S’ensuit une collaboration très remarquée avec Sir Philip Green. Sir Philip est le propriétaire de la chaîne de magasins Top Shop, sorte de H&M anglais, et de plein d’autres marques qui en ont fait le très officiel Roi d’Oxford Street, la plus importante rue marchande de Londres. Pour les bienheureux qui l’ignorent, Oxford Street est un autre nom pour l’Enfer. Sur deux bons kilomètres au centre de la ville, c’est un énorme magasin d’habits pas chers après l’autre, regorgeant de jeunes filles prépubères qui se jettent en hululant sur des piles de jeans fabriqués en Chine, puis se jettent dans le magasin suivant pour y faire exactement la même chose, et ceci sept jours sur sept, qu’il pleuve ou qu’il vente, c'est-à-dire tout le temps. Et voilà Kate Moss, déjà en une de tous les magazines depuis des années, qui créait une collection pour Top Shop. Le résultat fut épique : des centaines de jeunes filles qui campaient toute la nuit devant les magasins Top Shop de Londres pour avoir accès, dès huit heures du matin, aux premiers articles de la ligne Kate Moss.

 

En point d’orgue de ce délire collectif, j’ai appris dans Vogue que nous devrons tous prochainement nous raser la tête, enfiler des toges et nous rendre en file indienne au British Museum. Nous devrons nous y prosterner devant Siren, la dernière création du sculpteur Marc Quinn, par ailleurs bon copain de Kate Moss. Il s’agit d’un moulage en or massif de Kate en pose de yoga. Plus littéralement proche de l’épisode biblique du veau d’or, je n’avais encore jamais vu. Et si encore ça n’était qu’une exception, mais le Victoria and Albert Museum résonnait l’année dernière des foules venues admirer une exposition sur les tenues de concert de Kylie Minogue. Une autre exposition, à la National Portrait Gallery, faisait figurer là encore un portrait noir et blanc de Kate Moss sur son affiche collée dans toutes les stations de métro. On peut trouver Kate Moss très jolie, c’est d’ailleurs mon cas, parfois même émouvante dans sa beauté urbaine et contemporaine. Mais comment diable en est-on venu à dresser de tels autels, dans de tels endroits, pour de telles personnes ?

 

Qualifier tout cela de vulgaire est inutile, et probablement faux. Kate Moss et le culte qui l’entoure personnifient la culture populaire de masse et cela n’est ni nouveau, ni même choquant. C’est plutôt l’écart grandissant entre une certaine culture d’élite et la culture dominante de masse, cette culture Kate Moss, qui me rend perplexe. On a l’impression que ces deux mondes, comme dans des époques prérévolutionnaires, évoluent sur des planètes de plus en plus étrangères l’une à l’autre, parfois même ouvertement hostiles. C’est cette distance qui les rend l’une et l’autre caricaturales, l’une dans sa sophistication hermétique, l’autre adorant ses idoles en or.

07:50 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (21)

Commentaires

On bouffe de la Katemania si l'on veut bien. Je dois avouer qu'en vous lisant, je n'arrivais pas à me souvenir de qui il s'agissait au juste, ni à me remémorer son apparence ; j'ai dû chercher des photos sur la toile pour constater qu'en effet jw l'ai probablement aperçue une fois ou l'autre sur une affiche ou une couverture de magasine. Mais j'ignorais que l'on parlât d'elle aussi souvent. Evidemment, je ne lis pas Vogue...

Écrit par : stéphane staszrwicz | 11/08/2008

stéphane staszrwicz @ Ce que DL veut dire, c'est que la petite élite cultureuse lausannoise de la BSLg veut nous construire un énorme blockhaus à Vidy pas seulement pour poser un gros étron de béton (= dire merde aux générations futures) pour gâcher la vue, mais pour exposer des statues à la gloire de cette euh ...nana ? Cela doit beaucoup plaire aux lesbiennes qui nous dirigent...

Écrit par : Géo | 11/08/2008

Si c'est cela qu'il a voulu dire, il lui reste des progrès à faire pour s'exprimer clairement.

P.S. J'ignorais que Daniel Brélaz et Olivier Français étaient lesbiennes, maintenant je pense que je comprend mieux certaines choses...

Écrit par : stéphane staszrwicz | 11/08/2008

Bon, alors je traduis : que Vogue s'intéresse à Kate Moss n'est pas dérangeant, c'est qu'elle envahit des espaces culturels dans lesquels elle n'a rien à faire. Prière de relire le billet.
Quant au fait que vous ignoriez que Olivier Français et Daniel Brélaz soient des lesbiennes et qu'ils n'ont pas grand'chose à voir avec ce projet fumeux, cela n'appartient qu'à vous...

Écrit par : Géo | 11/08/2008

J'avais plutôt l'impression que notre hôte s'interroge sur le divorce entre la vraie culture et la culture des vraies gens, et sur leur écart grandissant (à son avis). On peut sûrement analyser la politique muséographique locale sous cet angle, mais cela me paraît une trahison que de réduire une préoccupation générale --- et fort intéressante --- aux péripéties picrocholines de la politicaillerie valdo-vaudoise. Mais je m'en voudrais de parler à sa place et je lui laisse le soin de nous éclairer s'il le juge utile.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 11/08/2008

"péripéties picrocholines de la politicaillerie valdo-vaudoise"
On en déduira donc que Monsieur vient de la Grande Ville Internationale dont les habitants ont une certaine tendance à se la péter un max et à afficher le plus grand mépris pour les voisins rupestres ?
Parce qu'au cas où Monsieur ne l'aurait pas remarqué, ces péripéties ont beaucoup à voir avec les questions soulevées dans ce billet...

Écrit par : Géo | 11/08/2008

Chers Geo et Stéphane, je ne prétends jamais avoir le dernier mot sur mon propre blog et la compréhension qu'en a Geo est parfaitement correcte même si elle n'était pas celle que j'imaginais (l'accent sur la question muséale). La compréhension qu'en a Stéphane est plus proche de la mienne propre, mais les termes qu'il emploie me sont contraires (opposition entre vraies gens et culture vraie). A vous de juger.

Écrit par : david laufer | 11/08/2008

@Géo, j'ai compris la même chose que vous en lisant le billet. Mais alors pourquoi parler d'écart grandissant? Il faudrait paut-être davantage évoquer la confusion entre la culture classique (le British Museum héberge, par exemple de très belles collections d'art égyptien, grec, chinois) et ces divertissements éphémères et superficiels pour adolescents. Cela me rappelle "L'Immortalité" de Kundera, où l'un des personnages considère sa fille de vingt ans comme un oracle qui lui dicte les dernières tendances en matière d'habillage et de comportement, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. C'est un mélange de banalité et d'infantilisme qui s'affiche dans des lieux "sérieux" et c'est cela qui est incongru, mais qui est très à la mode.

Écrit par : Inma Abbet | 11/08/2008

"On en déduira donc que Monsieur vient de la Grande Ville Internationale dont les habitants ont une certaine tendance à se la péter un max et à afficher le plus grand mépris pour les voisins rupestres ?" Déduction, ou plutôt abduction, qui vous induirait en erreur ; Monsieur vient de la charmante bourgade de Renens, qui est certes internationale à sa façon, mais ne passe pas pour une Grande Ville. Monsieur se fait simplement peu d'illusions sur la place de son petit canton dans l'univers et sur l'importance véritable des querelles dont il est agité.

Monsieur parlerait avec autant de dédain de la politique du canton voisin, si c'était le sujet. Rien de plus divertissant du reste que cette aigreur réciproque de deux provincialismes, qui se valent pourtant tout à fait. Freud parlerait du narcissisme des petites différences.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 11/08/2008

"Monsieur vient de la charmante bourgade de Renens, qui est certes internationale à sa façon, mais ne passe pas pour une Grande Ville."
Je me doutais bien qu'il y avait beaucoup de snobisme pour certains d'habiter Renens. Charmante bourgade. Mouais. En tous cas, ne faites plus semblant d'ignorer qu'il y a beaucoup de lesbiennes au pouvoir, vous seriez peu crédible.

Mais que veut dire votre commentaire ? Qu'il n'y a que les New-Yorkais qui peuvent aborder la question de l'art ?

Écrit par : Géo | 11/08/2008

Tout dépend quel quartier de Renens.

"Qu'il n'y a que les New-Yorkais qui peuvent aborder la question de l'art ?" Tout le monde peut l'aborder, et personne ne s'en prive quand l'occasion se présente. Mais chacun l'aborde, pour m'exprimer ainsi, depuis son niveau de légitimité culturelle.

Dois-je imaginer que vous tenez des listes de lesbiennes, comme dans certain milieux on tient des listes de juifs ?

Écrit par : stéphane staszrwicz | 11/08/2008

"Dois-je imaginer que vous tenez des listes de lesbiennes, comme dans certain milieux on tient des listes de juifs ?"
Ben non. Il y en a juste trois qui font de la politique à un niveau où on est forcèment exposé dans votre région. Une à Renens et deux autres sur le dossier Musée des Beaux-Arts. Maintenant, soyons clair, je ne suis pas homophobe en soi mais, si je connais très peu d'homosexuels, ils sont tous effroyablement narcissiques et élitistes. Ce qui, quand on manipule des dossiers tels que le MBA peut avoir une certaine importance. En fait, je ne suis pas homophobe, mais j'ai peu de sympathie pour les gens narcissiques. C'est tout.

Écrit par : Géo | 11/08/2008

"Je ne suis pas homophobe, mais..."

Comme d'habitude, c'est du Grand Art (à présenter dans un musée)! Géo est en pleine forme.
Il ne connait que TRÈS PEU d'homosexuels, mais il sait qu'ils sont TOUS effroyablement narciciques et élitistes.

Malgré tout, il ne s'agit pas d'idées préconçues... non, il ne s'agit que de vérité révélée, de science infuse.
Lui, il n'est pas homosexuel, donc il n'est pas narcissique ni élitiste. Il sait qu'il est sympathique. C'est tout.

Écrit par : Père Siffleur | 12/08/2008

Père Siffleur@ le problème n'est pas l'orientation sexuelle mais bien plutôt l'égomanie sous toutes ses formes. La vôtre me pompe l'air, à moins que ce ne soit le caractère quelque peu enragé de vos attaques...

Écrit par : Géo | 12/08/2008

Le seul drame dans la mode, c'est qu'elle est faite par des hommes qui n'aiment pas les femmes. L'aspect squelettique de Kate Moss n'a rien d'alléchant (même si elle est jolie) et ce type de fille dicte les modèles auxquels il faut ressembler, ce à cause du goût - ou manque de goût justement -de ces hommes invertis. Pour le reste, à chacun son orientation sexuelle et ses petites spécialités tant qu'elles n'emmrdent pas autrui!

A bon entendeur!

Écrit par : Micheline Pace | 12/08/2008

Etes-vous sûr d'en connaître si peu, après tout. Essayez d'évaluer le nombre de personnes que vous connaissez, ou que vous avez connus dans le cours de votre existence : amis et amis des amis, parentèle, condisciples, collègues de travail, de sport ou de hobbys, voisins, rencontres de vacances, etc. Divisez-le ensuite par 20 ou 25 ; si vous avez une vie et des relations sociales moyennes, cela devrait faire un chiffre assez rondelet.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 13/08/2008

"Etes-vous sûr d'en connaître si peu, après tout"
Partant du principe que ce commentaire s'adresse à moi :
J'ai l'impression que le temps du secret est plutôt passé, et quand ce temps était, on savait de toute façon qui était qui. Je n'adhère pas à votre théorie. Les humains ont des relations qui leur correspondent et surtout dans le cercle proche.
Mais de toute façon, le problème n'est pas l'orientation sexuelle mais le narcissisme. Ou l'égomanie. Il se trouve que les quelques personnes homosexuelles que je connais sont trop narcissiques à mon goût. Cela n'a aucune valeur statistique, je vous l'accorde volontiers.
Mais voyez-vous, SS, cette question de la généralisation m'intéresse beaucoup par ailleurs. Je sais bien que la généralisation ne fait pas bonne figure dans la doxa actuelle. Mais, mais, mais...
"Le paradis, c'est l'endroit où le cuisinier est français, l'ingénieur allemand, le policier anglais, l'amoureux italien et le logisticien suisse.
Dans l'enfer, le cuisinier est anglais, l'ingénieur français, le policier allemand, l'amoureux helvétique et le logisticien italien."
Pourquoi tout le monde comprend cette blague ???

Écrit par : Géo | 13/08/2008

La généralisation peut servir à donner une importance excessive à une minorité insignifiante, mais elle est intéressante, tout comme la rumeur, parce qu'elle met en évidence un contexte culturel. La généralisation dépend à la fois de l'expérience directe et du "on dit", ce qui la rend ironiquement réductrice, même si elle se rattache à quelque chose de réel. Pour ma part, je n'ai jamais accordé d'importance aux questions d'"orientation exuelle", mais je crois que la tragédie de la génération de femmes qui ont aujourd'hui entre 20 et 35 ans environ est l'impossibilité de se révolter contre leurs aînées. D'un point de vue médiatique (et social) les femmes de la génération précédente ont été mises sur un piédestal, et personne n'a encore eu le courage de les critiquer ou de les ridiculiser, et pourtant, certaines d'entre elles le mériteraient bien. C'est peut-être là la racine de leur égomanie.

Écrit par : Inma Abbet | 13/08/2008

"D'un point de vue médiatique (et social) les femmes de la génération précédente ont été mises sur un piédestal"
Oui et non. Pour ma part, je pense que les exploits de Florence Artaud, Catherine Destivelle (oui, Bandiagara), Ellen Mc Arthur (sauf erreur sur le patronyme...) etc... ont fait plus pour la cause des femmes que toutes les théoriciennes de cette cause. Que peut dire le pire des machos quand une femme gagne une course transatlantique en solitaire, etc...?
Je dirais donc que les femmes dont vous parlez ont bénéficié d'un effet de coterie, de favoritisme de la part de leurs consoeurs et collègues journalistes...

Écrit par : Géo | 13/08/2008

Et si, vous aussi, vous étiez tombé dans le panneau?... Le panneau publicitaire Kate Moss!

Écrit par : Père Siffleur | 22/12/2008

deux vos cultures - ce sont comme medaille et son revers.

Écrit par : Mr. People Search | 07/05/2009

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