24/08/2008

Vanity Fair et l'immeuble à 2 milliards

Hier soir, j’ai revu Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Chaque fois que je le revois, et c’est assez fréquent, j’y découvre d’autres raisons de penser que c’est peut-être le meilleur film qu’on ait jamais réalisé à propos du XVIIIe siècle européen. Kubrick insiste avec une précision et une lenteur maladives sur ces visages poudrés et mouchés, ces perruques si hautes qu’on se demande si la poudre blanche, au sommet, n’est pas de la neige, ces soies et ces satins brodés d’or. En voyant la sublime Marisa Berenson s’avancer sous le silence d’un clair de lune, au son de l’opus 100 de Schubert, dans un appareil extravagant, cette évidence m’a frappé : comme il semble naturel aujourd’hui que cette société dispendieuse, endettée et délicate se soit noyée dans des torrents de sang, en 1789.

 

Je ne suis pas devin, et loin de moi le péché de croire que l’histoire peut se répéter de la même façon. Il y a cependant dans le numéro de ce mois de Vanity Fair un article qui, selon la façon dont on le lit, donne froid dans le dos. La couverture de ce numéro est ornée d’un portrait de Carla, pas la petite blonde furieuse, la grande brune vaporeuse. L’article qui lui est consacré est une bonne introduction au sujet de ce jour, avec des photos d’elle en robe rouge moulante, posant sur le toit de l’Elysée comme Kate Winslet sur la proue du Titanic. Puis vient l’histoire des frères Zeckendorf et de leur immeuble, le 15 Central Park West, surnommé le « fifteen ». Constitué de 201 appartements, dominant Central Park de ses façades couvertes de calcaire gris, l’immeuble reproduit le langage architectural new-yorkais d’avant-guerre. Cette élégance sobre tranche avec le délire de verre et d’acier qu’on avait vu récemment se développer à Manhattan. Mais comme le dit l’architecte : « Rien ne plaît plus aux riches que quelque chose de neuf qui n’ait pas l’air trop neuf. »

 

Cette absence d’audace a été payante. La totalité des appartements ont trouvé preneur avant que l’immeuble soit terminé, faisant de celui-ci le plus gros succès de l’immobilier mondial avec un total de ventes de 2 milliards de dollars. Donc un prix moyen de 10 millions par appartement. En plein milieu d’une des crises immobilières les plus graves de l’histoire. Et qui a acheté les appartements les plus chers, les penthouse à 40 millions de dollars l’unité, les terrasses sur le toit et les piscines couvertes ? On trouve, dans le tas, Sandy Weill, le PDG de Citigroup, une banque qui a perdu plus de 40 milliards de dollars et 9'000 employés dans la crise. On y trouve aussi son copain Lloyd Blankfein, le PDG de Goldman Sachs, une banque d’investissement qui, par spéculation, a engrangé quelques 4 milliards de dollars grâce à cette même crise. (Mais certains analystes doutent de la réalité comptable de ces gains qui seraient en réalité des pertes.)

 

Et je revois cette scène de Barry Lyndon où le prince de Tübingen, emperruqué et poudré comme il se doit, perd 15'000 fredericks d’or à la table de jeu, puis déclare qu’il ne peut, ou ne veut payer ladite somme. Le lendemain matin, son créditeur, ami de Barry Lyndon, est expulsé du royaume sur intervention du roi en personne. Car comme tant de nobles de cette époque, tout ce que ce prince possède, c’est son titre, sa situation et les dettes abyssales que les deux premiers lui permettent d’ignorer.

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18/08/2008

Libération et BHL

 

Il y a deux jours, mon fils a reçu un nouveau jouet. Il a un an, de grosses joues et des yeux rieurs. Dès que je le lui ai mis dans les mains, il s’est jeté avec passion sur cet assortiment de cubes de bois aux couleurs vives en poussant des petits grognements satisfaits. Pendant une heure au moins, absorbé et bavant, je l’ai regardé tout entier au bonheur d’avoir autre chose à faire qu’à empiler ses habituels cercles de plastic, auxquels il est d’ailleurs vite revenu avec un plaisir renouvelé.

 

La métaphore est grossière et pourtant exacte: Bernard-Henri Lévy a un nouveau jouet et il bave dessus avec bonheur depuis quelques jours. Incapable de se distinguer sur le conflit irakien, le pauvre homme avait dû se replier des sujets domestiques, à regret, on le sentait bien. Car le BHL ne se déguste que dans la fougue d’une crise aigue, internationale et désespérée. La Bosnie sous les bombes, le Rwanda et ses machettes, l’Amérique de Bush, tout était épuisé et l’avenir lui semblait bien morne, avec sa fortune d’héritier, sa femme chanteuse, sa fille pleureuse, sa chemise blanche et ses sourcils froncés. Et puis soudain, Saakachvili, le président géorgien, est tombé du ciel pour lui offrir le conflit rêvé : un face-à-face avec la Russie de Poutine sur la question ossète. Comme dans un film de Sergio Leone, gros plan sur les yeux de BHL, silence, vent sur la plaine aride, une voix qui siffle un air entêtant, et tout d’un coup, le philosophe de carnaval dégaine sa plume et sort un édito fracassant : « SOS Géorgie ? SOS Europe ! »

 

Cosigné avec son copain Glucksmann, voilà un papier d’une touchante vigueur prépubère désordonnée, de celle qu’on tolère de la part d’adolescents costauds mais mentalement limités. La malhonnêteté et la cuistrerie intellectuelles sont telles qu’elles se passeraient de commentaires, mais passons-les un peu en revue, pour le plaisir. Je cite les morceaux les plus juteux, avec cette ouverture proprement zolienne : « N’allez pas croire à une affaire simplement locale : il s’agit probablement du tournant le plus décisif de l’histoire européenne depuis la chute du mur de Berlin. » Et les trois ans de guerre civile en Bosnie sur laquelle le même BHL a cru bon de commettre films et livres, et même de créer un parti politique ? Allons donc, un échauffement sans importance à côté de ce qui se passe en Ossétie. Et puis ce subtil « probablement », très publicité Carlsberg. Passons au plat de résistance qui arrive tout brûlant sur la table avec cette question : « Qui a tiré, cette semaine, le premier ? » Et la réponse tombe, lapidaire, sans appel : « La question est obsolète. » Hélas, sur ces apparentes bonnes résolutions, BHL déclare quelques lignes plus bas : « Commençons donc par énoncer qui est l’agresseur : la Russie de Poutine et de Medvedev. » Et hop, sous le tapis, l’opération géorgienne foireuse.

 

S’ensuit un morceau de bravoure historique, que je ne peux m’empêcher de citer in extenso : « Si nous laissons les tanks et les bombardiers casser la Géorgie, nous signifions à tous les voisins proches et moins proches de la Grande Russie que nous ne les défendrons jamais, que nos promesses sont des chiffons de papier, nos bons sentiments du vent et qu’ils n’ont rien à attendre de nous. » En Pologne et en Tchécoslovaquie en 39, à Budapest en 56 et à Prague en 68, à Sarajevo, à Srebrenica, à Mostar et à Knin de 91 à 95, à Grozni depuis plus de dix ans, l’Europe a démontré, patiemment, avec une évidence aveuglante en se faisant parfaitement comprendre des pays en question, qu’elle laisserait toujours faire les tanks et les bombardiers. Mais elle permet, elle demande à BHL de s’indigner en mettant un petit « si » en début de phrase pour suspendre, pendant quelques secondes, le cours sanglant de son Histoire.

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11/08/2008

Vogue et Kate Moss

En revenant de Londres, je croyais avoir eu ma dose de célébrités. Pendant des mois, tous les jours, les journaux me rapportaient sur plusieurs pages les changements de coupe de cheveux de Victoria Beckham alias Posh, les sorties de taxis de Sienna Miller où l’on voyait apparaître sa petite culotte, ou l’absence d’icelle, et le défilés de petites copines de Hugh Grant ou de Jude Law. Mais nulle ne surpassait en tonnage de papier et d’encre la petite Kate Moss, 34 ans, native du quartier populaire de Croydon. On parle sans cesse de son nez, soit en raison du flair dont elle fait preuve pour définir la mode, soit en raison des quantités industrielles de cocaïne qui transitent par ce gracieux organe. Kate fait partie de la race de mannequins qu’on appelle supermodel. Ce terme a été précisément défini par un des plus beaux spécimens de cette caste, Linda Evangelista, qui déclara un jour : « A moins de 10'000 dollars, je ne me lève pas. » 

 

Naïvement, je pensais donc que la Katemania allait se tasser, que Rupert Murdoch allait vite trouver une autre nourriture pour le monstre qu’il doit satisfaire tous les jours en bourrant le métro avec du papier imprimé, du sol au plafond. Mais en ouvrant Vogue, affalé sur le sofa de cette maison de vacances hollandaise, j’ai vite compris que nous allons tous bouffer du Kate Moss jusqu’à l’indigestion pendant des années encore. Non seulement Kate Moss fait la couverture de cette édition US, mais on s’épanche sur elle, sur son passé et sur son avenir dans un article qui fleure bon la Corée du Nord. Tout ce qu’elle fait, dit, met, mange, boit, fume, ou sniffe, tout cela est absolument et résolument extraordinaire.

 

C’est son amie Stella McCartney, fille de Paul et designer très en vogue, qui lui aurait récemment ouvert les yeux sur son avenir en lui conseillant ceci : « Tu dois absolument créer un parfum à ton nom ; à partir de là, tu auras ta marque. » Un petit rail et c’est parti, et voilà le parfum très subtilement baptisé Kate, son premier succès planétaire. S’ensuit une collaboration très remarquée avec Sir Philip Green. Sir Philip est le propriétaire de la chaîne de magasins Top Shop, sorte de H&M anglais, et de plein d’autres marques qui en ont fait le très officiel Roi d’Oxford Street, la plus importante rue marchande de Londres. Pour les bienheureux qui l’ignorent, Oxford Street est un autre nom pour l’Enfer. Sur deux bons kilomètres au centre de la ville, c’est un énorme magasin d’habits pas chers après l’autre, regorgeant de jeunes filles prépubères qui se jettent en hululant sur des piles de jeans fabriqués en Chine, puis se jettent dans le magasin suivant pour y faire exactement la même chose, et ceci sept jours sur sept, qu’il pleuve ou qu’il vente, c'est-à-dire tout le temps. Et voilà Kate Moss, déjà en une de tous les magazines depuis des années, qui créait une collection pour Top Shop. Le résultat fut épique : des centaines de jeunes filles qui campaient toute la nuit devant les magasins Top Shop de Londres pour avoir accès, dès huit heures du matin, aux premiers articles de la ligne Kate Moss.

 

En point d’orgue de ce délire collectif, j’ai appris dans Vogue que nous devrons tous prochainement nous raser la tête, enfiler des toges et nous rendre en file indienne au British Museum. Nous devrons nous y prosterner devant Siren, la dernière création du sculpteur Marc Quinn, par ailleurs bon copain de Kate Moss. Il s’agit d’un moulage en or massif de Kate en pose de yoga. Plus littéralement proche de l’épisode biblique du veau d’or, je n’avais encore jamais vu. Et si encore ça n’était qu’une exception, mais le Victoria and Albert Museum résonnait l’année dernière des foules venues admirer une exposition sur les tenues de concert de Kylie Minogue. Une autre exposition, à la National Portrait Gallery, faisait figurer là encore un portrait noir et blanc de Kate Moss sur son affiche collée dans toutes les stations de métro. On peut trouver Kate Moss très jolie, c’est d’ailleurs mon cas, parfois même émouvante dans sa beauté urbaine et contemporaine. Mais comment diable en est-on venu à dresser de tels autels, dans de tels endroits, pour de telles personnes ?

 

Qualifier tout cela de vulgaire est inutile, et probablement faux. Kate Moss et le culte qui l’entoure personnifient la culture populaire de masse et cela n’est ni nouveau, ni même choquant. C’est plutôt l’écart grandissant entre une certaine culture d’élite et la culture dominante de masse, cette culture Kate Moss, qui me rend perplexe. On a l’impression que ces deux mondes, comme dans des époques prérévolutionnaires, évoluent sur des planètes de plus en plus étrangères l’une à l’autre, parfois même ouvertement hostiles. C’est cette distance qui les rend l’une et l’autre caricaturales, l’une dans sa sophistication hermétique, l’autre adorant ses idoles en or.

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