01/09/2008

The Telegraph et "l'orage catholique"

De Vevey, on voit arriver les orages longtemps avant qu’ils ne giflent les quais de leurs vagues presque marines. C’est pratique : on a tout le temps de ranger sa terrasse, de fermer ses fenêtres et de se mettre à l’abri, tandis que s’avance le rideau gris-jaune et opaque de la tempête. Il arrive parfois que cette tempête, soudain, change de cap, rase les Alpes françaises et valaisannes, traverse le Chablais vers Aigle pour aller se perdre à Fribourg. On appelle cela un orage catholique : de Savoie en Valais puis vers Fribourg, terres catholiques, il évite les vaudois protestants. Et c’est assez frustrant. Or, je suis en train de me demander si la crise qui nous menace depuis plus d’un an n’est précisément pas un orage catholique.

 

A Londres où je travaillais en automne 2006, il y a presque deux ans, les premières mauvaises nouvelles commençaient de tomber. C’était le début de la crise des subprimes, annoncée par des gestionnaires de hedge funds et de private equity. Rapidement, aux Etats-Unis, les effets de cette crise furent catastrophiques. Des millions de foyers forcés de rendre leurs maisons, des faillites en cascades, des pertes d’emploi par centaines de milliers, des pertes bancaires par dizaines de milliards, le tableau avait tout pour convaincre. En Angleterre, jusqu’en juillet 2007, on osait parfois être un tout petit peu optimiste, jusqu’au jour où Northern Rock, un des plus gros prêteurs immobiliers, menaça de couler avant de se faire sauver in extremis par le gouvernement. Mais la charge était sonnée, la crise allait faire mal.

 

Et elle a fait mal, en effet. Rien qu’à Londres, le prix de l’immobilier continue de s’effondrer, la livre a perdu plus de 10% de sa valeur, et des milliers d’emplois de la City sont partis en fumée. Les plus avisés se sont exilés vers Dubaï et Shanghai, les autres attendent la guillotine. Les banques les plus solides annonçaient des pertes abyssales : Citigroup, Merryl Lynch, Morgan Stanley, Bear Sterns, tout le monde écopait. Et puis début 2008, c’était le début de la dégringolade de l’UBS et, dans une moindre mesure, du Crédit Suisse. La crise se rapprochait dangereusement de nos rivages, les nuages se faisaient menaçants. Le mot crise apparaissait de plus en plus souvent dans les discussions et dans la presse. Les mots les plus alarmants cités par des autorités, les statistiques les plus épouvantables, tout nous murmurait que le monde était en train de s’écrouler. Typique de cette oraison funèbre annoncée, un article récent du Telegraph s’intitule : « Le pire de la crise financière est encore à venir, prédit Ken Rogoff, ancien chef économiste du FMI. » L’homme y détaille son prophétisme à la Cassandre : « Nous n’allons pas seulement voir des banques de taille moyenne couler dans les prochains mois, nous allons voir un mastodonte, nous allons voir un truc énorme, une des grosses banques d’investissements ou une des grosses banques. »

 

Je veux bien te croire, Ken. Mon problème, c’est que j’entends des Kens partout depuis bientôt deux ans et que je ne vois toujours rien arriver. Ou plus exactement, j’ai l’impression que cette crise n’est, et ne reste que financière. Pas encore économique. C’est le monde financier qui est touché, les banques, les investisseurs, les prêteurs, du coup Londres et New York, dont c’est l’activité première, en prennent pour leurs grades. Mais dans le reste du monde, et en Suisse en particulier, les hausses du chômage, les faillites en masse, en un mot la récession, tout cela peine à se concrétiser. On commence bien à dire, en France, que les résultats du troisième trimestre risquent de nous annoncer la récession. On annonce aussi des chiffres pénibles sur l’immobilier et la consommation. Pourtant, tout cela manque curieusement de soudaineté, d’évidence immédiate et les alarmes qui résonnent depuis tant de mois sonnent un peu faux. Car le propre des crises, c’est que personne ne les prévoit. Peut-être me mordrai-je les doigts de cet optimisme relatif dans quelques semaines, tandis que je ferai la queue à la soupe populaire. En attendant, je miserai sur un orage catholique et je resterai sur mon balcon.

13:19 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (14)

Commentaires

"traverse le Chablais vers Aigle pour aller se perdre à Fribourg. On appelle cela un orage catholique"
A tout hasard, vous trouverez à Aigle une église avec une plaque indiquant que Guillaume Farel a créé là une des premières paroisses protestantes de Suisse...
Pas très catholique, votre orage...

M.Laufer, je ne suis pas économiste, mais à propos des "subprimes" : les maisons qui sont revendues profitent à qui ? Ce ne serait pas par hasard une magouille supplémentaire ?

Écrit par : Géo | 01/09/2008

Moi non plus, je ne suis pas économiste. Magouilles? Bof, je ne sais pas. Mais les crises de 29 ou de 87, et même celle de 2000, n'avaient été annoncées par (presque) personne. D'où mon scepticisme.

Et puis j'attendais un commentaire géographique de votre part. Pour ma défense, j'affirmerai que la tempête ne touche rigoureusement que les foyers catholiques d'Aigle. A la rigueur ceux d'Yvorne aussi, mais c'est plus rare.

Écrit par : david laufer | 01/09/2008

"ne touche rigoureusement que les foyers catholiques d'Aigle"
l'un d'entre eux m'a coûté la carte-mère de mon ordi et je ne crois pas avoir grand chose à voir avec le catholicisme...
Par magouille, je voulais dire : 40 milliards de pertes pour UBS, bon, OK, mais après la revente à d'autres personnes solvables, qu'en est-il ?

Écrit par : Géo | 01/09/2008

Après? Rien. On pleure les morts, on panse ses plaies et on repart. Jusqu'à la prochaine.

Écrit par : david laufer | 01/09/2008

Magouilles ou pas, vous apportez la réponse à vos propres questions. Je ne suis pas économiste non plus, mais il me paraît évident que, si les uns perdent, les autres gagnent, c'est-à-dire qu'il n'y a jamais de crise globale, d'une part ; d'autre part, l'augmentation constante des prix de l'immobilier ne peut être maintenue. Tôt ou tard les prix vont baisser. Une crise peut être aussi vécue comme le retour à un équilibre précedent, ou au bon sens. Autrefois, on pouvait acheter une maison en Espagne ou au Portugal pour trois fois rien. Maintenant, les prix ont décuplé. Bien entendu, il y aura toujours une clientèle pour des maisons à plusieurs millions d'euros ; ce qui manque, c'est la clientèle pour des appartements de trois pièces à 200.000 euros dans des banlieues sordides, et ce n'est pas une mauvaise chose... Ce qui rend les crises plus ou moins dangereuses est la capacité ou l'incapacité des gouvernements et des entreprises à les gérer. Quant aux orages, merci d'éclairer ma lanterne, on en a eu beaucoup cet été et je me demandais si je devais éteindre mon ordinateur...

Écrit par : Inma Abbet | 01/09/2008

"Après? Rien"
Mais non, cessez de faire le lettreux, que diable ! Les dettes pourries ont été titrisées et ont reçu une note AAA de cabinets d'audit. certains se sont rué sur les "bonnes affaires", bravo UBS, mais ces maisons, contreparties de ces dettes pourries, sont en train de s'arracher. D'ailleurs moi-même personnellement, je me posais la question...
Donc ces pertes ne sont pas des pertes à 100 %, mais alors à combien.

DJ, vous qui visiblement êtes économiste, c'est le moment de vous rendre utile !!!

Écrit par : Géo | 01/09/2008

Je me rends compte que j'aurais pu faire ce papier en prenant exemple sur Gustav et Katrina. A savoir que c'est précisément du fait de leur soudaineté que les crises sont des crises: elles nous prennent au dépourvu. Si l'on s'y prépare, si on les attend, elles font partie du prévisible et perdent de leur tragique. Ainsi Gustav frappe-t-il une Louisiane presque vidée de ses habitants craintifs, tandis que Katrina submergeait une population insouciante.

Écrit par : david laufer | 01/09/2008

Ah ben non, ce n'est pas tout-à-fait comme ça. La crise Roland Nef était programmée, prévisible (cf. interview de Keckeis) et il me semble qu'elle a fait mal. Peut-être que l'explication, c'est que les dirigeants de notre pays en général et de notre pays n'ont pas encore compris à quel point certains citoyens suisses que l'on appelle (probablement à tort) des journalistes haïssent l'armée et sont prêts à tout pour lui nuire. Quels gauchistes, ces Lamunière !
Ils ne sont pas les seuls, d'ailleurs. Un fonctionnaire d'armasuisse auquel je voulais racheter une montagne fortifiée ( je suppose que cela ne vous étonnera pas trop de moi...) m'a bien fait comprendre que les sbires de l'environnement, bien que grassement payés par l'Etat, leur divinité, allaient nous mettre tous les bâtons possible dans toutes les roues imaginables pour nuire à mon projet.
Dommage, je me voyais bien tirer au canon de 155 sur av. de la gare 33 depuis la Dt de Morcles à chaque fois qu'un article m'aurait déplu...

Écrit par : Géo | 01/09/2008

L'affaire Nef ? C'est encore Micheline Calmy-Rey, même si Samuel Schimd n'est plus UDC, il reste un homme, bernois, de surcroît...

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 02/09/2008

"Car le propre des crises, c’est que personne ne les prévoit". Oui. Est-ce peut-être parce que nous ne prenons pas assez de temps pour lire "les signes des temps" et les analyser?

Écrit par : cmj | 02/09/2008

@cmj. Il me semble que le travail d'analyse sur cette crise a été fait et refait. On sait même que certains l'avaient prévue et se sont mis à spéculer sur un effondrement des subprimes dès le début de 2006, engrangeant des fortunes et des réputations d'oracles. On dit que les fondamentaux de la crise boursière de 87 étaient bien plus sérieux que ceux de la crise de 29, mais que c'est le travail de prévision économique, ainsi que des nouveaux outils financiers et légaux, qui ont permis à cette crise d'être relativement limitée, tandis que celle de 29 avait mis le monde entier sur les genoux. Vraiment, j'ai l'impression que c'est comme l'histoire des ouragans Katrina et Gustav: lorsqu'on est pris au dépourvu, c'est la crise. Lorsqu'on prévoit, c'est un problème passager puis tout rentre dans l'ordre.

Écrit par : david laufer | 02/09/2008

"l'histoire des ouragans Katrina et Gustav: lorsqu'on est pris au dépourvu, c'est la crise. Lorsqu'on prévoit, c'est un problème passager puis tout rentre dans l'ordre."
Non, là c'est une question d'intensité, imprévisible. Et les digues ont tenu...
Et attendons Anna...

Écrit par : Géo | 02/09/2008

Du tout, Géo. Même si les levees avaient rompu, les vagues n'auraient trouvé que quelques habitants barricadés, des immeubles murés et étanches, et l'armée. Les dégâts eurent été lourds, mais sans commune mesure avec Katrina.

Écrit par : david laufer | 02/09/2008

Le catastrophisme est toujours plus porteur que l'optimisme pour les médias et les économistes en général. Un bon titre qui fait peur trouve beaucoup plus de lecteurs que "tout va très bien madame de la marquise", "il ne se passe rien circulez, il n'y a rien à voir, tout va bien". Quel ennui la fin de l'histoire! Enfin on en est encore pas là ! Il y a encore de beaux jours devant nous pour pleurnicher!
Je constate simplement que le prix du pétrole dégringole que la bourse remonte que l'euro baisse pendant que le dollar remonte et que le PIB américain remonte.
Et pourtant que les médias ont su mettre de l'huile sur le feu avec cette grimpée du pétrole.
Pour arriver à détruire la puissance de l'occident qui a pris une telle ampleur ces dernières années il faudra qu'il en coule de l'eau sous les ponts !

Louis

Écrit par : hervé | 04/09/2008

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