29/09/2008

Télérama et Serge Gainsbourg

Lorsque on se promène dans Paris, il est difficile d’ignorer l’abondance des plaques commémoratives en marbre qui ornent les murs de la ville. Il y en a environ 1'600, mais les chiffres de la Mairie sont inexacts. On en trouve vraiment partout, jusque dans le tunnel du métro entre les stations Bastille et Gare de Lyon où l’une d’elles, éclairée dans sa niche à l’attention des voyageurs, indique que se dressaient à cet endroit les fondations d’un tour de la forteresse de la Bastille. Quand on vit à Paris et qu’on est attentif à ces plaques, ce qui fut mon cas, cela devient vite une obsession. Et j’éprouve envers ces plaques un mélange indistinct d’amour et de haine : d’amour pour ce que celles-ci me racontent d’histoires oubliées ; et de haine pour ce qu’elles empêchent les Parisiens de regarder l’avenir, forçant le promeneur à contempler le passé pétrifié.

 

La plaque commémorative n’est pas qu’un monument, c’est un état d’esprit et chaque pays la développe à sa façon. A Londres, pays des rangées de petites maisons identiques, les plaques sont uniformisées, bleues et rondes. A Genève, où l’on tente d’imiter Paris mais avec retenue, elles sont en granit, pas en marbre. A Rome, qui inventa le genre, elles sont immenses, parfois ornées de gravures compliquées et de longs dithyrambes. A New York, on n’en voit pas. Mais Paris détient la palme du nombre, avec une abondance délirante qui documente tout, tous et toutes. Certaines plaques, pourtant, ne sont pas en marbre, ni même collées au mur d’un immeuble. Ainsi Serge Gainsbourg pourrait se faire qualifier de plaque de marbre, dans l’acception morale du terme. Parce que depuis sa mort en 1991, c’est comme si plus personne ne pouvait écrire, composer, réciter, enregistrer ou chanter quoi que ce soit sans devoir évoquer Gainsbourg.

 

Il ne s’agit pas que d’adoration mais aussi de mimétisme. Si on chante aujourd’hui en France, quelques canons doivent être respectés : cheveux sales et mal peignés, cigarettes, alcool et voix traînante, sexualité machiste assumée avec une provocation jouissive, amour immodéré du calembour et de l’allitération, à connotation scatologique ou pédophile de préférence. Tout l’attirail choque-bourgeois des années soixante. Moi qui n’avais aucun grief particulier contre l’original, j’en suis peu à peu venu à le vomir copieusement par la faute de ses milliers de clones zélés.

 

Tout ce qui peut être dit de Gainsbourg a déjà été dit, et souvent par Gainsbourg lui-même qui ne s’est jamais intéressé à autre chose qu’à sa propre image et à l’effet que celle-ci produisait. Il est peut-être bon de rappeler qu’à peu près tout ce qu’a fait, écrit et chanté Gainsbourg durant les quinze dernières années de sa vie est très mauvais. Ce qui est dommage, c’est qu’il est impossible d’entendre cela en France. L’article de Télérama, emprunt du ton adorateur de circonstance, n’y fait évidemment pas exception. On y apprend qu’un certain Mr Sfoar, réalisateur, prépare une biographie filmée sur le chanteur au mégot. Il va falloir se retaper les délires de la réédition opportune : CD, films, séries spéciales, émissions en cascades, compilations, tout le carrousel. Mr Sfoar ne fait pas exception dans son idolâtrie. Comme l’écrasante majorité des chanteurs, écrivains, acteurs et poètes français de ma génération, il prouve ainsi que Gainsbourg est un produit parfaitement imitable.

 

09:02 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (12)

Commentaires

Etre imitable, et imité effectivement, c'est justement la marque du talent. Qui n'en rêve ?

Écrit par : stéphane staszrwicz | 29/09/2008

"Il est peut-être bon de rappeler qu’à peu près tout ce qu’a fait, écrit et chanté Gainsbourg durant les quinze dernières années de sa vie est très mauvais."
Pour cette phrase, je pense que je vais lancer une souscription pour faire une statue de vous, DL.

La dernière fois que j'ai eu une telle impression, c'était il y a longtemps en lisant les Mémoires de Bunuel. A un certain moment, celui-ci écrit qu'il déteste Picasso, alors que je n'aurais jamais osé l'avouer dans le milieu que je fréquentais alors. Je pense que c'est à partir de ce jour que j'ai commencé à penser par moi-même...

Écrit par : Géo | 29/09/2008

C'est bien mal connaître David que de penser que l'idée d'une statue de lui puisse une seule seconde lui plaire.
Quand à Bunuel, s'il a écrit qu'il détestait Picasso, il n'a jamais écrit détester son œuvre. C'est comme avec Blocher, on peut détester le personnage, mais aimer son œuvre, ou l'inverse. Le problème est : qu'a-t-il fait ?
Je dis ça, je ne dis rien...

Écrit par : Julien | 29/09/2008

Tellement vrai, tout ça. "Tequila Akvavit", "Dites-leur et dis-leur", "Inceste de citron"... C'est tellement mauvais. Quant à savoir si Gainsbourre avait du talent (le vrai, pas le flair pour repérer le truc qui va marcher), rappelons que ses meilleurs titres sont pompés à mort sur chopin, dvorak et consorts. Bouh! Enfin, l'homme à la tête de brocoli a quand même droit à des posts citant bunuel et picasso (et blocher aussi, ok), c'est lui faire beaucoup d'honneur.

Écrit par : Blaise | 30/09/2008

ben tiens,
moi j'aime gainsbourg, je peux même dire que j'adore une grande partie de ses chansons... je ne suis par contre pas fan de toutes ses pseudo-franco-répliques actuelles, est-ce grave docteur ?

c'était juste mon avis, ce n'était pas pour faire avancer le débat..

Écrit par : mumu | 30/09/2008

Le Gainsbourg de la fin n'est pas exactement mauvais, il se consacrait à d'autres objectifs. Son oeuvre était faite, il sentait probablement que le meilleur, en termes purs, était passé et qu'il lui restait surtout à peaufiner son personnage pour la postérité. Et dans cet tâche-là, il s'est révélé brillant.

La plupart des créateurs, de toute façon sont mauvais dans 90% de leur production --- tardive ou juvénile. Mais c'est le dixième de reste qui compte et qui les distingue des sans-talents, qui sont mauvais à 100 %.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 30/09/2008

@Mumu: si tant de clones de Gainsbourg n'avaient pas envahi la scène avec un empressement de copieurs serviles, peut-être n'en lui en aurais-je pas autant voulu. Il m'arrive même de siffloter la Javanaise.

@Stéphane: Gainsbourg a peaufiné son personnage dès le 1er jour, c'est là son oeuvre principale. Quant à affirmer que les créateurs sont mauvais dans 90% de leur production, c'est certainement vrai de Gainsbourg. Mais de Brassens? de Nougaro? Ou alors, tant qu'on y est, de Dylan? d'Elvis? Et à quoi définissez-vous les sans-talents? Ou mieux, le talent?

Écrit par : david laufer | 30/09/2008

Picasso a un talent indéniable qu'il a gaiement et sciemment prostitué pour du fric et une vie tranquille. La Période Bleue est un monument difficilement égalable. Tout se barre en couille à partir de 1909-1910. Ca laisse quand même 63 ans de production à peu près inmangeable. Pour Gainsbourg, le talent de base est contestable, et le peu qu'il possédait en propre, boosté à l'EPO du génie de Dvorak ou Chopin, finit très tôt par se faire bouffer par l'obsession de sa propre personne et de l'effet qu'elle produit. Ce nombrilisme de poseur, ce dandysme de carnaval a du succès dans notre génération qui trouve en Gainsbourg un des pères fondateurs du désintérêt voluptueux du monde qui nous entoure.

Écrit par : david laufer | 30/09/2008

Le talent, David, c'est la faculté d'exercer une influence sur le champ où l'on est actif, de transformer ses règles et de changer --- dans une certaine mesure --- la façon dont les autres participants doivent jouer le jeu. Un chanteur talentueux est un chanteur après lequel les autres chantent autrement, par imitation ou par rejet, notamment. Un romancier talentueux est un romancier qui redéfinit les critère du Roman, qui impose une nouvelle conception du genre et force les autres romancier à se positionner par rapport à lui.

L'absence de talent, bien entendu, est la privation de la même capacité. Un romancier sans talent est celui dont les romans auraient aussi bien pu ne jamais voir le jour sans que cela change l'évolution du Roman. Un musicien sans talent ne change rien à la perception ou la fabrication de la musique, etc...

Écrit par : stéphane staszrwicz | 30/09/2008

Un peu simpliste, votre définition, SS. Nous vivons dans un monde de poseurs, de hâbleurs et de frimeurs. Normal qu'ils aient adoré Gainsbourg...

Écrit par : Géo | 30/09/2008

C'est qu'il faut aussi de la pose, Géo. Les historiettes et les anecdotes un peu bêtes que l'on raconte sur les artistes comptent autant dans leur survie posthume que leur métier ou leur capacité de manipulation de la matière du champ (sons pour les musiciens, couleurs pour les peintres, mots pour les écrivains, etc). Bien sûr, la pause pure ne suffirait pas, elle doit servir une oeuvre qui ait quelque substance. Mais le meilleur artiste passera inaperçu s'il n'est pas capable d'un peu de cette roublardise qui fait parler de soi.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 30/09/2008

je trouve inadmissible que l'on puisse parler de monsieur Gainsbourg en le dénigrant. Après brassens il est et de loin celui qui révolutionna le monde de la chanson. Et que l'on me dise pas qu'il pompait littéralement Mozart et autres grands musiciens . il s'en inspirait c'est tout. A tous ses détracteurs je leur suggère d'avoir autant de richesse verbale et de génie du vocabulaire. Après ça Messieurs : tirez en l'air et rengainer votre dit du savoir.

Écrit par : bruno | 10/02/2015

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