06/10/2008

Der Spiegel et le bombardement de Dresde

Qu’est-ce qu’un chiffre ? Celui d’aujourd’hui m’a tourmenté pendant tout ce week-end d’automne, baigné d’une lumière cristalline et comme couronné par les premières neiges qui habillent les Alpes. Tout en me promenant avec mon épouse, nous avons évoqué ce chiffre, le soupesant, l’évaluant, le critiquant, tâchant, mais n’y parvenant pas, d’y trouver une quelconque signification. Ce chiffre, c’est 25'000.

Il s’agit du nombre définitif, « endgültig », comme le dit le Spiegel, de victimes provoquées par les bombardements alliés de Dresde en février 1945. Le bombardement de Dresde et ses fameuses 3'900 tonnes de bombes incendiaires est l’un des actes les plus sanglants de la Seconde guerre mondiale, et qui reste comme une tache indélébile sur la geste alliée. Basée – déjà - sur des photos aériennes mal interprétées (les mouvements de réfugiés fuyant les Rouges pris à tort pour des soldats de la Wehrmacht), l’opération a fait immédiatement l’objet de très vives controverses, de disputes internes au camp allié lorsque Churchill, épouvanté, la renia, et de récits extraordinaires comme Abattoir 5 de Kurt Vonnegut qui en fut le témoin.

On a cité des chiffres très variables de victimes qui se sont peu à peu stabilisés autour d’un hypothétique et consensuel 135'000, repris par des historiens sérieux comme Pierre Milza, et moins sérieux comme David Irving. Au plus haut, on a atteint 500'000, au plus bas 40'000. Il fallait que la chose soit tranchée, ce que la ville de Dresde vient d’achever avec une commission d’historiens qui aura planché des années durant sur le sujet pour délivrer la semaine dernière son ultime, final et absolu 25'000. Une fois de plus, l’Allemagne se montre exemplaire sur le traitement de son passé, ce que bien des pays européens, de l’Axe ou Alliés, ne parviennent toujours pas à accomplir.

Le vingtième siècle et la multiplication par 6 de la population mondiale nous auront donc habitués à traiter tout problème sous l’angle de la statistique, même la mort, surtout la mort lorsqu’il s’agit de guerre. Depuis la fin de la Seconde, les chiffres sont un enjeu capital et parfois pénal, puisque la remise en cause des statistiques officielles est considérée selon certains pays comme une remise en cause des événements eux-mêmes. Or voici que les historiens de Dresde prennent l’une de ces statistiques sacrées et l’écrasent du bout du doigt.

Ce qui me chagrine, c’est qu’on se saisira certainement de ce précédent pour réclamer l’ouverture d’autres enquêtes. Comme le Kosovo pour l’Ossétie, il sera difficile de créer des exceptions et j’entends déjà les voix qui exigeront la révision des statistiques de Srebrenica et puis aussi, dans un futur peut-être plus lointain, d’Auschwitz. Car ces chiffres ne sont rien en eux-mêmes. En ce qui me concerne, 25'000 ou 135'000 victimes, cela ne fait absolument aucune différence, puisque les ordres du commandement général étaient de raser la ville. C’était cela le crime, c'est-à-dire la volonté délibérée et consciente de commettre un massacre, peu importe son ampleur finale.

Mais ces chiffres ne sont rien surtout en ce qu’ils dissimulent, derrière leur apparente froideur, des positions uniquement idéologiques. Il est très difficile de dissocier ces deux enjeux du traitement historique des conflits que sont les chiffres et la signification. Ceux qui affirment que tel massacre n’a pas fait tant de victimes mais le quart ou le cinquième se battent pour une cause politique et non historique, et encore une fois, l’exemple plus récent de Srebrenica est très éclairant sur cet aspect. C’est pourquoi ce qui s’est passé la semaine dernière semaine à Dresde revêt à mes yeux une grande importance. Car ces historiens indiquent plusieurs solutions d’un seul coup.

D’une part, que c’est souvent le camp qui a le moins intérêt à diminuer la taille d’un massacre qui devrait faire le décompte final, car la légitimité des résultats en dépend. Aurait-on respecté ce chiffre si c’était une commission d’historiens américains qui y était parvenue ? D'autre part que la dissociation des chiffres et de leur signification est possible, en même temps qu'elle est une condition sine qua non pour comprendre l'un et l'autre. Et puis que la vérité est atteignable, tout simplement et que l’enjeu en vaut largement la chandelle puisque la façon dont nous écrivons l’Histoire détermine souvent le cours des choses à venir. Mais je crains que l’arithmétique de la mort demeure cette chose délicate que Staline, qui y connaissait un rayon, a fort bien résumée : « Un mort, c’est une tragédie ; mille morts, c’est une statistique ».

Commentaires

Bonjour,

J'ai lu votre article avec intérêt. Il me semble souhaitable que des pesonnes se penchent du plus honnêtement possible sur ce genre de "statistique".
Car, même si c'est toujours une tragédie humaine, il y a une différence de 475.000 tragédies entre 500.000 morts et 25.000 morts.
J'ajouterai que 60 ans plus tard, nos civilisations (?) occidentales estiment toujours que s'il faut tuer des civils pour gagner une guerre "contre le mal", c'est moral....là, les vicitimes ne sont même plus des statistiques, mais des "dommages collatéraux".

J'ose espérer que lorsque le décompte des pertes civiles en Irak et en Afghanistan sera fait, la même recherche de la réalité en sera le moteur.

Ark.

Écrit par : arkencielle | 06/10/2008

Chose délicate. D’accord avec l’éditorialiste, à savoir l’aspect central, « l’enjeu du traitement historique des conflits (...), sont les chiffres et la signification », et que malgré les vieux trucs du cynisme vulgaire (la phrase /méthode de Staline) qui fonctionnent, on le sait bien, « la dissociation des chiffres et de leur signification est possible ».
Oui, oui et oui. C’est difficile, mais l’être humain en est capable.

Paraphrasons Staline pour corriger ce qu’il disait de vrai mais d’incomplet, en rajoutant la touche nécessaire et indispensable d’humanité (enfin, une proposition modestissime et certainement encore incomplète) : « Un mort, c’est une tragédie intolérable pour ses proches et les témoins, malheureusement peut être pas toujours évitable (accident, maladie) ; milles morts, c’est une tragédie intolérable pour l’ensemble de la communauté des êtres humains, c'est-à-dire pour chacun de nous, spécialement si elle découle des actes de ces même humains (guerre), et qu’il faut absolument chercher à éviter... ».

Lu le livre de Laszlo Földényi, « Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larme » : chacun compte, chacun importe, chaque être humain est important (évidemment pour lui, mais pour les autres aussi. L’humanité que nous plaçons dans l’autre est celle que nous plaçons en nous-même).
Réintroduire un sens, une signification humaine, n'est-ce pas se placer au-delà des « statistiques pures » qui en sont précisément dénuées? Au-delà des querelles partisanes aussi...

Écrit par : C. Steiner | 06/10/2008

Toute cette discussion fait comme d'habitude complétement fi du contexte. Les Russes ont perdu plus de 20 millions des leurs quand les Allemands sont arrivés chez eux. On a de plus en plus de détails sur les massacres infligés par la Wehrmacht (et non par les seuls SS...) aux populations de l'URSS.
Quand l'Armée rouge est rentrée en Allemagne, ces 20 millions de morts étaient présents dans la tête des soldats soviétiques...en particulier de ceux qui ont coulé un paquebot avec 7000 civils allemands à bord.
Dresde a été le Hiroshima de l'Europe. Rendre la monnaie au peuple allemand après le bombardement de Londres.
C'était la guerre. Une chose totalement inconcevable pour la plupart des Européens de trente ans d'aujourd'hui (dont la plupart n'ont même pas fait l'armée en temps de paix, soit dit en passant).
Quand j'avais 15 ans, j'avais énormèment de peine à comprendre pourquoi les Alliés n'avaient pas rasé TOUTES les villes d'Allemagne...

Écrit par : Géo | 06/10/2008

@Geo. Je doute que faire l'armée en temps de paix puisse donner une quelconque compréhension de la guerre. Ca voudrait dire qu'on peut faire des études de médecine pour savoir ce que c'est que d'être un cancéreux en phase terminale. Hm?

Sinon, la bataille des chiffres a commencé dès le 14 février 1945 on n'a pas attendu Irving pour gonfler les chiffres. Goebbels disait 500'000, etc. Cette discussion sur les chiffres est constitutive des conflits modernes, et elle n'attend pas la fin de ceux-ci pour commencer. C'est donc précisément parce que je ne fais pas fi du contexte que ces chiffres me paraissent exceptionnellement importants.

Écrit par : david laufer | 06/10/2008

Ce débat sur le sens de la statistique me semble un peu vain, lorsque il a pour prétention de nier l'importance du nombre de morts de tel ou tel conflit ou événement. Rares seraient les personnes qui, ayant à déplorer la mort d'un de leurs enfants, ne sentiraient pas cette perte comme infiniment plus douloureuse pour elles que celles de centaines de milliers d'inconnus dans un conflit même proche. Les décomptes sont inévitables, les comparaisons sont inévitables, ce à quoi elles servent ou à quoi elles sont utilisées sont affaire aussi bien d'historiens de que moralistes. Mais lisez, s'il-vous-plaît, le roman anti-guerre Abattoit 5 (Slaughterhouse 5) de Kurt Vonnegut, pour une admirer une oeuvre qui refuse la transformation des horreurs de la guerre en récit romanesque classique, qui pourrait constituer une sorte d'alibi, mais qui ne peut évidemment éviter d'en faire une oeuvre de beauté dans son humanité.

Écrit par : Mère | 06/10/2008

@Mère. Mon propos n'est évidemment pas de nier l'importance du nombre de morts, mais de faire une différence entre beaucoup de morts et aucun mort du tout. Ce que je n'aime pas, c'est cette distinction entre énormément et beaucoup.

D'autre part je cite Vonnegut dans mon texte, que j'ai lu et qui est une des raisons pour lesquelles cet événement m'est bien connu.

Écrit par : david laufer | 06/10/2008

"Ca voudrait dire qu'on peut faire des études de médecine pour savoir ce que c'est que d'être un cancéreux en phase terminale. Hm?"
C'est complétement évident, pourtant. Je viens d'accompagner les derniers moments d'une personne plutôt proche de moi et vous avez une certaine tendance, dans ces circonstances, de vous poser un nombre énorme de questions qui ont beaucoup à voir avec les études de médecine. Sans aucun doute. Mais c'est une longue discussion qui échappe aux blogs...
Cependant, qui a accompli son service militaire sait évidemment mieux qu'un planqué ce que doit être la guerre. Vous trouvez facilement en temps de paix des situations qui vous font comprendre que vous n'êtes pas grand'chose par rapport à des intérêts de la société, ce qui vous permet d'extrapoler pour le temps de guerre. Je me souviens comme si c'était hier un départ sous la neige à l'horizontale en direction du St-Bernard vers 22 heures avec un chargement énorme...et c'était il y a 25 ans.
De même, avez-vous fait de l'avion, M.Stauffer ? Un premier lâcher seul ? Et après, avec les émotions que vous avez ressenties, vous vous imaginez ce que devait supporter un jeune type de 20 ans aux commandes d'un Spitfire quand il aperçoit un Me-109 dans son rétroviseur...
Vous croyez sincèrement que le soldat responsable des pigeons voyageurs avait un vécu aussi riche ? Moi pas.

Écrit par : Géo | 06/10/2008

@Geo, je ne sais pas, je n'ai pas fait l'armée et croyez-moi, je ne suis pas un planqué. Sinon j'ai fait 4 ans d'internat catholique, donc j'imagine volontiers. Mais je ne connais pas.

Evoquer la guerre dans toute son horreur lorsqu'on est en Suisse en 2008 a quelque chose en soi d'obscène, ce dont je m'efforce, autant que j'en suis capable d'être toujours conscient. On parle ici d'événements, de sensations et d'histoires que même notre imagination la plus folle ou notre expérience de l'ascension du GSB à 22h ne nous permettent que d'effleurer. En tout cas pas de connaître.

Écrit par : david laufer | 06/10/2008

"Evoquer la guerre dans toute son horreur lorsqu'on est en Suisse en 2008 a quelque chose en soi d'obscène, ce dont je m'efforce, autant que j'en suis capable d'être toujours conscient"
sauf que beaucoup de Suisses comme moi ont fait du CICR. Vous voulez que je vous raconte mes horreurs de la guerre ? Ce n'est pas Dresde, mais c'est bien suffisant pour comprendre pas mal de choses...

Écrit par : Géo | 06/10/2008

Et à part ça, réflexion faite, les Suisses ont fait la guerre. Vaut-il mieux être mobilisé trois ans, le doigt sur la gâchette, ou avoir perdu après quelques mois d'impéritie complète et avoir perdu, et vivre ni résistant ni collabo quelques années ???
Je ne suis pas sûr que la situation de mes parents étaient si enviable. J'ai vu exploser l'aéroport de Luanda, entendu bien quelques fois des balles siffler très près de mes oreilles, vu brûler beaucoup de villages kosovars et je pense que cela vaut mieux que de voir brûler St-Gingolph depuis Huémoz...

Je le disais sur le blog de Pascal Kümmerling, après avoir entendu un seul B-17 passer sur la Plaine du Rhône : personne sur cette terre n'aura plus jamais l'occasion de ressentir la peur provoquée lors du passage de 500 (oui, cinq cents) forteresses volantes sur votre tête...

Les Suisses de 39-45 ont vécu dans une tension extrême et aujourd'hui qu'on envoie un gamin en soutien psychologique parce qu'il a vu un escargot écrasé, il serait peut-être bon d'y réfléchir.

Écrit par : Géo | 06/10/2008

@david laufer: Je n'aurais pas le toupet de revendiquer la citation de Vonnegut, que j'ai beaucoup aimé dans votre texte. J'aurais dû prendre le temps de rendre à César ...

Écrit par : Mère | 06/10/2008

"C’était cela le crime, c'est-à-dire la volonté délibérée et consciente de commettre un massacre, peu importe son ampleur finale."

Les civils allemands ont payés la folie meurtrière d'Hitler.C'est trop facile 60 ans après de donner des leçons.Dans un contexte d'une guerre qui à connu une telle barbarie difficile de ne pas comprendre non plus que pour anéantir le nazisme,une démoralisation total du peuple allemand semblais à l'époque une condition siné qua non.Les civils ont toujours payés le prix,dans les conflits.

Les 20 millions de russes morts par les allemands,Staline porte également une lourde responsabilité,notament en purgeant son armée en liquidant ses officiers massivement pour des raisons idéologiques et il mobilisa plus d'un millions de soldats pour ses purges ainsi que les déportations de sa propre population,plutôt que de les envoyer sur le front.

L'addition aurait été plus salée sans l'hiver qui a balayé l'armée allemande.

Le peuple russe,fût l'un des peuples les plus courageux.

D.J

Écrit par : D.J | 06/10/2008

"Staline porte également une lourde responsabilité,notament en purgeant son armée en liquidant ses officiers massivement pour des raisons idéologiques et il mobilisa plus d'un millions de soldats pour ses purges "
Faux. Staline a tout basé sur l'offensive et s'est retrouvé attaqué avant de le faire. Beaucoup de ses généraux l'avait averti, mal leur en a pris...
Staline considérait Hitler comme un brise-glace qui lui permettrait de conquérir l'Europe. Il n'y a réussi qu'à moitié. C'est pour cela que Roosevelt est détesté dans les pays de l'Est...

Écrit par : Géo | 06/10/2008

Ce n'est pas faux,c'est vrai.Le livre noir du communisme décrit en détail la folie de Staline et ses épurations des cadres de son armée à la veille du conflit germanosoviétique.

En 2 ans,la purge de l'armée rouge élimina:

-23 généraux d'armée sur 15
-8 amiraux sur 9
-50 généraux de corp d'armée sur 54
-154 généraux de divisions sur 86
-16 commissaires d'armée sur 16
-25 commissaires de corp d'arméé sur 28

Les purges et les déportations donnent un chiffre cumulé entre 1934 et 1941 pour les goulags de 7 millions de personnes.Ce qui obligea Staline de mobiliser plus d'1 millions d'hommes et celà lors de l'offensive allemande en Russie.

D.J

Écrit par : D.J | 06/10/2008

Rectif.C'est- 13 généraux d'armée sur 15

-154 généraux de divisions sur 186

D.J

Écrit par : D.J | 06/10/2008

Les deux sont vrais, héhé. Staline a purgé son armée rouge, la privant d'éléments humains décisifs, ce qui lui a coûté quelques millions d'hommes en plus, mais il s'en foutait. En même temps Staline, comme tous les dirigeants soviétiques après lui (jusqu'à Poutine?), était fidèle au traité de Rapallo et à la stratégie que celui-ci représentait: lancer l'Allemagne contre l'Europe, intervenir lorsque les belligérants seraient à terre et puis récupérer la mise. C'est-à-dire l'Europe entière. L'un dans l'autre, Staline a gagné la guerre.

Écrit par : david laufer | 06/10/2008

Non, à moitié. Et j'avais écrit cela : "Beaucoup de ses généraux l'avait averti, mal leur en a pris..."

Écrit par : Géo | 06/10/2008

Personne n'est à l'abri des cambrioleurs. Il faut avoir un bon coffre-fort ou une coffre-fort pour arme pour la sécurité. Si
ces valeurs doivent être assurées il faudra choisir un coffre homologué , un coffre fort A2P classe 1

Écrit par : coffre-fort A2P | 22/03/2013

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