26/10/2008

France Culture et la crise

C’était « la rumeur du monde », l’émission hebdomadaire de Jean-Marie Colombani. Depuis un mois environ, toutes ces émissions prioritairement politiques ou culturelles se sont réorientées massivement vers l’économie, et j’en suis très satisfait. Plutôt que d’entendre parler politique et partis, ces choses que l’on connaît par cœur, déprimantes de prévisibilité, on s’intéresse enfin à la substance de ce monde : le fric. L’invité était Pierre-André Chiappori, prof d’économie à Columbia, à New York. Pas la moitié d’un crétin. Le gaillard possède une surprenante et double capacité de synthèse et d’analyse. Il évitait le piège de la comparaison avec la crise 1929, et tentait de spécifier l’actuelle avec autant de clairvoyance que d’humilité, ce qui est exceptionnel en ces temps de « je-vous-l’avais-bien-dit ». A un point tel que Colombani n’a pas su saisir la balle au bond.

 

Plus particulièrement, Chiappori rappelait les circonstances de la chute de la banque américaine Bear Sterns au printemps dernier. Un chiffre en particulier m’a fait m’étrangler sur ma tartine à la marmelade, pendant que la sono du Marathon de Lausanne diffusait un assourdissant Je marche seul de Jean-Jacques Goldman, un titre dont la pertinence semble doublement fautive pour enjouer une foule de coureurs. Bref, il paraît qu’au moment de sa faillite au printemps dernier, pas moins de 80% des actifs de Bear Sterns étaient basés sur des valeurs dites mark-to-model, c'est-à-dire, plus simplement, des actifs dont la valeur est décidée par la banque elle-même. En gros comme en détail, je ficelle un paquet de n’importe quoi et je décide, tout seul, que ça vaut 50 francs. Là où ça se corse, c’est que la banque voisine possède des paquets équivalents en substance, mais elle a décidé, toute seule, que ces paquets valaient 58 francs, et une autre banque encore 32 francs.

 

Donc, pour reprendre, 80% de la valeur d’un des plus gros acteurs financiers de la place financière mondiale était rien de moins qu’imaginaire et probablement frauduleuse d’un point de vue comptable. Et l'autorité des marchés boursiers, la toute-puissante SEC avait approuvé sans ciller. Jean-Jacques Goldman s’époumonait dehors et les coureurs aussi, et c’est là que Colombani a dit cette chose incroyable : « Ne rentrons pas trop dans ces détails techniques… » Je me suis étranglé une seconde fois : au moment même où quelqu’un d’intelligent et de renseigné mettait sur la table en termes compréhensibles un fait d’une importance cruciale, on lui coupait la parole tout net pour « recentrer » le débat et repartir dans des considérations macro-économiques et historiques de bien moindre importance. En une minute, le débat était passé de potentiellement explosif à inodore et incolore par la volonté de son hôte.

 

L’après-midi même, on m’envoyait un webfilm américain qui fait actuellement fureur sur le net et qui s’appelle Zeitgeist. Une connerie qui ne mérite probablement pas d’autre qualificatif. Les auteurs alignent et tentent de mettre des équivalences entre trois grandes conspirations : la religion, le 11-Septembre, et la crise financière actuelle. Bien sûr, la crise que nous traversons actuellement est une conspiration fomentée depuis longtemps. Il fallait donc que nous subissions cette double agression, en plus de la crise : d’un côté, les intellectuels traditionnels, confits dans leur vision politique ancienne, incapables de comprendre le début du commencement de ce qui se passe par pure ignorance ; de l’autre, des allumés qui – ils le répètent toutes les deux minutes – connaissent la vérité, la seule, la vraie et nous la révèlent pour pas un rond.

 

J’ai peur des mois qui viennent, non seulement à cause de la crise, mais à cause de ces deux manifestations qui accompagnent tout événement exceptionnel. L’écrasante majorité des gens se retranchent sur le spectacle fascinant de leur propre nombril, ferment les yeux et attendent que ça passe en refusant obstinément de s’intéresser aux causes de cet épisode. Et puis il y a cette frange, probablement grandissante, qui, face à la complexité du monde et à l’abandon des explications révélées, se réfugie dans une construction à la va-vite, de bric mystique et de broc technique, trouvant là une preuve de sa propre intelligence et de sa supériorité face à la masse acceptante. Doit-on choisir son camp ?

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19/10/2008

La BBC et Simon Schama

Simon Schama est peut-être l’un des individus les plus intelligents de notre temps. Sans surprise, il est historien et je n’ai pas peur de faire ici preuve d’un corporatisme éhonté, même si je lui concède l’appartenance à une autre ligue que la modeste mienne. Mais chaque fois que je lis une ligne de lui ou que je l’entends à la télévision, son intelligence à la fois synthétique et analytique me séduit et m’inspire. Pour ceux qui ont accès à BBC World, ils peuvent désormais y voir une série de petites histoires hebdomadaires sur l’Amérique en pleine campagne électorale, intitulée « Le futur américain : une histoire ». Schama y montre, une fois de plus, ses immenses talents de conteurs, d’historien et de commentateur.

J’apprécie particulièrement chez Schama son absence totale de complexes. Non seulement il s’est attaqué aux sujets les plus rebattus, mais il y a trouvé une substance toute neuve et insoupçonnée. Chaque titre laisse sans voix par la simplicité biblique de son énoncé : l’histoire de l’Angleterre, pas l’histoire de la fin du règne de Georges III ; l’histoire de la Révolution française, pas l’étude des liens entre la Terreur et les débuts du Consulat. Mais c’est bien plus, de sa part, le souci de notre civilisation qu’un manque d’imagination ou pire, une prétention déplacée.

Lorsque, par exemple, il dépiaute le fonctionnement de la société hollandaise du XVIe siècle, le Siècle d’Or des colonies, Simon Schama parvient à y déceler et à identifier très clairement les fondements du capitalisme mercantile et global d’aujourd’hui. À partir d’un détail curieux comme un certain supplice d’une prison d’Amsterdam où le prisonnier devait pomper seul l’eau qui menaçait de le noyer, il reconstruit le système de valeurs d’une nation entière obsédée par la menace de l’océan, et par les nouvelles valeurs du protestantisme que sont le travail et la rédemption individuelle. Toute découverte est mise en perspective, reliée à des phénomènes apparentés pour finir par expliquer, en partie, le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Il est impossible de savoir si Schama conservera une place dans cette Histoire qu’il tente si brillamment de consigner. Mais pour notre temps, je salue la présence d’une personne, trop rare, qui prend le monde très frontalement, l’embrasse, l’aime, le retourne et le soupèse avec l’espoir peut-être illusoire de le comprendre, en commençant, cela me semble évident, par son passé. Ainsi, le lire me procure autant de plaisir que de désarroi.

13/10/2008

Le Wall Street Journal et le capitalisme

Dans le petit épisode financier que nous traversons, il y a une expression qui revient souvent et qui parvient encore, étonnamment, à conserver quelque succès. Cette expression, c’est « laisser-faire ». Les banques se cassent la gueule ? Laissez faire. Les assureurs dérouillent ? Laissez faire. Les bourses s’affolent et perdent 10% par jour ? Laissez faire. Le marché tout entier s’effondre et emporte avec lui les épargnes et les retraites de millions de pauvres gens ? Laissez faire. Pourquoi ? Parce que le marché s’autorégule et que le capitalisme a ceci de supérieur aux autres systèmes qu’il corrige lui-même ses erreurs.

 

Lors de la chute du Mur de Berlin, des idéologues – professeurs d’économie, banquiers d’affaires ou investisseurs – ont été inspirés par les événements. Briser les murs semblait être une bonne idée, un truc libérateur. L’économiste américain Francis Fukuyama avait développé une thèse comique qui allait servir de petit livre rouge aux libéraux du monde entier. Cette thèse se résume ainsi : la démocratie libérale est la forme ultime de gouvernement humain et la chute du communisme représente donc la fin de l’histoire en ce qu’elle permet aux démocraties libérales de dominer le monde entier sans plus aucune résistance. On a gagné, ils ont perdu, donc nous avions raison, ils avaient tort et désormais plus rien ne nous arrêtera. En d’autres mots : laissez faire.

 

Cette proposition de liberté totale aura permis, par exemple, qu’on développe des produits financiers basés sur de la dette et non plus sur du capital, et qu’on accorde de la valeur à ces produits sans aucune base réelle, même en sachant qu’ils n’avaient absolument aucune valeur ailleurs que dans des livres de compte. Un peu comme à l’époque où on s’était mis à nourrir des vaches avec des farines animales. Depuis Fukuyama a changé et pense que les institutions financières doivent être sérieusement contrôlées, mais le pauvre homme n’arrive pas à décider comment elles doivent l’être exactement. Il en fait des nuits blanches en se rongeant les ongles dans sa maison de la banlieue riche de Washington, tandis que des John et des Mary par millions continuent de se faire éjecter de la leur qui de toute façon ne vaut plus un kopeck. Mais les disciples de Fukuyama, comme tous les disciples, ne changent pas de main et continuent d’ânonner leur mantra. Comment leur en vouloir : ils n’en connaissent pas d’autre.

 

Thomas Franck du Wall Street Journal, un papier plus connu comme temple du libéralisme, vient me soulager en soulignant l’insupportable cynisme de ces idéologues. Ceux qui défonçaient toutes les régulations pour laisser place au capitalisme le plus irrationnel sont aujourd’hui les mêmes qui critiquent les erreurs de gestion des banques et décrètent qu’on doit les laisser couler, quand on sait que c’est précisément à cause de ces théories que les banques ont commis de telles erreurs. Le gouvernement a failli à ses plus devoirs les plus élémentaires, le marché est parti en vrille, et la seule chose à faire serait donc de le regarder se casser la gueule et tuer des milliers de gens ? Comme si, en pleine crise de vache folle, on proposait comme seul remède des stocks de farines animales à prix cassé.

 

Le capitalisme me plaît en ce qu’il a un fondement pragmatique, celui de l’offre et de la demande. Même le philosophe Henry David Thoreau lui trouvait des vertus lorsqu’il voyait les habitants de Concord, Massachusetts, dans leurs activités de commerçants ingénieux et raisonnables. Mais ce laisser-faire, dans les circonstances que nous traversons, n’a évidemment plus rien de pragmatique. C’est la réponse de l’idéologue borné, incapable de réforme puisqu’un monde parfait ne se réforme pas. Les apparatchiks soviétiques qui emportèrent l’URSS avec eux dans la tombe ne pensaient pas différemment. Maintenant si ces idéologues policés, ces professeurs bien nourris devaient tous ensemble faire faillite, je deviendrai volontiers leur disciple ne serait-ce que pour quelques instants, pour dire à leur suite : laissez faire.

06/10/2008

Der Spiegel et le bombardement de Dresde

Qu’est-ce qu’un chiffre ? Celui d’aujourd’hui m’a tourmenté pendant tout ce week-end d’automne, baigné d’une lumière cristalline et comme couronné par les premières neiges qui habillent les Alpes. Tout en me promenant avec mon épouse, nous avons évoqué ce chiffre, le soupesant, l’évaluant, le critiquant, tâchant, mais n’y parvenant pas, d’y trouver une quelconque signification. Ce chiffre, c’est 25'000.

Il s’agit du nombre définitif, « endgültig », comme le dit le Spiegel, de victimes provoquées par les bombardements alliés de Dresde en février 1945. Le bombardement de Dresde et ses fameuses 3'900 tonnes de bombes incendiaires est l’un des actes les plus sanglants de la Seconde guerre mondiale, et qui reste comme une tache indélébile sur la geste alliée. Basée – déjà - sur des photos aériennes mal interprétées (les mouvements de réfugiés fuyant les Rouges pris à tort pour des soldats de la Wehrmacht), l’opération a fait immédiatement l’objet de très vives controverses, de disputes internes au camp allié lorsque Churchill, épouvanté, la renia, et de récits extraordinaires comme Abattoir 5 de Kurt Vonnegut qui en fut le témoin.

On a cité des chiffres très variables de victimes qui se sont peu à peu stabilisés autour d’un hypothétique et consensuel 135'000, repris par des historiens sérieux comme Pierre Milza, et moins sérieux comme David Irving. Au plus haut, on a atteint 500'000, au plus bas 40'000. Il fallait que la chose soit tranchée, ce que la ville de Dresde vient d’achever avec une commission d’historiens qui aura planché des années durant sur le sujet pour délivrer la semaine dernière son ultime, final et absolu 25'000. Une fois de plus, l’Allemagne se montre exemplaire sur le traitement de son passé, ce que bien des pays européens, de l’Axe ou Alliés, ne parviennent toujours pas à accomplir.

Le vingtième siècle et la multiplication par 6 de la population mondiale nous auront donc habitués à traiter tout problème sous l’angle de la statistique, même la mort, surtout la mort lorsqu’il s’agit de guerre. Depuis la fin de la Seconde, les chiffres sont un enjeu capital et parfois pénal, puisque la remise en cause des statistiques officielles est considérée selon certains pays comme une remise en cause des événements eux-mêmes. Or voici que les historiens de Dresde prennent l’une de ces statistiques sacrées et l’écrasent du bout du doigt.

Ce qui me chagrine, c’est qu’on se saisira certainement de ce précédent pour réclamer l’ouverture d’autres enquêtes. Comme le Kosovo pour l’Ossétie, il sera difficile de créer des exceptions et j’entends déjà les voix qui exigeront la révision des statistiques de Srebrenica et puis aussi, dans un futur peut-être plus lointain, d’Auschwitz. Car ces chiffres ne sont rien en eux-mêmes. En ce qui me concerne, 25'000 ou 135'000 victimes, cela ne fait absolument aucune différence, puisque les ordres du commandement général étaient de raser la ville. C’était cela le crime, c'est-à-dire la volonté délibérée et consciente de commettre un massacre, peu importe son ampleur finale.

Mais ces chiffres ne sont rien surtout en ce qu’ils dissimulent, derrière leur apparente froideur, des positions uniquement idéologiques. Il est très difficile de dissocier ces deux enjeux du traitement historique des conflits que sont les chiffres et la signification. Ceux qui affirment que tel massacre n’a pas fait tant de victimes mais le quart ou le cinquième se battent pour une cause politique et non historique, et encore une fois, l’exemple plus récent de Srebrenica est très éclairant sur cet aspect. C’est pourquoi ce qui s’est passé la semaine dernière semaine à Dresde revêt à mes yeux une grande importance. Car ces historiens indiquent plusieurs solutions d’un seul coup.

D’une part, que c’est souvent le camp qui a le moins intérêt à diminuer la taille d’un massacre qui devrait faire le décompte final, car la légitimité des résultats en dépend. Aurait-on respecté ce chiffre si c’était une commission d’historiens américains qui y était parvenue ? D'autre part que la dissociation des chiffres et de leur signification est possible, en même temps qu'elle est une condition sine qua non pour comprendre l'un et l'autre. Et puis que la vérité est atteignable, tout simplement et que l’enjeu en vaut largement la chandelle puisque la façon dont nous écrivons l’Histoire détermine souvent le cours des choses à venir. Mais je crains que l’arithmétique de la mort demeure cette chose délicate que Staline, qui y connaissait un rayon, a fort bien résumée : « Un mort, c’est une tragédie ; mille morts, c’est une statistique ».