21/12/2008

Le NY Times et l'utérus à louer

Où sont partis les 50 milliards que Bernard L. Madoff, aka Bernie l’Embrouille, avoue avoir perdus? On entend que les managers de hedge funds se sont retirés dans leurs suites et lèchent leurs portefeuilles sanguinolents. Mais avant d’avoir tant perdu, où et comment ont-ils dépensé leur argent? Alex Kuczynski nous apporte des éléments de réponse. Alex est une femme, grande, brune, et très riche. Elle vit à New York où elle a longtemps animé la chronique des gens riches et célèbres du New York Times, avant d’en devenir elle-même le sujet. Son mari Charles Stevenson est un manager de hedge fund milliardaire. Charles a 20 ans de plus qu’Alex, qui est sa quatrième épouse. Des trois premières, il a déjà 5 enfants. Ensemble Charles et Alex mènent grand train : un duplex sur Park Avenue, une maison dans les Hamptons pour l’été, et l’hiver dans un ranch en Idaho.

C’est la belle vie pour Alex, mais quelque chose manque à son bonheur : un bébé. Ce seul élément vient fausser la phénoménale arithmétique de son existence. Oui, Alex est malheureuse et désespérée : depuis des années, elle est tombée plusieurs fois enceinte, mais elle accumule les fausses couches. A près de 40 ans, elle sent que la porte biologique se ferme sur elle. C’est alors qu’elle décide de prendre son compte en banque par les cornes. La biologie et la chirurgie, Alex connaît bien. Elle est l’auteur du best-seller « Beauty Junkies », une enquête sur le marché à 15 milliards de la chirurgie esthétique aux USA. Forte de ses connaissances, de sa frustration, et armée des fonds sans fond que lui fournit Charles, elle met au point une solution qui ne cesse, depuis avril, de faire scandale.

En 2007, Alex met au concours une position d’utérus à louer. Le marché est le suivant : Alex et Charles donnent du sperme et un ovule à une femme contre 25'000 dollars. Celle-ci s’engage à porter le fœtus, à lui donner naissance et à retourner pour toujours et sans se retourner dans le trou dont elle sortie. Cathy Hilling est une institutrice qui vit à Harleysville, Pennsylvanie. Elle accepte en déclarant que pour elle, porter un enfant est vraiment une sinécure. Elle pose même avec un gentil sourire et en training sur la couverture du NY Times Magazine, qui contient le récit de l’aventure sous la plume même d’Alex. Aux côtés de Cathy, Alex pose en little black dress sans manches et en talons hauts, sous le titre « Son corps, mon bébé ». A l’intérieur, les photos sortent tout droit d’une machine à remonter le temps. Alex pose en tenant son nouveau-né devant sa superbe maison à colonnes blanches. Derrière elle, au garde-à-vous, une nurse en uniforme est prête à reprendre dans ses bras la petite usine à caca que sa maman biologique étreint, juste le temps du cliché. Cathy Hilling pose elle sur le porche rongé par l’humidité de sa maisonnette. Les 25'000 dollars lui permettront d’offrir une éducation à son fils, son vrai fils.

Depuis l’histoire d’Alex alimente toutes sortes de chroniques : morales, pour ceux qui débattent des aspects éthiques de l’affaire ; financières, pour ceux qui font les compte de l’opération ; mais aussi mondaines, puisqu’on murmure que le mariage d’Alex et Charles bat de l’aile. Thomas Frank du Wall Street Journal explose de fureur et déclare tout de go que la maternité sera bientôt « un sale job de plus pour la classe ouvrière ». Dans le Guardian, Tracy Quan traite Thomas Frank de macho naïf et célèbre l’émouvante connivence qui est née entre Alex et Cathy. Il me semble que l’histoire d’Alex apporte surtout une réponse civilisationnelle à l'éternelle question : qu’êtes-vous prêt à faire pour de l’argent ? Notre époque, et d’autres époques avant elle, a simplement répondu : tout.

Je n’accuse pas Cathy Hilling. Face à la possibilité de mettre son garçon à l’université, qui est payante aux USA, elle a accepté une tâche complexe, dangereuse et émotionnellement surchargée. Alex, elle, n’a fait que subir, sans se poser de questions, la tentation de pouvoir absolu que lui offre son immense fortune. Devant un obstacle naturel et constellé de questions humaines délicates, Alex a sorti son chéquier. Ainsi l’argent, dans ce cas précis, me semble jouer un rôle infiniment plus important que le sexe, la maternité ou la question féminine. En effet, l’impossibilité de donner le jour est certainement une douleur profonde et réelle. Comme est profonde et réelle la douleur de ne pas pouvoir offrir d’éducation à ses enfants, ou de vêtements, de nourriture, ou d’eau potable.

16:10 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Voilà, Eurêka, j'ai glissé sur la savonette de votre billet et la solution m'est apparue, lumineuse. Surtout à la lecture d'eau potable, qui est mon domaine...

DL, ce qui manque le plus à notre société, après deux ans d'études et d'interventions des blogs de 24 Heures, après les mères porteuses, c'est une société de tuerie à gage.
"Oui, bonjour Madame, je m'appelle XYZ, mon voisin m'énerve profondèment. Auriez-vous les moyens de l'éliminer discrètement sans que je sois jamais mis en cause ?
- Bonjour M XYZ (pardon : Géo, pour les anonymophobes...), mais bien sûr, mais pas de problème (les Suisses mettent toujours des "mais" partout, marinetmaté, dites-nous pourquoi...). Il suffit de nous indiquer le nom et l'adresse de votre voisin, avec les heures où il arrive à la maison, ses petites manies, des photos de lui...
Cela vous coûtera ..... CHF et nous signerons un contrat vous donnant un maximun de garanties d'impunité.

Cool, non ? Un métier d'avenir...

Écrit par : Géo | 21/12/2008

Vous souvenez-vous du film "Les Neuf reines", où deux escrocs, un jeune et un autre plus âgé arpentent les rues de Buenos Aires à la recherche d'une série de timbres de grande valeur? Il y a une scène dans les toilettes de l'hôtel ou le plus vieux demande au plus jeune s'il accepterait de se prostituer avec un homme. Il commence à dire des chiffres '5000, 10000, 50000 dollars'? A un instant, le jeune montre une légère hésitation et son ami lui répond 'Tu vois? Ce ne sont pas les putes qui manquent, mais les investisseurs' (no faltan las putas sino los inversores).
Le NY Times édulcore une histoire de prostitution particulièrement sordide, mais nous savons tous que quand-c'est-mon-choix-c'est-mon-droit-si-je-peux-le-payer. Ne pas accuser la complice dans cette affaire peut se concevoir... Mais l'enfant objet de ce sacrifice, ne sera-t-il écrasé par le poids de la culpabilité? Quant à l'acheteuse... sans commentaire.

Écrit par : Inma Abbet | 22/12/2008

Monsieur Géo, cela n'aurait du succès qu'en donnant à la société les euphemismes nécessaires à son bon fonctionnement médiatique. Tuerie à gages décidément, cela ne va pas. Il faut choisir un nom consensuel, qui appelle à nos émotions primitives, quelque chose comme "Société pour l'harmonisation citoyenne des rapports entre voisins"

Écrit par : Inma Abbet | 22/12/2008

Oui, mais pourquoi cette affaire-ci fait-elle les gros titres alors que l'engagement de mères porteuses est une banalité dans la plupart des pays aujourd'hui, avec la bénédiction des autorité ou, quand la loi s'y oppose, leur cécité bienveillante ? Parce qu'au lieu d'un couple stérile quelconque et leur belle-soeur ou leur femme de ménage ou un ancienne copine de collège qui rend service, elle met en scène deux acheteurs relativement célèbres (très relativement...) ? Parce qu'on y lit je ne sais quel métaphore de la lutte des classes, ou de la domination d'une classe par une autre ? Parce que tel ou tel groupe de pression s'est saisi de l'évènement pour défendre telle ou telle position morale ? Par circulation circulaire de l'information et encouragement réciproque et mimétique des médias ? Pour aucune raison ?

Écrit par : stéphane staszrwicz | 22/12/2008

@Inma. Oui, il s'agit peut-être ici de prostitution, d'une forme très particulière, mais quand même. Dans la mesure où on rémunère l'usage du corps d'autrui pour des tâches qu'on ne veut ou ne peut faire soi-même. Usage bien évidemment réservé aux riches.

J'ai aussi réflechi au destin de cet enfant, que sa mère ne porte pas, puis qu'elle confie dès qu'il est sorti de son womb-for-rent à une nurse. Elle ne s'en occupe donc presque pas. On se demande comment cet adolescent réagira plus tard devant son propre destin.

Pour Geo, je pensais plus simplement à une "Smooth Neighbourhood Solutions, Inc."

Écrit par : david laufer | 22/12/2008

Je pense que l'exemple d'Inma est bien meilleur que le mien. A tant qu'à faire d'interdire, il faut interdire la prostitution, cela va de soi. Cela a déjà commencé dans de nombreux pays, souvenez-vous des petits problèmes de Hugh Grant. (et souvenez-vous des banderoles de ses groupies...).
Dans la foulée, il faudra se dépêcher d'interdire la production d'alcool et de tabac. Transformer le Lavaux en zone d'habitation pour les réfugiés politico-économiques. De belles barres d'habitation sarcelliennes à la place des vignes.
Augmenter le temps de travail des Suisses à 15 heures par jour pour qu'ils puissent payer des rentes aux gens qui habiteront ces zones d'habitation à densité élevée...

Écrit par : Géo | 24/12/2008

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