28/01/2009

Prospect Magazine et George W Bush

De retour d’un merveilleux séjour alpin chez des amis, je réalise concrètement, en lisant les nouvelles, que George Walker Bush n’est plus président. Il est entré à la Maison Blanche lorsque je ne connaissais pas encore ma femme, qui m’est tout désormais. En janvier 2001, j’avais quelques illusions en plus, quelques kilos en moins et conservais le vif souvenir de ma récente visite au sommet du World Trade Center de New York. J’avais surtout été impressionné par le magnifique lobby et ses fenêtres à hautes ogives de métal, superbe œuvre d’architecture contemporaine dont les restes calcinés pourrissent aujourd’hui sur un terrain vague protégé du New Jersey, non loin de l’aéroport de Newark.

Ces huit années de l’ère Bush sont maintenant mises dans des boîtes, étiquetées, consignées, et, pour le moment, complètement éclipsées par l’irruption providentielle de leur contraire presque absolu : un président jeune, beau, noir, démocrate, articulé et bien entouré. De sexe masculin, intelligent, charismatique, Bush l’est également, à des degrés divers, mais il serait surprenant de lui nier ces attributs. Pour l’instant, ce n’est pas de lui qu’il est question mais de l’autre, auquel revient la tâche prométhéenne de renverser la tendance et de réparer des dégâts innombrables que la précédente administration laisse dans son sillage. Pourtant, Bush et ses acolytes ne peuvent plus rien faire, de bien ou de mal, et on peut maintenant commencer à regarder, sans espoir de retournement soudain, l’œuvre par eux accomplie.

C’est l’exercice auquel se plie Edward Luttwak, éditorialiste américain, dans Prospect Magazine. Mais dès le titre, le ton est donné et ne laisse plus aucun doute sur l’issue du papier. « A Truman for Our Times », ou « Un Truman pour notre temps », est une longue analyse, qui date de quelques mois déjà et qui érige Bush en rien de moins qu’en héros incompris, en stratège suprêmement intelligent. Outre qu’il est beaucoup, beaucoup trop tôt pour se laisser aller à de telles comparaisons et que Truman n’est de loin pas universellement considéré comme un génie, Luttwak demeurera celui qui affirmait, en août dernier, qu’Obama serait vu comme apostat par le monde musulman parce que musulman de père. C’est là que l’analyse tourne à l’hagiographie, et que Luttwak perd toute crédibilité sur un sujet qui offre à ma plume une friche fertile aussi vaste que le Texas.

Il y a le 11-Septembre. Tout commence et tout s’arrête là en ce qui concerne George W Bush. L’économie est une catastrophe bien sûr, mais il en porte la responsabilité autant que Clinton, Bush senior et surtout Reagan. Pour l’effondrement des institutions intérieures, pareil. Pour la perte de confiance en la fonction présidentielle et en la politique d’une manière générale, pareil. Seul le 11-Septembre aura vraiment façonné l’ère Bush en lui offrant deux guerres, la redéfinition des libertés civiles, une thématique universelle et increvable, et une nouvelle politique étrangère. Mais avant tout, le 11-Septembre aura créé deux camps irrédentistes et passionnés : les conspirationnistes, ceux pour lesquels ce qu’on a vu n’est pas ce qu’on a vu et qui pensent que la réalité n’est pas celle que l’on voit et que l'on touche, et les autres. Je fais résolument partie des autres, et même si je ne vais évidemment pas en parler ce soir, je voudrais proposer un constat.

George W Bush se retire sur un bilan globalement catastrophique, et je ne crois pas que tous les Luttwak du monde y changeront quoi que ce soit. Ce bilan est lourd de statistiques humaines et financières, chiffrées, documentées et froides comme une crosse de 9mm. Le bilan le plus sombre d’entre tous, je crois, concerne précisément le 11-Septembre et ses conséquences. Aujourd’hui, plus de la moitié des Américains pensent que ce qui s’est passé ce jour-là est une conspiration, que la version officielle est un vaste mensonge. Comme d’ailleurs presque autant d’Américains pensent que l’homme n’est jamais allé sur la lune. En Europe, je ne crois pas que les chiffres soient beaucoup plus réjouissants. Ainsi, non seulement Bush et ses sbires ne seront pas parvenus à empêcher la mort atroce de milliers d’innocents par la main de fous furieux, encore auront-ils permis, par leurs mensonges répétés, leur arrogance, leur infini cynisme, que ces morts soient presque vaines.

Il est formidable de constater, plus de cent ans après les faits, qu’il existe encore aujourd’hui des gens convaincus de la culpabilité d’Alfred Dreyfus. Qu’en dépit des évidences, des historiens patentés et, grâce à eux, des gens par milliers discutent de la réalité des camps d’extermination nazis, ou du massacre de Srebrenica. George W Bush porte une responsabilité historique dans la poussée – ce virus ne meurt jamais – de cette fièvre collective qui précède trop souvent les déchaînements de violence. Une fièvre qui aveugle les foules et leur fait voir du noir là où il y a du blanc, quelque chose là où il n’y a rien, et rien où il y a quelque chose. A force de mentir, de dissimuler, de tordre le cou à la réalité, George W Bush sera non seulement parvenu à perdre toute crédibilité, encore aura-t-il fait perdre son crédit à la vérité elle-même. Et ce qui surgit à la place de la vérité lorsqu’on l’étouffe, c'est cette vague conception, tiède et douce comme un beignet, mais plus virulente et mortelle que la peste bubonique, qu’on appelle le bon sens.

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18/01/2009

Al Jazeera et Gerald Kaufman

Le dernier épisode fratricide sur les rivages orientaux de la Méditerranée m’a laissé perplexe, incapable de réfléchir, je ne parle même pas de me décider. Chaque jour, en écoutant à la radio et en lisant dans les journaux les avis éclairés ou haineux des uns et des autres, mon cœur balance et souffre de sa propre irrésolution. Enfin quoi ! Un homme informé et responsable devrait quand même penser quelque chose ! On n’a pas fait toutes ces années d’études bibliques, ces lectures, ces voyages en Israël, en Palestine, en Egypte et au Liban pour en revenir bredouille de toute partialité. Et bien oui. Je demeure, aujourd’hui encore, parfaitement incapable de décider qui, des Israéliens ou des Palestiniens, porte le plus grand tort.

Samedi dernier, j’ai entendu les commentaires d’un pro-Hamas qui déclarait sur France-Info, avec le calme que confère l’évidence, que « Israël doit disparaître ». Derrière lui, dans la foule d’une manifestation parisienne, une zélatrice hurlait « Vive l’Islam ! Vive le voile ! ». Voilà qui me confond encore un peu plus, puisqu’on mélange, en quelques secondes de radio, la situation féminine, le fondamentalisme religieux et la politique internationale dans un melting-pot complètement indigeste. Et voilà Daniel Finkelstein, rédacteur en chef du London Times qui raconte, des sanglots dans la plume, l’histoire de sa maman et de sa tante déportées à Bergen-Belsen, voisines d’Anne Frank ; et qui conclut en disant que, tant que le Hamas refuse de reconnaître le droit à Israël de seulement exister, alors tous les moyens seront utiles pour garantir cette existence, avec, mais le plus souvent contre l’avis des démocraties libérales, confites de bons sentiments mais incapables d’agir.

Il m’a fallu, pour trouver un avis à la fois informé, convaincu et dissonant, aller chercher sur Al Jazeera, le magazine qatari d’information. Sans commentaires, j’ai découvert l’intégralité du discours donné le 16 janvier dernier au parlement britannique par le député travailliste vétéran Gerald Kaufman. Comme Finkelstein, Kaufman commence par évoquer sa famille juive, sa passion adolescente pour le sionisme, et sa grand-mère, abattue d’une balle dans son lit par un nazi. La dissonance intervient à ce moment du discours, puisque Kaufman déclare : « Ma grand-mère n’est pas morte pour servir d’alibi aux Israéliens qui assassinent des grand-mères à Gaza ». S’ensuit cinq minutes d’un discours d’une rare virulence, prononcé dans un parlement aux trois-quarts vides, par un petit monsieur juif, chauve et vieux, ponctuant ses attaques par des « Madame la Vice-présidente du Parlement ». Et terminant par ces mots : « Les Israéliens ne sont pas seulement des criminels de guerre ; ils sont idiots ».

Je pense que Kaufman a raison. Je pense que, même si le Hamas, bien que démocratiquement élu, est une organisation horrible qui envoie des milliers de jeunes au casse-pipe, et qui refuse toujours et encore le droit à Israël d’exister, on n’a jamais, absolument jamais vaincu ce type-là de crétins par des bombes. A tenter la chose, simplement parce qu’elle en avait les moyens, l’armée israélienne s’est effectivement compromise au plan du droit international. Contrairement à ce qu’espèrent certains, le Hamas ne sortira pas grandi de cette affaire, simplement parce que toutes ces bombes ont un effet immédiat et radical. Et Israël, en dépit de quelques gains tactiques, aura perdu des alliés et de la sympathie, en gagnant de nouveaux ennemis. Comme d’habitude, tout le monde a perdu, les vivants et les morts, les puissants et les faibles, les fondamentalistes et les libéraux. D’un côté comme de l’autre, seuls les crétins ont gagné quelque chose : le droit de se battre bientôt à nouveau.

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11/01/2009

Le Times et Jeremy Clarkson

Alors que l’Europe prend des airs d’Antarctique, on entend les mamies sur le quai qui commentent, goguenardes : « Et on nous parle de réchauffement de la planète. » Comme d’autres qui, se plaignant d’un début d’année trop chargé, se demandent avec une once d’irritation : « La crise ? Quelle crise ? » C’est l’expression de ce qu’on appelle le bon sens populaire, rassurant despote sans visage, plus puissant que tous les médias et tous les politiques, mais plus changeant que la lune. Car les mêmes s’exclament un 24 août, par 35 degrés : « ben ouais, c’est la catastrophe qui se prépare. » Ou, en lisant les chutes de l’action UBS : « Ce pays est foutu. » Tout, au fond, dépend de l’humeur du sujet. Dépendant de cette humeur, le futur sera blanc ou noir, mais toujours plein de bon sens.

 

Or Jeremy Clarkson possède ces traits distinctifs qu’il est presque toujours de mauvaise humeur, et qu’il s’oppose avec la dernière énergie – et un peu de mauvaise foi - à ce qu’on appelle le bon sens populaire. Jeremy est l’un des chroniqueurs automobiles les plus influents de la planète. Avec son show Top Gear sur BBC et sa chronique dans le Times, il a conquis le monde entier, transformant les essais de voiture en véritables petits films, pleins de commentaires délirants, de séquences incroyablement dangereuse (l’un des chroniqueurs a failli y laisser sa peau dernièrement) et le tout dans un esprit fondamentalement britannique. C'est-à-dire pince-sans-rire, conservateur, pragmatique, violent, machiste et bourré d’autodérision. Il installe un Renault Espace sur des rails et lance une motrice à 100 km/h pour voir ce que ça donne. Il démolit à la masse, complètement, une petite japonaise. Il grimpe une colline écossaise en 4X4, jusqu’au sommet. Etc. Souvent irritant, parfois infâme, toujours drôle et intéressant.

 

Et comme nous parlions de réchauffement climatique, le sujet de Jeremy est évidemment sensible. Car les voitures qu’il aime, les voitures rapides et chères, donc polluantes et bruyantes, sont l’objet d’attaques d’une violence encore inimaginable il y a cinq ans. Mais voilà qu’arrive la Tesla. Baptisée en l’honneur de Nikola Tesla, l’inventeur serbe de la radio mort à New York en 43, la Tesla est un élégant coupé sport, avec la particularité que son moteur est entièrement électrique. Développée en Californie et assemblée en Angleterre, et vendue au prix de 100'000 Euros, la Tesla Roadster a suscité un enthousiasme délirant parmi une classe très particulière de la société : les riches sensibles aux questions d’environnement. Ça fait un paquet de monde, et de beau monde. Car voilà un moyen de ne rien abandonner tout en ayant bonne conscience : l’équivalent, en automobile, d’un pur malt écossais hors d’âge en quantité illimitée et qui ne fasse pas mal au foie. Ou d’une soirée avec deux escorts tchèques offerte, avec le sourire, par votre femme.

 

Lorsque Jeremy est parti essayer la Tesla, il était plein d’espoir. Mais très rapidement, l’essai tourne au pataquès. Sur les deux modèles présents, l’un tombe en panne après 70 kilomètres, alors que la batterie est censée durer plus de 300, et 16 heures sont nécessaires pour la recharger ; quant à l’autre, elle part en surchauffe pour des raisons inexpliquées. Même si Jeremy conserve un bon souvenir de son accélération époustouflante et de ses lignes racées, il n’hésite pas démolir la Tesla dans son émission suivante, avec son habituel humour ravageur. C’est là que la chose se corse. Car si Tesla Motors ne dément pas un seul des mots du chroniqueur et reconnaît la mésaventure, tous les autres journaux tombent sur le râble de Jeremy et lui en font voir de toutes les couleurs. Du New York Times au Guardian, de l’Independent au Daily Mail, on le traite de menteur, d’incapable, et toutes sortes de noms d’oiseaux. On n’est plus très loin du blasphème, de l’outrage absolu qui consiste à dénigrer la religion du plus grand nombre, forte de la conviction de ses adhérents plus encore que de sa réalité.

 

Qu’on me comprenne bien, je n’ai rien contre le réchauffement climatique. Comme tout le monde, il me fait peur parfois, m’intrigue souvent et me laisse songeur la plupart du temps. Je ne suis pas certain de bien le comprendre, et encore moins certain que ceux qui nous disent le comprendre l’ont effectivement compris. Mais comme mode, comme esprit du temps, on a connu bien pire et je préfère signer des pétitions contre le réchauffement climatique que contre les Juifs, ou contre les Bulgares et les Roumains.

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04/01/2009

Le Figaro et John M. Keynes

Parmi l’interminable liste des mensonges proférés par Tony Blair, en voici un que j’aime particulièrement : « Peu importe qu’une idée soit de gauche ou de droite, l’important, c’est que ça marche. » C’est Tony tout craché. Formule tout à la fois brillante et convaincante, désir boy-scout et contagieux de s’asseoir tous ensemble autour d’une table, de se rouler les manches, de boire beaucoup de café, et de résoudre tout. C’est grâce à de pareilles coquineries que Tony a été élu trois à Downing Street. Au-delà du blairisme, cette formule trahit l’un des aspects les plus repoussants de la culture anglo-saxonne, et qui est en train de transformer Londres et tout le royaume en un immense shopping mall, l'absurdité selon laquelle les idées n’ont aucune importance réelle devant l’évidente prééminence de la pratique économique. Ou plus exactement que les idées n’ont aucune utilité si elles ne servent pas à s’enrichir vite et beaucoup, ou acquérir beaucoup de pouvoir, ou à mener des guerres inutiles et illégales. C'est-à-dire, en somme, que les idées n’ont absolument et définitivement plus aucune importance.

À première vue, la chose semble crédible. Au fond, il est plus important pour une idée d’être bonne que d’être de gauche ou de droite, de même qu’il n’est pas important de déterminer si une bonne idée est de gauche ou de droite, tant qu’elle est une bonne idée. Je passerai très vite sur le fait que notre Malfaisant Voisin essaye de faire gober à ses électeurs exactement les mêmes couillonnades en faisant de son règne le dénominateur commun de tous les lèche-culs, des hypocrites et des faussaires. Tony Blair avait évidemment le même dessein, qu’il est hélas parvenu à réaliser avec un indéniable talent. C'est-à-dire émasculer toute théorie, la détacher de son socle historique et philosophique, au besoin l’invertir ou même la pervertir, tout cela pour ne servir qu’une seule et unique cause : lui-même. Un tel aplomb dans le mensonge était nécessaire pour Tony qui, chef d'un parti de gauche exsangue, avait bien compris que la droite avait le vent en poupe, et que pour réaliser ses ambitions, il lui faudrait rebaptiser ces idées de droite en idées de gauche. C’est ce que notre Malfaisant Voisin a qualifié d’un seul et à jamais honteux épithète : décomplexé.

Comme disent les Anglais, enter John M Keynes. Keynes, qui soudain retrouve une gloire nouvelle, au point que Le Figaro, enthousiaste Malfaisantiste et libéral mou, décide d’en faire son « Homme de l’année 2009 ». Pas mal, pour un homme mort il y a 62 ans. Keynes, qui se définissait lui-même (et il aurait eu de la peine à dire autrement) comme bourgeois, a repris du galon à la faveur de l’implosion des marchés depuis septembre dernier. Keynes, surtout, qui a fameusement présidé, grâce à ses théories interventionnistes d’équilibre économique, aux Trente Glorieuses de l’après-guerre. Keynes donc, intellectuel ami de Virginia Woolf, homosexuel déclaré et marié pour la galerie à une danseuse russe, passionné par la danse et les arts en général, donc passionné aussi par les débats d’idées, revient des morts comme une Statue du Commandeur. Et comme dans Don Juan, il nous revient avec un message d’une aveuglante clarté : avant d’agir, il faut réfléchir. Dans notre contexte économique, cela se traduirait par : la théorie économique et les idées politiques sont prépondérantes dans notre monde devenu trop complexe pour s’en remettre à nos seuls instincts animaux, comme le proposaient, grossièrement, les friedmaniens et les laissez-fairistes.

Quand je vois que, pour nous sortir du bourbier, on ressort de leur urne les cendres d’un homme qui n’a jamais vu un ordinateur ou un avion commercial à réaction, je constate à quel point les dommages causés par Tony Blair et ce qu’il convient d’appeler son entreprise d’abrutissement collectif sont profonds. De voir un intellectuel comme Keynes, et non pas Donald Trump ou Kate Moss, sélectionné par le Figaro m’offre une maigre consolation même si, comme je le crains, cette crise ne nous aura presque rien appris.

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