15/02/2009

Blic et le Politiquement Correct

Dans les rares discussions politiques que je peux avoir avec mes amis – il y a longtemps que la politique n’intéresse plus personne en Suisse – revient souvent cette expression qu’on sert à toutes les sauces. Cette expression, c’est « politiquement correct ». Il suffit de s’en déclarer l’ennemi et aussitôt on a l’air intelligent, ironique, bourré de bon sens et proche du peuple. Je voudrais, en ce dimanche glacial, prendre la défense du politiquement correct, au risque de paraître idiot, premier degré, peu pratique et hautain. Pour ce faire, j’appelle à la barre deux politiciens qui n’ont rien en commun.

D’un côté, j’invite Bernard Kouchner, ministre des Affaires Etrangères français, et de l’autre, Velimir Ilić, ex-ministre des Infrastructures de Serbie. Kouchner, c’est l’incarnation d’une certaine gauche mondialiste, pétrie de beaux sentiments et de grands mots. C’est aussi la personnification de l’expression de Pascal Bruckner, « le sanglot de l’homme blanc », un homme qui travaille une vie entière et en pleurant pour repayer une dette inextinguible envers tout ce que la Terre compte de pauvres et d’opprimés. Face à lui, Velimir Ilić, c’est le politicien couperosé et corrompu d’une petite ville de Serbie, nationaliste, alcoolique, brutal, ponctuant ses harangues de jurons racistes et/ou misogynes et/ou de coups de pied. C’est aussi le reflet de ce que la Serbie recèle de pire, une propension isolationniste à se moquer de tout et à se complaire dans une autodestruction haineuse.

Dans le livre de Pierre Péan, « Le monde selon K », on apprend que Kouchner facturait très cher ses services de consultant médical pour des chefs d’Etat africain (parmi lesquels le très recommandable Omar Bongo), et qu’il leur proposait, pour mettre ses conseils en pratique, les services d’une société dont il était également le patron. Comme si on allait chez Novartis pour se faire diagnostiquer un cancer. Kouchner, épaulé par son petit copain BHL, a le culot, sans rien nier au livre de Péan, de n’y opposer comme seule et unique défense que tout cela était légal. Ce qui est exactement la même défense qu’offrait Adolf Eichmann à son procès en Israël pour justifier ses crimes. Et voilà pour tous les anti-politiquement correct un combustible de choix : le tiers-mondiste en chef pris la main dans le sac du clientélisme. Le corollaire est évident : le politiquement correct n’est qu’une façade qui permet, par derrière, de se faire du fric en se faisant bien voir.

Dans le tabloïd de Belgrade Blic – du groupe Ringier – on apprend que Velimir Ilić en est à son énième coup. En plein Parlement, il a déclaré la semaine dernière que la signature du ministre Rasim Ljajić en bas de l’invitation officielle à la célébration de la Fête nationale était une insulte au peuple serbe, pour l’unique raison que Ljajić est musulman. Ne pensez pas pour autant qu’Ilić risque seulement une attaque en justice, un avertissement ou une sanction quelconques. La liste de ses insultes est aussi longue que son foie est jaune. La raison pour laquelle Ilić ne risque rien est simple : le politiquement correct n’existe pour ainsi dire pas en Serbie. Certains, surtout à l’étranger, s’en réjouissent bruyamment. Ah, voilà une terre où l’on peut s’exprimer librement sans crainte qu’un collectif antiraciste vous menace de poursuite devant la Cour des Droits de l’Homme.

En commun, ces deux coquins de Kouchner et d’Ilić ont un amour immodéré du pouvoir, de l’argent et d’eux-mêmes. Pourtant, Kouchner est malheureusement banal dans son vice, qui n’a en réalité rien à voir avec la notion de politiquement correct, même s’il s’est probablement servi de celle-ci pour parvenir à ses fins. Kouchner est, et a toujours été attiré par ce qui brille, et rien, dans les révélations faites par Péan, ne devrait nous étonner. En revanche, l’exemple d’Ilić devrait nous instruire sur les raisons même de l’existence du politiquement correct. C'est-à-dire sur cette muselière collective qui, gendarme invisible, nous oblige à tourner deux fois la langue dans notre bouche avant de faire des déclarations insultantes.

Dans cette région si proche des Balkans qui sort d’une atroce guerre civile, on trouve encore bien vifs les ferments de haine et de violence qui ont si souvent amené l’Europe entière à s’autodétruire. Car cette guerre-là, comme tant d’autres, est d’abord née dans la bouche d’hommes tels qu’Ilić, enflammés par leur propre rhétorique mais répugnants à toucher une arme, se réfugiant toujours derrière la liberté d’expression. Et ces hommes-là sont partout, même en Suisse, la bouche pleine de vipères à cornes mais bien sanglés dans des complets à rayures. C’est ainsi que le politiquement correct, pour contraignant et hypocrite qu’il soit parfois, semble un prix dérisoire à payer pour maintenir ce trop fragile équilibre qu’on appelle la paix.

15:09 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (13)

Commentaires

Tout à fait d'accord avec votre brillante analyse! J'ai commis moi-même un petit papier sur mon blog : http://jmolivier.blog.tdg.ch/archive/2009/02/04/kouchner-au-karcher.html
qui va dans le même sens que vous.

Écrit par : jmo | 15/02/2009

Tout à fait en désaccord avec votre lamentable analyse...
Je ne parlerais pas du Serbe, mais Kouchner ne mérite pas cette liquidation. J'ai déjà écrit ailleurs que si vous pouviez voir les tarifs des pseudo-experts de la coopération suisse et la maigreur de leur apport, vous ne trouveriez rien à redire aux prestations de K, surtout chez Bongo, qui de toute façon, reçoit des royalties beaucoup trop élevées des compagnies pétrolières qui font tout le travail et amènent toutes les compétences. (Les Gabonais ne seraient même pas capables de savoir qu'il y a du pétrole sur leur territoire...).
Kouchner devrait-il travailler gratuitement ? Et vous ?

Écrit par : Géo | 15/02/2009

@Geo. Donc, vu que des experts de la DDC touchent des fortunes à faire n'importe quoi, pourquoi s'indigner que Kouchner en fasse autant ? Le fait que X soit idiot ne rend pas Y intelligent pour autant, ou que X soit corrompu ne dédouane pas Y s'il l'est également. Votre cynisme confine parfois au suicidaire, même si vous parvenez parfois à le rendre attachant.

Écrit par : david laufer | 15/02/2009

Je vois que, malgre votre introduction, vous n'avez pas resiste a parle du "tres recommandable" Omar Bongo. Je doute que cela soit, de votre part, du premier degre. Mais passons.
Votre article m'a bien fait reflechir. Il est parfaitement vrai qu'il est desormais politiquement correct d'attaquer le politiquement correct.
Je pense que le politiquement correct necessite donc une nouvelle definition. A moins que nous ne trouvions une autre cible.
Le politiquement correct est ne aux Etats-Unis, comme tant d'autre choses. Je me suis moque, comme tant d'autre, des termes inventes pour y satisfaire. Du jour au lendemain, il n'y a vait plus d'aveugles mais des mal- (ou non-)voyants, plus de nains mais des gens de petite taille. Plus de Noirs, mais des Afro-Americains. Cela pouvait facilement passer pour idiot, et certains de ces termes l'etaient sans aucun doute. Il n'empeche, le politiquement correct, comme tant d'autres choses aux Etats-Unis, ce n'etait pas que des mots. Il y avait une action derriere. L'affirmative action. Et le 22 janvier dernier, on en a vu le resultat spectaculaire avec le premier noir a la presidence.
Il faut bien avouer que, aussi bete, voire grotesque, que le politiquement corrrect apparaissant, il a evidemment joue a role majeur pour rendre un tel evenement possible.
Personellement, ce qui me gene dans le PC, c'est le fait que, une fois qu'on lui a rendu hommage en paroles (en utilisant tous les euphemismes en vogue), on s'est offert une respectabilite bon marche et l'on peut faire ensuite ce que l'on veut. En un mot, il m'agace car il absout de devoir agir.
Je prends l'exemple de la France ou le simple fait de vouloir parler du nombre d'immigres vous fait passer pour un fasciste. Illegal de recenser l'appartenance ou l'origine des gens. Le resultat est d'une part qu'il est impossible de controler ou de juguler l'immigration, mais d'autre part, il est impossible de combattre la ghettoisation de ces populations. En effet, sans officialiser qu'il y a X% de noirs ou de Maghrebins en France, inutile de voir que les instances dirigeantes du pays, le parlement, le Senat, etc. ne sont pas representatifs de la population.
Ainsi, en France, le politiquement correct interdit de faire etat d'une augmentation des populations immigrees, mais egalement que celles-ci sont contonnees aux banlieues sans aucun espoir de jamais en sortir.
En fait, le politiquement correct, tel que je le comprends, c'est la bonne conscience melee a la facilite. Et cela, c'est tres enervant.
Alors si, demain, le politiquement correct prend la forme d'actions, si un depute rend son siege pour y faire elire un representant de minorite, alors la, oui, je serai d'accord et applaudirai.

Écrit par : Carl Schurmann | 16/02/2009

@Carl, ce que vous soulignez est important. Il s'agit, de mon point de vue, plus d'un mal typiquement institutionnel, que décrit par exemple Cohen dans Belle du Seigneur, cette attitude technocratique confortable qui se paie de mots et ne lève pas le petit doigt, qui envoie des protestations, fait des déclarations solennelles, etc. Et le PC a merveilleusement fleuri sur ce terreau-là. En France en particulier, l'absence de débat et de démocratie est souvent remplacé par des tabous d'ordre PC, comme ceux que vous indiquez, notamment sur les proportions en matière d'immigration qui, quoi qu'on en dise, vérouillent tout débat et, partant, toute démocratie à ce sujet. Et qui, au final, font le jeu des extrêmes.

@Scipion: "C'est quand on est obligé de faire le poing dans sa poche qu'on ressent le plus l'envie de cogner, pas quand on a la possibilité de dire ce qu'on pense". On ne pourrait mieux résumer la pertinence de mon propos, à contrario. Car être obligé de faire le poing dans sa poche, pour frustrant que ce soit, c'est aussi s'empêcher de le brandir. La question n'est pas seulement et uniquement celle de la liberté, il faudrait ignorer toute la philosophie grecque pour affirmer de telles absurdités. C'est aussi, a fortiori dans une société aussi grouillante que la nôtre, une question de responsabilité. L'une ne va pas, jamais, sans l'autre.

Écrit par : david laufer | 16/02/2009

@Scipion. "Ce qui fait qu'étant chez moi, je trouve insupportable de subir des retrictions de liberté par égard pour des gens qui ne sont pas chez eux".

Donc, vous allez visiter Rome. Un Romain passe devant vous, vous crache au visage, vous insulte et pince les fesses de votre fille de 13 ans, mais bon, pourquoi pas: après tout il est chez lui, pas vous. Comme si la liberté et la responsabilité avaient des limites géographiques et/ou ethniques. Vos propos, Scipion, sont très caractéristiques de ce que je tente maladroitement de fustiger dans mon billet : un racisme haineux mais qui s'ignore, une violence inimaginable qui ne demande qu'à fleurir si on lui en laissait l'occasion. Vous ressemblez vraiment à ce poing fermé dans une poche. Continuez donc à visiter ces blogs si, comme vous le soutenez, cela vous empêche de l'en sortir.

Écrit par : david laufer | 16/02/2009

"je revendique le droit de proclamer que la présence de tel ou tel groupe de personnes, de telle ou telle communauté, de telle ou telle population totalement étrangère à notre culture et à nos mœurs, et pour certaines potentiellement criminogènes, représente une calamité pour le pays."

Proclamez donc, général romain. Allez grossir les rangs déjà lourds de tous ceux qui proclament, en rangs serrés et à l'unisson. Détruisez des années de construction lente, de compromis délicat, de patient édifice, pour le seul plaisir de proclamer. Au premier meurtre racial, vous vous indignerez. Mais c'est bien vous qui appuyez sur la gâchette, tapis derrière votre écran, anonyme, invisible, et pourtant plus virulent qu'un bacille.

Écrit par : david laufer | 16/02/2009

Si on dit par exemple "La Suisse aux Suisses" ce n'est pas PC, mais si je dis "il faut une politique de l'immigration fondée sur le respect d'un équilibre" ça a l'air de rien, mais ça pourrait vouloir dire la même chose, selon de ce qu'on comprend par équilibre.

Le politiquement correct, c'est un peu comme le post-modern: pour l'apprécier, il faut bien connaître le modern qu'il prend en référence.
La correction politique ou rectitude, il faut surtout comprendre quel message politique se cache derrière pour pouvoir l'apprécier.

Écrit par : Un lecteur | 16/02/2009

"Le politiquement correct, c'est un peu comme le post-modern: pour l'apprécier, il faut bien connaître le modern qu'il prend en référence.
La correction politique ou rectitude, il faut surtout comprendre quel message politique se cache derrière pour pouvoir l'apprécier."

Merci pour ce excellent et parlant résumé. Je dirais également ceci: ne pas se tromper d'ennemi. C'est-à-dire, se bat-on contre une certaine forme d'hypocrisie technocrate, de bien-pensance, ou alors se bat-on contre toute forme de violence, de destruction volontaire? Pour beaucoup, hélas, le premier combat recèle plus d'excitations et de frissons que le second, qui semble un peu désuet dans un pays qui vit en paix depuis 160 ans.

Écrit par : david laufer | 16/02/2009

J'aime bien la réaction de Jean-Michel Olivier:

"Tout à fait d'accord avec votre brillante analyse! J'ai commis moi-même un petit papier sur mon blog : http://jmolivier.blog.tdg.ch/archive/2009/02/04/kouchner-au-karcher.html
qui va dans le même sens que vous."

Alors on va lire, et on tombe sur un papier de JMO complètement illisible, mal écrit, et qui ne dit rien. Bref, c'est un peu le mauvais peintre du coin qui écrit à Picasso: "Excellente idée! Moi aussi d'ailleurs j'ai fait un tableau sur une ville espagnole bombardée!"

Si je peux me permettre bien sûr de comparer David Laufer, dont les papiers sont toujours si intelligents, si bien écrits, et avec quelle énergie et quelle rapidité (un écrivain, quoi), avec le génie espagnol.

Écrit par : Roger | 17/02/2009

Comparer Kouchner à cet ex-ministre serbe est

- une de ces "atrocités de l'esprit"!

- une comparaison indigne d'un homme de bon sens,

- une histoire à faire monter la mayonnaise, comme savent si bien faire les médias.
Personne n'est dupe.
Qui est le fondateur de Médecins du Monde?
Qui est l'inventeur du Droit d'ingérence?

Écrit par : Oceane | 17/02/2009

« Dans cette région des Balkans qui sort d’une atroce guerre civile »

A ce propos, on avait bien déclamé à qui voulait l’entendre, longtemps avant cette guerre une expression consacrée : « Plus jamais cela ! » et bien dans l’ex-Yougoslavie c’était bien reparti « comme en 40 « !
C’était un vrai décalque en plus terne des manières nazis. On a eu droit à toute la panoplie des horreurs, une guerre abominable, des camps de concentrations, des massacres par milliers, des destructions en masse comme si les serbes se réveillant de la chape de plomb communiste qui les étouffait depuis 40 ans, n’avaient rien su de l’évolution du monde libre en se croyant toujours dans les années 40/50 recommençant de plus bel ce que leurs grands frères nazis avaient perpétré. Ils étaient partis sans se gêner pour de l’épuration ethnique, appellation horrible qui ne les gênait pas le moins du monde. On ne tuait plus du juif mais du musulman. Et autre sinistre réplique de l’histoire, les démocraties se sont comportées de façon toujours aussi lamentable, moles, lentes à réagir comme avant 1940 !
Rappelez-vous du comportement d’un certain général français qui s’était mis à pleurer devant les cameras et puis cet indigne Mitterrand qui a laissé faire, qui n’arrêtait pas de déclamer qu’il faut laisser au temps le temps pendant que d’autres étaient massacrés !
Le ridicule a été poussé au plus au point de l’humiliation quand le général Mladic a fait ligoter des soldats de l’ONU à des poteaux pour empêcher des bombardements !
Et le comportement des soldats hollandais de l’ONU qui ont laissé perpétrer sous leurs yeux le massacre de Srebrenica. !
Et souvenez-vous de ce jeune lieutenant français qui avait eu l’outrecuidance de se comporter comme un vrai soldat en voulant défendre un pont à Sarajevo pour empêcher les serbes de venir massacrer les musulmans. Que n’avait –il pas fait de déroger à l’attitude générale de dérobade, de défaitisme, de pacifisme. Il a été très sanctionné.
Dieu merci une fois de plus il a fallu que les américains interviennent pour que tout finisse par se calmer. Au corps défendant de Chirac il faut tout de même admettre que lorsqu’ il est arrivé au pouvoir il a crée une force d’intervention rapide qui a rétabli la situation en partie.
De tout ce côté lamentable des démocraties européennes, très peu de commentaires ont été émis comme si l’on se voilait la face de honte ! On préfère ne plus y penser, mais l’adage « Plus jamais cela » est bien mal parti.

Louis HERVE

Écrit par : hervé | 18/02/2009

"@Geo. Donc, vu que des experts de la DDC touchent des fortunes à faire n'importe quoi, pourquoi s'indigner que Kouchner en fasse autant ? "
Non, mais balayons déjà devant notre propre porte avant de porter des jugements mal étayés sur les prestations de K chez Bongo...

Écrit par : Géo | 18/02/2009

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