23/02/2009

Wall Street Journal et la guerre du Mexique

Tandis qu’on se scandalise beaucoup trop tard sur le secret bancaire, le Mexique s’enfonce dans la guerre. Sans établir de hiérarchie dans l’importance de ces informations, la soudaine réaction d’outrage de la Suisse à propos des attaques de l’administration américaine contre le secret bancaire est pathétique et défaitiste. Depuis des mois, la chose a été dite et redite par des régiments entiers d’analystes : c’est la guerre entre la Suisse et les USA ; l’enjeu, c’est la puissance bancaire, et le cheval de Troie, c’est le secret bancaire. Mais on y a opposé la plupart du temps une moue dubitative et pleine d’un supposé bon sens. Et on a perdu un temps précieux. C’est vrai qu’en matière de guerre, on a déjà fait plus explicite. Par exemple, ce qui se passe depuis deux ans au Mexique est beaucoup plus crédible.

 

Dans le conflit qui oppose les cartels de la drogue près de la frontière américaine, on compte plus 6'000 morts en un an. Pour rappel, c’est plus que les guerres en Irak et en Afghanistan combinées sur la même période. Et les rapports entre ces trois guerres sont en réalité plus nombreux qu’on le pense. D’abord, les trois ont les Etats-Unis comme protagoniste. Pour la guerre du Mexique, si on peut l’appeler ainsi, l’enjeu est évidemment le marché de la drogue américain, estimé par les Nations Unies à environ 140 milliards de dollars. On rappellera que les Américains consomment plus de 60% des drogues illicites dans le monde, et le pauvre Mexique a le malheur d’avoir 3'000 kilomètres de frontières terrestre avec son grand frère et d’être le passage obligé des arrivées de cocaïne et d’héroïne en provenance d’Amérique du Sud.

 

Le nouveau Président mexicain Felipe Calderon est vivement encouragé par Washington qui lui a offert de l’armement et de l’entraînement pour 400 millions de dollars. Sur les photos des zones de combat, on voit des soldats mexicains – les policiers sont complètement corrompus la plupart du temps – intégralement équipés d’armes et d’armures américaines, patrouillant les rues en Hummer. C’est là un autre rapport avec l’Irak et l’Afghanistan : on comprend très bien, visuellement, que tout conflit important ouvert aujourd’hui est équipé et donc décidé par Washington. Un troisième rapport avec ces deux autres guerres, c’est la nature résolument moderne de l’ennemi. On n’a plus affaire à des armées mais à des groupements plus ou moins organisés, liés les uns aux autres le temps d’une livraison d’armes opportune, sans aucune morale ou code d’honneur autres que ceux de l’argent et du pouvoir. Et la drogue, omniprésente, soit comme monnaie d'échange, soit comme matière première, soit enfin comme bien de consommation, tout cela très observé par des dizaines de millions de narines américaines.

 

La vraie menace dans tout cela ? Il semble, selon l’article très détaillé du Wall Street Journal, que le Mexique soit en train de jouer sa survie ces jours-ci. Dans des quartiers de Mexico et dans des villes entières, la police n’a plus le droit de patrouiller que deux jours par semaine. L’explosion de la criminalité et la puissance subséquente des cartels sont telles que non seulement l’état de droit mais l’Etat tout court sont directement menacés. Même si certains aux Etats-Unis voient dans cette violence une raison d’espérer qu’enfin le gouvernement mexicain, après des décennies de tolérance, fait quelque chose contre la drogue, un tel déchaînement de plomb et de feu risque d’avoir des conséquences jusqu’ici, à terme.

 

Parce que le Mexique n’est plus du tout un cactus sous lequel chantent des mariachis pétés à la tequila. C’est la 13e économie mondiale et le deuxième partenaire commercial des Etats-Unis. Si le Mexique s’effondre ou sombre dans une quasi guerre civile sur plusieurs années, le grand frère au Nord en sera autant affaibli. Comme les Etats-Unis sont déjà au bord du gouffre, la guerre du Mexique et les diverses rébellions gauchisantes d’Amérique Latine – au Venezuela, en Bolivie, au Brésil, au Paraguay – pourraient devenir la chiquenaude de trop. Voilà une raison de plus de ne pas attendre de la part de Washington une quelconque clémence envers qui ou quoi que ce soit, Obama ou pas. Et que le nouveau Président gringo ait avoué avoir déjà touché à la marijuana ne devrait pas le rendre plus cool pour autant.

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15/02/2009

Blic et le Politiquement Correct

Dans les rares discussions politiques que je peux avoir avec mes amis – il y a longtemps que la politique n’intéresse plus personne en Suisse – revient souvent cette expression qu’on sert à toutes les sauces. Cette expression, c’est « politiquement correct ». Il suffit de s’en déclarer l’ennemi et aussitôt on a l’air intelligent, ironique, bourré de bon sens et proche du peuple. Je voudrais, en ce dimanche glacial, prendre la défense du politiquement correct, au risque de paraître idiot, premier degré, peu pratique et hautain. Pour ce faire, j’appelle à la barre deux politiciens qui n’ont rien en commun.

D’un côté, j’invite Bernard Kouchner, ministre des Affaires Etrangères français, et de l’autre, Velimir Ilić, ex-ministre des Infrastructures de Serbie. Kouchner, c’est l’incarnation d’une certaine gauche mondialiste, pétrie de beaux sentiments et de grands mots. C’est aussi la personnification de l’expression de Pascal Bruckner, « le sanglot de l’homme blanc », un homme qui travaille une vie entière et en pleurant pour repayer une dette inextinguible envers tout ce que la Terre compte de pauvres et d’opprimés. Face à lui, Velimir Ilić, c’est le politicien couperosé et corrompu d’une petite ville de Serbie, nationaliste, alcoolique, brutal, ponctuant ses harangues de jurons racistes et/ou misogynes et/ou de coups de pied. C’est aussi le reflet de ce que la Serbie recèle de pire, une propension isolationniste à se moquer de tout et à se complaire dans une autodestruction haineuse.

Dans le livre de Pierre Péan, « Le monde selon K », on apprend que Kouchner facturait très cher ses services de consultant médical pour des chefs d’Etat africain (parmi lesquels le très recommandable Omar Bongo), et qu’il leur proposait, pour mettre ses conseils en pratique, les services d’une société dont il était également le patron. Comme si on allait chez Novartis pour se faire diagnostiquer un cancer. Kouchner, épaulé par son petit copain BHL, a le culot, sans rien nier au livre de Péan, de n’y opposer comme seule et unique défense que tout cela était légal. Ce qui est exactement la même défense qu’offrait Adolf Eichmann à son procès en Israël pour justifier ses crimes. Et voilà pour tous les anti-politiquement correct un combustible de choix : le tiers-mondiste en chef pris la main dans le sac du clientélisme. Le corollaire est évident : le politiquement correct n’est qu’une façade qui permet, par derrière, de se faire du fric en se faisant bien voir.

Dans le tabloïd de Belgrade Blic – du groupe Ringier – on apprend que Velimir Ilić en est à son énième coup. En plein Parlement, il a déclaré la semaine dernière que la signature du ministre Rasim Ljajić en bas de l’invitation officielle à la célébration de la Fête nationale était une insulte au peuple serbe, pour l’unique raison que Ljajić est musulman. Ne pensez pas pour autant qu’Ilić risque seulement une attaque en justice, un avertissement ou une sanction quelconques. La liste de ses insultes est aussi longue que son foie est jaune. La raison pour laquelle Ilić ne risque rien est simple : le politiquement correct n’existe pour ainsi dire pas en Serbie. Certains, surtout à l’étranger, s’en réjouissent bruyamment. Ah, voilà une terre où l’on peut s’exprimer librement sans crainte qu’un collectif antiraciste vous menace de poursuite devant la Cour des Droits de l’Homme.

En commun, ces deux coquins de Kouchner et d’Ilić ont un amour immodéré du pouvoir, de l’argent et d’eux-mêmes. Pourtant, Kouchner est malheureusement banal dans son vice, qui n’a en réalité rien à voir avec la notion de politiquement correct, même s’il s’est probablement servi de celle-ci pour parvenir à ses fins. Kouchner est, et a toujours été attiré par ce qui brille, et rien, dans les révélations faites par Péan, ne devrait nous étonner. En revanche, l’exemple d’Ilić devrait nous instruire sur les raisons même de l’existence du politiquement correct. C'est-à-dire sur cette muselière collective qui, gendarme invisible, nous oblige à tourner deux fois la langue dans notre bouche avant de faire des déclarations insultantes.

Dans cette région si proche des Balkans qui sort d’une atroce guerre civile, on trouve encore bien vifs les ferments de haine et de violence qui ont si souvent amené l’Europe entière à s’autodétruire. Car cette guerre-là, comme tant d’autres, est d’abord née dans la bouche d’hommes tels qu’Ilić, enflammés par leur propre rhétorique mais répugnants à toucher une arme, se réfugiant toujours derrière la liberté d’expression. Et ces hommes-là sont partout, même en Suisse, la bouche pleine de vipères à cornes mais bien sanglés dans des complets à rayures. C’est ainsi que le politiquement correct, pour contraignant et hypocrite qu’il soit parfois, semble un prix dérisoire à payer pour maintenir ce trop fragile équilibre qu’on appelle la paix.

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08/02/2009

Le Monde et Xavier Fortin

Même si j’en avais eu des avant-goûts assez relevés par le passé, je réalise tous les jours un peu plus, depuis que j’ai un enfant, l’insondable hypocrisie d’un système qui agit par protection anticipée. Ce système ne protège pas du tout mon enfant : il se contente de vérifier cinq fois que, si quoique ce soit lui arrive, les polices d’assurances ont été bien remplies et payées et qu’on ne puisse se plaindre de rien à personne. L’amour que me procure mon fils suffit la plupart du temps à me faire oublier ces mesquineries. Et puis il est bien entouré, l’hôpital est tout prêt, les gens de la garderie sont gentils et notre pédiatre est excellent.

Mais lorsque j’ai lu l’histoire de Xavier Fortin la semaine dernière, je me suis pris à rêver. Voilà un type qui a pété une durite, quitté sa femme, pris ses deux garçons de 6 et 7 sous le bras et qui est allé vivre avec eux au fond de la nature. A travers les lignes, on saisit que le gaillard n’est pas complètement réglo et qu’il doit traîner dans sa tête des valises un peu lourdes. Mais selon les premiers témoignages, ses deux fils qui ont maintenant 17 et 18 sont en bonne santé morale et physique. Ils tressent à leur papa des couronnes et s’échinent à le faire sortir de prison. Formé comme instituteur, il les a apparemment éduqués selon le programme de l’Education nationale et les emmenait à la découverte de la nature l’après-midi. Aidé activement par son propre père et par des amis, Xavier Fortin a ainsi vécu en cavale dans son propre pays avec ses deux garçons pendant 10 ans.

Sa capture provoque des réactions révélatrices. Libération envoie un reporter sur place pour nous décrire les lieux et recueillir les témoignages divers. L’article est très intéressant et bien écrit, mais toujours sur le ton de l’enquête anthropologique qui tente de rappeler au lecteur type que la France s’étend au-delà des boulevards des Maréchaux. Mais c’est le Monde qui retient mon attention ce soir. Une certaine Patricia Jolly y a pondu un article d’une redoutable coquinerie. Pendant plusieurs paragraphes, la journaliste se moque de la défense que les deux garçons offrent à leur père en disant en substance que, comme ils ont certainement été abusés, leur témoignage n’a quasiment aucune valeur. Avant même de conclure elle a déjà jugé et renvoyé Xavier Fortin aux fers pour le restant de ses jours. Elle termine son rouleau de PQ par cette question : « L'arrestation de leur père a-t-elle fait prendre conscience à [ces deux garçons] que la société est régit [sic] par des lois ? »

Je ne veux pas défendre Xavier Fortin, il a un avocat pour cela et j’ignore presque tous les détails de son aventure. Mais la question de cette employée de rédaction provoque chez moi et, j’espère, beaucoup d’autres gens, une violente réaction urticante. Car il semble que pour Jolly et pour une part grandissante de la société, la seule chose qui nous relie désormais, le seul lien qui ait une quelconque valeur, c’est la loi. On peut nourrir ses enfants uniquement de chips, de coca et de beignets, les mettre au lit à 11h30 du soir, les mettre devant la télévision 10 heures par jour, les laisser hurler non-stop dans les McDonald’s et se comporter plus salement que des porcs, leur apprendre à haïr un conjoint divorcé, on ne risque rien tant qu’on a un siège enfant dans sa voiture et qu’on les a bien vaccinés.

Dans cette société de cuistres, le recours à la loi comporte un double avantage. D’une part, c’est indiscutable, tangible, écrit noir sur blanc. Et surtout, comme ça n’est qu’une question de moyens et d’arguments, c’est contournable le jour où ça devient embarrassant. Il n’y a pour cela qu’à faire de nouvelles lois. Peu importe que Fortin ait peut-être bien éduqué ses enfants puisqu’il a enfreint la loi. Pour ces gens-là, ce qui est légal est nécessairement juste. Et dans le monde qu’ils nous préparent, nous nous détesterons tous à mort, nous porterons tous une arme, nous vivrons dans des bunkers sous alarme, mais tout sera parfaitement contractualisé. C’est là qu’une évasion dans une cabane au fond de l’Ariège devient séduisante.

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01/02/2009

L.A. Times et Tim et Tom

Comme tout le monde, je viens de recevoir ma déclaration d’impôts. Comme tout le monde, ça me donne un mal de tête prospectif. Deux articles du L.A. Times viennent m’aider à relativiser tout cela. Pourtant, même si j’en conçois une brève et soulageante Schadenfreude, je ne peux pas dire que ces nouvelles me rassurent.

Le 18 janvier dernier, le quotidien californien m’apprenait que Tim Geithner, choisi par Obama pour diriger le Trésor, était embourbé dans une sale affaire. De 2003 à 2008, Tim a été Président de la Réserve Fédérale de l’Etat de New York, et à ce titre très impliqué dans les politiques monétaires si favorables aux banques de Wall Street, avec les conséquences que l’on sait. Or il s’avère que le petit Tim – il n’a que 47 ans – aurait « oublié » de payer 34'000 dollars au fisc. Brillants débuts pour un futur Directeur du Trésor.

Comme cela ne suffisait pas, le même L.A. Times m’apprend le 31 janvier que Tom Daschle, choisi par Obama pour diriger l’épineux dossier de la santé, aurait lui aussi « oublié » de payer 128'000 dollars au fisc. Pendant près de 20 ans, de 1987 à 2005, Tom a été Sénateur du Dakota du Sud, et a dirigé un grand nombre de commissions. Comme Joe Biden, Tom est devenu un « homme de Washington », ce qui depuis quelques années a pris une coloration particulièrement sordide, entre les scandales financiers, moraux ou politiques.

A leur décharge, rappelons ici un chiffre monstrueux : 60'000. C’est le nombre de pages du code fiscal américain, et encore, on se bat entre experts sur ce seul sujet. Rien que l’an dernier, rappelle le journal, pas moins de 500 changements y ont été introduits. Selon un nombre grandissant d’experts, la politique fiscale américaine et son code avec elle ont totalement perdu le contrôle de leurs propres agissements. Ce qui fait que 60% des contribuables ont recours à des comptables pour les aider à remplir leurs déclarations. A cela, ajoutons les chiffres suivants : 400 milliards de déficit budgétaire, 700 milliards de déficit commercial, et désormais une opération de sauvetage des banques qui coûtera plus de 800 milliards supplémentaires. Et qui sera dirigée par Tim Geithner.

Alors qu’Obama annonce depuis un an le changement et qu’il est désormais aux commandes, les CV et les pratiques plus que discutables de deux membres éminents de son administration jettent un doute douloureux sur ces belles promesses. Pendant que le gouvernement exige des contribuables américains des efforts considérables, il embauche en même temps des individus qui ignorent les lois et rognent sur les déclarations de leur femme de ménage, comme l’a apparemment fait Tim. La chose fait déjà scandale outre-Atlantique, et même si Tim semble pouvoir s’en sortir, rien n’est moins sûr en ce qui concerne Tom. Ces deux-là me font penser à ces voitures italiennes des années 70 dont on disait en rigolant qu’elles rouillaient sur catalogue.

On pourrait se consoler en voyant que, contrairement à l’administration Bush, la nouvelle ne dissimule pas ses problèmes et nous les expose clairement. Pourtant, ça ne me suffit pas et je redoute cette attitude-là autant que la précédente. D’une part parce qu’elle est la marque de fabrique du Malfaisant de l’Elysée, qui répète à qui veut l’entendre qu’il fait tout haut ce que ses prédécesseurs faisaient tout bas. L’idéal, ce serait bien sûr que ces gens-là ne soient pas corrompus, vénaux et menteurs. Mais comme c’est un rêve, je préférerais, en attendant, qu’ils tentent de nous cacher leurs turpitudes au lieu de nous les exhiber sous le nez, comme un chat vous apporte un moineau déchiqueté. Au moins je saurais qu’ils en ont honte donc, peut-être, conscience.

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