29/03/2009

Arte et la génération porno

Hier soir, avec mon épouse et un verre d’excellent Tokay, nous avons regardé Top Hat, avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Une heure et demi d’enchantement sous une véritable douche de beauté, de talent, de poésie, de légèreté et d’insouciance. Et puis Ginger et Fred qui dansent sur l’air de cheek to cheek, elle dans une invraisemblable robe à plumes blanches et lui dans son inséparable frac noir à nœud blanc, c’est aussi une certaine idée de l’homme et de la femme, une idée évidemment partielle à l’époque mais en tout les cas totalement révolue. Ce qu’on peut parfois regretter, selon l’angle par lequel on juge la façon dont les choses ont évolué depuis Ginger et Fred.

A la barre, j’appelle une inconnue rencontrée dans un documentaire d’Arte intitulé « A l’école du X ». Cette grande blonde soignée, qui se cache très mal derrière un loup pailleté, est décrite comme une jeune Parisienne de 18 ans, étudiante en langues orientales et habitant les beaux quartiers. Arborant un sourire mi-gêné, mi-frondeur qui fait penser qu’elle en rajoute peut-être un peu, elle nous raconte sa vie sexuelle. Alors qu’en 1935 Ginger Rogers danse sans jamais montrer ses jambes, la Parisienne inconnue explique à des millions de téléspectateurs qu’elle aime bien « se faire embrocher comme un morceau de viande » par des dizaines de garçons.

Le reste de son exposé est du même tonneau. C’est le récit sans circonlocutions d’une certaine jeunesse urbaine et désoeuvrée, bored and curious, comme dans un roman de Brett Easton Ellis. On a inversé les rôles, les jeunes filles sont maintenant les « connards », comme autrefois les garçons, explique-t-elle. Et pourtant, alors que la journaliste lui demande s’il y a des choses dans le sexe qu’elle n’aime pas, celle-ci rétorque qu'elle se force parfois sans y prendre plaisir, « parce que, ce qui m’excite, c’est de voir un mec prendre son pied ». 70 ans de révolutions sociales pour que la génération montante de femmes éduquées des capitales européennes n’aspire qu’à une chose, c’est à se faire utiliser pour le seul plaisir des hommes.

Cette génération porno partage une sous-culture commune, immensément répandue mais résolument taboue, que ce soit à la maison ou à l’école. Les statistiques sont effarantes et laissent à penser qu’à peu près aucun enfant ou adolescent ayant accès à un ordinateur n’est à l’abri d’une première rencontre bouchère et à deux dimensions avec la sexualité. Or la pornographie actuelle, pour des raisons très précises, véhicule un cliché complètement dégradant – même s’il n’est pas toujours inexact – des rapports humains, et notamment des femmes en général, réduites à leur quantité en chair et en liquide divers. Les raisons pour lesquelles la pornographie est à ce point navrante sont racontées dans un autre documentaire excellent, « Inside Deep Throat ».

En 1972, un petit producteur américain décide de faire un film entièrement axé sur la fellation. Filmé en six jours et intitulé « Gorge profonde », ce film est le plus gros succès relatif de l’histoire du cinéma : un budget de 25'000 dollars et une recette de 600 millions. Dès sa sortie dans les salles, il provoque un énorme tollé conservateur qui exige, et obtient, qu’on traîne les acteurs en justice puis en prison. Alors que jusqu’ici on pouvait montrer ce genre de films dans n’importe quelle salle, « Gorge profonde » crée un débat à son désavantage au terme duquel une ségrégation est opérée. Désormais ces films-là seront classés X et ne seront montrés que dans certaines salles sous certaines conditions.

C’est le début d’un divorce dont les conséquences seront déplorables : d’un côté on traitera du sexe d’une façon voilée et on aura droit à l’autoroute des médias, mais si on en fait une affaire explicite, on devient une sorte de bandit toléré mais mis au ban de la société. L’industrie pornographique a aujourd'hui un chiffre d’affaires annuel estimé à 100 milliards de dollars, et n’a que des frontières très floues avec celle de la drogue et du marché d’êtres humains. Comme elle fonctionne en dessous du radar, on n’y recrute pas exactement des lumières, ce qui ne fait qu’aggraver sa pauvreté initiale en contenu. Pour rentabiliser, on préfère répéter à l’infini l’histoire de l’infirmière perverse et soumise, dont la Parisienne inconnue reproduit le rôle avec une fidélité presque religieuse. A 18 ans, la norme importe souvent bien plus que la liberté, surtout dans une société urbaine et déstabilisante. Et comme la norme véhiculée par la pornographie est à l’humiliation volontaire, eh bien vive l’humiliation volontaire.

Au-delà du sexe et de la façon dont la pornographie est en train de le dénaturer, c’est pour moi beaucoup plus un problème de prohibition que cette jeune inconnue exprime. En marquant d’un sceau d’infamie toute sexualité explicite à l’écran, on en a fait une activité illicite, artistiquement nulle, et moralement triste et sale. De plus, comme on en a fait un interdit, les jeunes générations, dont c’est le comportement attendu, le transgressent avec l’impression aveuglante de faire l’expérience de la liberté.

17:21 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (9)

Commentaires

Donc cette pauvre fille dit vouloir "baiser" comme un garçon, ce qui sous-entend n'avoir du plaisir que pour soi, mais a du plaisir (de l'excitation) à voir son partenaire prendre son pied. Comme dirait un de mes excellents amis, cette fille est mûre pour l'asile.
Serait-ce là une conséquence de la génération Sarkozy, une génération décomplexée?

Écrit par : Julien | 29/03/2009

Julien@ Seriez-vous aussi intolérant avec d'autres formes de sexualité déviante, par exemple et au hasard, bien évidemment, l'homosexualité ?

Écrit par : Géo | 30/03/2009

Non, l'homosexualité assumée ne me dérange pas. Et je ne la considère plus comme déviante. L'homosexualité n'était pas déviante dans l'antiquité (et avant), c'est la morale dite judéo-chrétienne qui l'a définie comme telle. Mais l'homosexualité, comme la prêtrise, le fait d'être militaire, d'être une femme ou un homme est un état personnel, pas une profession de foi.

Écrit par : Julien | 30/03/2009

"pas une profession de foi."
Comme vous le dites parfaitement, l'acceptation de l'homosexualité est culturelle. Sur la question de la déviance, il faut définir la sexualité : au départ, la sexualité est une forme plus évoluée de reproduction que la division cellulaire. Il y a donc des individus de même espèce mais de sexe différent. Se greffent sur ce mode de reproduction toute une série de comportements favorisant la reproduction que nous définirons par "désir". A ce stade-là, le désir de certains s'est orienté sur des personnes du même sexe pour des raisons encore mystérieuses, et d'autres adoptent des attitudes extrêmes pour augmenter ce désir : par exemple le sado-masochisme. On retombe sur Sade...

Soit dit en passant, l'acceptation de l'homosexualité dans l'antiquité me semble profondèment liée à la volonté des hommes d'assurer leur lignée et de ne pas voir la vie de la fille qu'ils convoitent gâchée par une maladie sexuelle. D'où l'enfermement des femmes et une sexualité de substitution, comme dans les prisons ou certains pays actuels...

Cela dit, s'il fallait envoyer à l'asile tous les gens qui ont du" plaisir (de l'excitation) à voir son partenaire prendre son pied"..., et d'autre part, une bonne partie du plaisir du garçon ne consiste-t-elle pas à faire jouir sa partenaire ? Donc pas de contradiction si évidente...

Écrit par : Géo | 31/03/2009

On est arrivé à une époque où pratiquement tout le monde accepte l’homosexualité comme telle. Il faut faire avec, encore qu’elle a toujours existé mais c’est l’affichage de ce genre de sport sans plus aucune retenue qui est totalement admise. Les gens se réclamant de l’homosexualité haut et fort ne fait plus scandale sauf dans certains pays et certains milieux et c’est cela qui est nouveau. De toute façon les adultes font de leur cul ce qu’ils veulent pourvu qu’ils ne touchent pas aux gosses.
Personnellement l’homosexualité m’ennuie et je ne trouve rien de plus triste que ces films qui traitent de ce sujet. Et les romans du même genre qu’est ce qu’ils me font bailler ! Et puis tous ces couples stériles qu’elle tristesse et je me demande s’il n’y a pas aussi un phénomène de mode qui sans cela ferait qu’il y aurait moins d’homos. Il faut de tout pour faire un monde.

Louis Hervé

Écrit par : hervé | 31/03/2009

"pratiquement tout le monde accepte l’homosexualité"
Le monde occidental, oui. Mais l'Afrique, l'Asie, l'Amérique du sud...cela ne me parait pas si évident. Toujours cette question de la définition de la déviance...
Le monde musulman condamne à mort en principe les homosexuels mais il n'y a que l'Iran qui applique cette peine à ma connaissance.

Écrit par : Géo | 01/04/2009

"les filles qu'ils convoitent gâchée par une maladie sexuelle"
Attention la syphilis n'est apparue qu'au 16ème siècle avec la découverte de l'Amérique. Resté donc que la chaude pisse, le chancre mou, les crêtes de coq dues au papillomavirus, toutes sortes de délicatesses avec lesquelles on avait déjà fort à faire mais qui n'étaient pas en soi vraiment mortelles mais laissaient des séquelles terribles.

Louis Hervé

Écrit par : hervé | 01/04/2009

"pratiquement tout le monde accepte l’homosexualité"
Le monde occidental, oui. "
Quand j'ai écrit cela, je m'attendais à des réactions. En fait, personne ne lit ces blogs...
Cette soit-disant acceptation de l'homosexualité en Occident n'est qu'un vernis de surface qui partirait très vite. Le refus de la déviance doit probablement être génétiquement très fortement ancré (quoi de plus fort que la perpétuation de l'espèce ?). Si j'étais homo, je me méfierais plus que jamais : avec la crise, le soufflé idéologique pourrait se dégonfler d'un coup...

Écrit par : Géo | 03/04/2009

"Cette soit-disant acceptation de l'homosexualité en Occident n'est qu'un vernis de surface qui partirait très vite."

Vous avez raison, la tolérance est un sentiment délicat qui a besoin d'espace et d'argent pour s'épanouir. Si la distance et à l'argent vous protègent d'un groupe que vous n'aimez pas, vous pouvez vous permettre une attitude tolérante. Pour en venir au sujet du billet, j'en arrive toujours à la même conclusion. Ce qui me gêne n'est pas la façon dont les gens mènent leur vie, mais cette manie de tout exhiber, car on ne peut même plus dire "cela ne regarde qu'eux". Cette expansion de la vie privée dans des contextes où elle n'a rien à y faire fausse tout, aussi bien le désir que les sentiments. Combien d'hommes et de femmes vont largement exagérer au sujet de leur activité sexuelle ou modifier leurs préférences en fonction de la mode du moment? L'émission dont parle DL donne un aperçu de la sexualité très partiel, en mettant l'accent sur des comportement extrêmes et minoritaires et en laissant la parole aux "bons clients" de la télé, les acteurs frustrés qui adorent se mettre en scène et donner libre cours à leur nombrilisme. En revanche, ce qui n'est pas minoritaire, c'est l'affichage du sexe partout. Je ne crois pas que la sexualité soit le moins du monde interdite à l'écran. Il suffit de se souvenir des films de Pedro Almodovar, Lars von Trier ou C. Breillat, qui contiennent des scènes de sexe très explicites (et parfois non simulées) et qui n'ont jamais été classés parmi les films pornographiques ou fait l'objet de la moindre censure. Il suffit de se souvenir de certaines expositions d'art contemporain, des séries de télévision dont l'unique sujet sont la sexualité et les achats compulsifs d'un groupe de femmes désoeuvrées, de certains romans vendus dans toutes les librairies, d'une tendance, dans la publicité pour les produits de haute couture, aux mises en scène sado-masochistes (cela s'est passé il y a une dizaine d'années, c'est donc démodé)... Bref, je ne vois nulle part la prohibition. La jeune fille de l'exemple montre une attitude très conventionnelle, très dans l'air du temps.

Écrit par : Inma Abbet | 03/04/2009

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