27/04/2009

Vanity Fair et la torture

« Es-tu de gauche ou de droite ? » me demandait hier un vieil ami, sur l’autoroute qui mène à Bâle où nous allions visiter le Schaulager<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->. Je n’ai offert pour toute réponse que le « un peu des deux » qui semble définir tout débat politique de nos jours, paumé entre des valeurs qui se délitent, une classe politique horrifiante de nullité et des questions de fond d’une complexité telle qu’on préfère allumer le poste et regarder Californication<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->.

 

Mais il est sain de se poser cette question et de tenter d’y répondre. Pour le faire, il est un sujet plus pertinent que les autres, une sorte de ligne de faille qui ne manque jamais de susciter des réactions révélatrices : la sécurité. La sécurité est le terrain sur lequel administrations de droite et de gauche ont successivement perdu tout crédit face à leurs propres troupes mais aussi face à la population d’une manière plus générale. Très grossièrement voilà ce qui se passe lorsqu’on pose la question de sécurité à un gouvernement.

 

S’il est de droite, au nom de la protection de la propriété privée et de la famille, il va doubler les forces de police, installer des caméras de surveillance, utiliser à fond les dernières technologies – taser, veille Internet, analyse ADN, etc – et faire du Ministère de l’Intérieur un bunker bourré d’électronique au personnel pléthorique. Ce faisant, ce gouvernement de droite trahit l’un des fondements d’une doctrine conservatrice universelle selon laquelle le gouvernement doit être réduit à sa portion congrue. Même satisfait de la baisse de criminalité, l’électeur type finira par se lasser des contrôles et des restrictions des libertés individuelles, comme l’a illustré le Patriot Act passé par George Bush en 2001.

 

S’il est de gauche, au nom du désir de traiter la cause de la criminalité et non pas seulement ses conséquences et pétri d’une vieille aversion de l’autorité paterno-flico-militaire, il va multiplier les libérations sous caution, les mesures sociales d’intégration dont on abusera avec bonheur, et punira la moindre bavure de sanctions telles qu’elles mettront en cause l’honneur de la police et sa nécessaire soumission au politique. Ce faisant, ce gouvernement de gauche discréditera durablement la confiance que le citoyen peut avoir dans son gouvernement. L’insécurité grandissante qui en résultera donnera l’impression d’un pouvoir central atrophié et incapable.

 

Dans un Vanity Fair de 2008, j’ai trouvé un exemple explicite. Le reporter Christopher Hitchens a décidé, il y a quelques mois, de se prêter à l’expérience du waterboarding, cette noyade simulée sur des prisonniers qui a eu largement cours à Guantanamo et à Bagdad. La vidéo est visible sur le site de Vanity Fair. On l’allonge sur une planche, on le ligote et on lui met un linge sur le visage sur lequel on verse de l’eau. Hitchens résiste pendant 17 secondes avant de demander grâce. Son article dans le magazine s’intitule : « Croyez-moi, c’est de la torture ». Il y explique qu’il ne s’agit pas du tout d’une simulation mais d’une noyade très réelle et absolument effroyable.

 

C’est le cœur de la question de la sécurité : qu’êtes-vous prêt à faire ou à accepter que l’on fasse en votre nom dans la défense de la sécurité ? Le but poursuivi par le waterboarding est la protection de la nation, la mise en échec des terroristes mais le résultat, tel que le démontre Hitchens, est presque certainement un fiasco complet assorti de grosses complications juridiques. Le waterboarding sonne surtout comme un aveu d’impuissance d’une administration excédée par un ennemi possédant le don d’ubiquité et comme un désir mâle de ne pas s’en faire conter. Mais comme stratégie, c’est zéro pointé.

 

Ainsi, à la question du début, je vais offrir une réponse parfaitement scélérate, mais la voici. Sur le principe, je suis pour une approche de gauche. Clairement et sans remord. La « réponse musclée » contredit le bon sens populaire huit fois sur dix et n’offre jamais que des mises à l’écart temporaires des menaces potentielles qui ne tarderont à ressurgir. Pour la mise en pratique, je suis pour une approche de droite, sans états d’âme, avec force, avec brutalité même si nécessaire, mais toujours avec un souci de proportion et dans la mesure où cette option ne cause pas un mal plus grand que le mal qu’elle est sensée combattre. Comment résumer ? Des principes de gauche, des solutions de droite. Follement bobo, non ?

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<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Que je recommande très, très vivement à tout le monde. www.schaulager.ch

16:48 Publié dans Monde | Lien permanent | Commentaires (9)

Commentaires

Le coeur à gauche, le porte-monnaie à droite...
On vieillit, DL, on vieillit...
J'attends avec impatience une chronique sur vos rhumatismes.

Écrit par : Géo | 27/04/2009

Quand on voit les policiers coller les PV à Lausanne et faire la surveillance des dealers de la Riponne, on a plutôt l'impression que la situation actuelle, c'est des principes de droite (répression et contrôle) et Méthodes de gauche (écoute et compréhension) qui sont appliqués.
Résultat: ça énerve tout le monde à droite et à gauche, il y a de plus en plus de problèmes signalés et ça coûte toujours plus cher. Mais pour les résultats, à voir et entendre les policiers, c'est archi-démotivant.
Les églises sont vides et les prisons débordent, ainsi que les hôpitaux. Peut-être que la solution serait à chercher de ce côté ?

Écrit par : Un lecteur | 27/04/2009

Remplir les églises de force ? C'est vrai que cela fait plus classe que les stades...

Écrit par : Géo | 27/04/2009

"remplir les eglises de force". Tres bon, ca, Geo!
Concernant la securite, David, je pense qu'il est une question que vous ommettez, mais qui est indispensable: la difference de buts a court ou a long/moyen terme.
Afin d'eviter de prendre un sujet d'actualite qui dechaine les passions et deformerait mon propos, je vais prendre un sujet dont, aujourd'hui, tout le monde ou presque se fiche eperdument, la bataille d'Alger. Bien.
La situation en general, c'est la bataille de combattants Algeriens voulant l'independance contre l'armee Francaise defendant l'Algerie Francaise. Mais la situation particuliere, ce sont les bombes deposees par le FLN dans des cafes qui tuent des innocents.
Alors lorsqu'un poseur de bombe est arrete, on peut certes partager un cafe avec lui pour discuter de savoir s'il est un terroriste ou un combattant de la liberte, si sa cause est meilleure que celle du parachutiste.
En attendant, il y a un bombe qui va exploser.
En fait, je pense que celui qui avait le mieux resume la situation est Rabin dont la politique consistait a "Continuer les negotiations comme s'il n'y avait pas de terrorisme, et combattre le terrorisme comme s'il n'y avait pas de negotiations."
En d'autre terme, a long terme, le tout-repressif ne resout rien, en effet, il faut combattre les causes du probleme.
Mais sur le court terme, combattre la criminalite base sur des grands principes moraux, cela n'est pas tres efficace.
Maintenant, le waterboard a ete utilise dans un contexte, du moins a Guantanamo, particulier. Car, nous avons ici affaire a Al Qaeda.
Autant, dans les case du FLN, du Hamas, nous avons affaire a gens utilisant des methodes execrables, autant nous connaissons leurs revendications qui sont, disons raisonnables, negociables.
Dans le case d'Al Qaeda, a defaut de faire de la planete un grand Califat, je vois mal comment nous pourrions satisfaire a leurs demande. Il ne reste donc plus qu'a les combattre et, dans ce cas, a la guerre comme a la guerre.
Concernant les tortures des types qui ont planifies le 11 septembre, je les plaindrai quand j'aurai le temps.

Écrit par : Carl Schurmann | 28/04/2009

@Carl: "Concernant les tortures des types qui ont planifies le 11 septembre, je les plaindrai quand j'aurai le temps."

Précisément, là où le bât blesse, c'est qu'on a enfermé puis torturé à Guantanamo une quantité de types qui n'avaient rien à y faire. Ils n'avaient donc rien à avouer et ont souffert comme des chiens pour absolument rien, quand ils ne sont pas morts. Pendant que Bin Laden fumait sa chicha au fond de sa grotte. La question de cette torture-là est elle aussi très importante, d'autant plus que l'absence totale de sympathie que nous ressentons pour les coupables ou les inculpés nous aveugle. Ainsi la motivation première des matons est la haine totale, pas la recherche de la vérité. Le fiasco est donc inévitable.

Pour la phrase de Rabin je dirais que sa proposition très chouette peut aussi se lire comme un grand principe empreint de moralité. C'est comme mon "principes de gauche, solutions de droite" qui, je vous l'accorde, ne signifie pas grand chose sinon une pirouette pour me sortir d'un mauvais pas et qui, soit dit en passant, est une traduction en d'autres termes de la proposition de Rabin. Une position de principe, ou à tout le moins une éthique personnelle, me semble inévitable à assumer si l'on veut discuter, puis agir sur ces questions.

Écrit par : david laufer | 28/04/2009

@lecteur: "Quand on voit les policiers coller les PV à Lausanne et faire la surveillance des dealers de la Riponne, on a plutôt l'impression que la situation actuelle, c'est des principes de droite (répression et contrôle) et Méthodes de gauche (écoute et compréhension) qui sont appliqués."

Très bon, c'est exactement ça et c'est une critique qui s'applique aussi d'ailleurs à la politique internationale de l'Europe, notamment par rapport à l'Afrique ou aux Balkans. On fait les gros durs, on jure qu'on va pas laisser faire, mais on se dégonfle à la moindre menace réelle.

Écrit par : david laufer | 28/04/2009

"mais on se dégonfle à la moindre menace réelle"
Voir l'attitude de l'Europe sur la piraterie au large de la Somalie. On n'a pas le droit de se défendre contre les pirates, semble-t-il. C'est pourquoi la Suisse va envoyer deux ou trois soldats qui n'auront jamais l'autorisation de se défendre, comme les paras belges décapités au Rwanda, et une armada de juristes et de médecins.
Notre société, notre monde aura bien un jour le sort qu'il mérite, celui de disparaître noyé dans son abyssale lâcheté...

Écrit par : Géo | 28/04/2009

"On fait les gros durs, on jure qu'on va pas laisser faire, mais on se dégonfle à la moindre menace réelle" = cause de la 2ème guerre mondiale, non ?

Écrit par : Un lecteur | 28/04/2009

"Concernant les tortures des types qui ont planifies le 11 septembre, je les plaindrai quand j'aurai le temps."
Sauf que, dans le cas précis, ceux qui torturent c'est un peu les mêmes qui ont planifié... (cf. www.reopen911.fr ou www.11septembre.ch) OUVREZ-LES YEUX!!!


Concernant le propos de D. Laufer sur la droite et la gauche, je m'y retrouve assez bien. Autant j'ai une approche plutôt de gauche sur le fond du problème de la sécurité, autant je ne supporte pas la lâcheté molle quand on a affaire à des énergumènes qui méritent des coups de pieds au cul! Et je pense même que l'on peut être très ferme et sévère sans pour autant verser dans le mépris et la haine, bref, en restant respectueux!

Maintenant, concernant la torture en Algérie, je reconnais que c'est un sacré dilemne, mais je serais curieux de savoir le nombre d'attentats soi-disant évités grâce à la torture...

Écrit par : Olegna | 29/04/2009

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