10/05/2009

Marianne et les diplômés au chômage

En revenant hier soir d’un tour en vélo, mon voisin m’a regardé comme si je tombais de la lune. « Tu es allé de Vevey à Pully et retour habillé comme ça ? » Il faisait référence à mes chaussures de ville, mes pantalons de toile, ma chemise à carreaux et ma veste de velours côtelé. Il n’osait pas trop, par délicatesse, faire référence à mon vélo, un antique Cilo des années 70 avec guidon anglais. Parce que lui, si vous le voyez partir à pied pour Blonay, vous le croiriez parti pour franchir à pied les Alpes jusqu’à Salzbourg escale. Les Suisses et les Américains partagent en effet une inexplicable passion pour le matériel de sport. On ne fait plus de vélo sans investir au moins 3'000 francs dans des chaussures en kevlar, des jerseys en fibre synthétique, des casques fluorescents et des gourdes profilées qui contiennent des liquides orangés et parfaitement dégueulasses, et je ne parle pas même du vélo qui coûte en tout cas 4'000 francs.

Oui car dans les loisirs aussi, nous sommes parvenus à une société de spécialisation. Je le regrette amèrement parce que ça coûte beaucoup trop cher et que ce coût est une entrave à la liberté de choix et de mouvement. Le monde des loisirs ne fait qu’illustrer le côté risible de la spécialisation à outrance dans laquelle nous nous engouffrons chaque jour un peu plus. Ceux qui en souffrent le plus sont, évidemment, les jeunes, parmi lesquels j’ai décidé qu’il devenait indécent de me ranger. La pression est énorme si on n’a pas encore décidé vers l’âge de 15 ans de ce qu’on allait faire de ses dix doigts. Il est fini le temps insouciant qui laissait aux adolescents jusqu’à l’âge de 30 ans pour décider de ce qu’on ferait de ce diplôme de droit ou d’histoire. Mais comment désormais se décider à quoi que ce soit dans une société qui vous déresponsabilise, vous psychiatrise et retarde chaque année un peu plus, au profit d’études interminables et atrocement compliquées, l’irruption de la réalité dans votre vie, sous forme d’apprentissages, de travaux pratiques, physiques, expérimentaux ?

Le magazine Marianne offre un reportage éclairant auprès de quelques diplômés des grandes écoles parisiennes – HEC, Sciences Po, ESSEC, etc – qui galèrent très sérieusement pendant des mois ou des années avant de se faire offrir un stage gratuit. Premier acquis essentiel : ces formations qui autrefois étaient une autoroute sans péage vers un poste de cadre et une retraite dorée sont désormais des chemins de campagne parsemés de troncs d’arbre. C’est le cas depuis quelques années déjà mais la crise vient consacrer ce fait. Et c’est une mini-révolution. Parce que ça signifie que très bientôt l’élite ne sera pas celle dont le fond de culotte a été usé à toutes les facs et tous les MBA du monde, mais celle qui, le plus tôt possible, se sera frottée à la réalité du marché, qu’il s’agisse de commerce, de droit, de médecine, d’art ou de confection. L’ère des éternels adolescents qui empilent diplômes sur diplômes est probablement révolue, et ça n’est pas forcément un mal.

Deuxième constat : c’est, dans la même ligne que l’irruption de Wikipedia, la fin des experts patentés. Si vous êtes nés au Liban et que vous vous y êtes intéressé avec application, que vous avez le sens de la synthèse et de la transmission du savoir, alors votre connaissance des conflits qui hantent la région dépasse certainement celle du Vaudois qui a passé dix ans à HEI à polir un doctorat. La connaissance empirique se fait exhumer des placards où l’amour masturbatoire des théories et des « ismes » l’y avait enfermée. Je me souviens avoir voulu recevoir un certificat de stage à la fac de Lettres de Lausanne en 1992. On m’y avait simplement répondu : les étudiants en lettres ne sont pas sensés faire de stage. Bienvenue dans le monde de l’assistanat. J’avais quand même fait mon stage, mais sans assurance ni reconnaissance quelconque. Gratuitement, bien entendu.

Ces chômeurs diplômés révèlent peut-être un changement de paradigme. Comme l’avait démontré James Burnham en 1941 dans son livre L’ère des organisateurs, la similitude entre l’Union soviétique et le système de nos entreprises capitalistes est frappante. Trouver une différence pour laquelle on serait prêt à mourir pour se défendre contre l’Union Soviétique tout en soutenant General Motors exigeait selon lui d’avoir une position théologique. Il y a quinze ans, j’avais demandé à Jean-Claude Guillebaud ce que je devais faire de ma vie. Il m’avait répondu : « Soit vous voulez le pouvoir, soit vous voulez la liberté. C’est l’un, ou l’autre. Et si, comme je le suppose, vous voulez la liberté, il existe deux façons d’y parvenir : n’avoir aucun patron, ou en avoir plusieurs. » J’ai porté cet adage avec moi depuis. Et il me semble qu’au-delà de l’adage, il y avait de la vision : c’est ce monde vers lequel nous semblons nous avancer et qui abandonne son mimétisme compétitif avec le communisme, ce modèle centralisé de structures énormes et hiérarchisées. Nous nous dirigeons donc vers un modèle plus éclaté, plus individuel, moins formaté, et peut-être plus libre.

10:23 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Je me rappelle vaguement une phrase de Virginia Woolf, affirmant que le grand nombre de femmes écrivains s'expliquait par le bas prix du papier. Quand j'ai commencé mes études, en Espagne, les Lettres étaient une voie de garage, reconnaissable au fait que la plupart des universités qui proposaient des études littéraires ne soumettaient pas les étudiants au 'numerus clausus', comme c'était le cas pour la plupart des filières scientifiques. Plus tard, en France, j'ai constaté que le numerus clausus n'existait pas, mais qu'il y avait une différence entre les universités et les grandes écoles, et que la sélection avait lieu à un maillon ou à un autre de la chaîne (et le succès ou l'échec de la future carrière dépendait du réperage dudit maillon et de l'usage qu'on y faisait). On peut évoquer dix systèmes d'études différents pour arriver toujours à la même conclusion : l'élite ne disparaît pas, elle se déplace en fuyant les endroits qui se "démocratisent", comme pour les lieux de vacances. Autrement dit, si n'importe qui peut avoir le bac, c'est que le bac ne vaut plus un clou, et il en va de même pour les diplômes universitaires. Ils ne sont plus des signes non équivoques de savoir et d'expérience (surtout d'expérience).

Écrit par : Inma Abbet | 10/05/2009

Si on se croise à vélo, on se reconnaîtra aisèment : je roule sur un excellent Cilo et ne suis pas déguisé non plus en guignol multicolore...
Mais on doit bien être les deux derniers en Romandie...

Pour les stagiaires, on peut se trouver face à de réelles surprises...

24 ans, belle ou très belle, géologue, papa cadre dans les services secrets, stagiaire en Mauritanie, 3 mois de géophysique sans problèmes dans le grand nord avec une vingtaine de gaillards plus machos que la pauvre petite tête de nos féministes ne sauraient même l'envisager, complétement à l'aise dans toutes les situations et maintenant juste après cadre à Paris dans une société internationale.
On peut faire ce qu'on veut de son stage, pas vrai ?

Écrit par : Géo | 10/05/2009

« La similitude entre l’union soviétique et le système de nos entreprises capitalistes » J’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi il y a similitude. Peut être faudrait-il lire James Burnham.
On peut constater au contraire que les entreprises capitalistes ont apporté le formidable bien être dont nous jouissons pour une grande partie d’entre nous et particulièrement en Suisse et la formidable décrépitude de l’Union Soviétique après le passage du communisme.
Oui partout on dit que les diplômes n’apportent plus la sécurité de l’embauche mais tout de même il faut bien remplacer les cadres, les intellectuels, les dirigeants de tout poils qui partent à la retraite d’autant plus que le monde se complexifie au fur et à mesure de l’application des nouvelles techniques émergentes. Il faut tout de même bien une flopée d’intellectuels pour gérer un monde de plus en plus complexe et spécialisé. Là aussi j’avoue ne pas comprendre.
Pour le vélocipédiste harnaché de gadgets cela illustre bien que notre monde se dirige inexorablement vers des horizons de plus en plus rutilants de richesses et de complexité car il faut bien les fabriquer ces gadgets sophistiqués.
Et puis l’on rouspète toujours sur la consommation mais je crois que les gens aiment bien consommer, aller dans les beaux magasins, regarder les beaux bidules, éventuellement les acheter même si on ne les utilise pas beaucoup ! Il ne faut surtout pas essayer de changer les gens cela est impossible sauf à les massacrer comme l’avaient fait les communistes méthode qui continue d’ailleurs à être appliquée en Corée du Nord. !
Il y a 50ans et plus, on s’intéressait entre autres aux curées, à leurs cérémoniales, à la messe, aux belles églises, maintenant les nouveaux temples sont les grands magasins avec la grand messe de la consommation le samedi après-midi. Les temps changent et c’est normal que tout évolue sans doute un peu trop rapidement au gout de certains qui pétent des fois les plombs !

Louis HERVE

Écrit par : hervé | 10/05/2009

J'ai vu tellement d'agrégés de Lettres qui n'avaient que survolé les grandes oeuvres de la littérature française, et avaient surtout lu des cours plus ou moins judicieux que des professeurs à la mode avaient donné sur ces oeuvres! S'il est vrai que les spécialistes théoriques ont à besoin de faire eux aussi leurs preuves, tant mieux. Mais dans les faits, en France, quand les diplômés des grandes écoles n'ont pas de ravail, les autres n'en ont pas non plus, en général.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/05/2009

Avaient donnéS ; Travail (errata).

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/05/2009

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