24/05/2009

M6 et le voleur de bicyclette

A propos du présent article, j’ai comme la sale impression d’être soit un facho, soit un idiot, ce qui, depuis Céline, n’est quand même pas exactement la même chose. Vous connaissez peut-être ce sentiment étrange, mi-enivrant, mi-effrayant, de ne pas partager un sentiment apparemment universel. J’ai dû me taire, par exemple, en sortant de la projection d’Amélie Poulain, consterné par un film débile (et un peu facho) autant que par une adulation collective si prenante que décider de n’y point participer équivalait à n’écouter que le cliquetis des glaçons au fond de mon verre lorsque, pendant des mois, on ne parlait plus que de cela « dans les dîners ».

Personne ne peut ignorer ce qui s’est passé à l’école Louis-Aragon de Floirac en Gironde. Petit rappel de faits, diversement rapportés selon les sources : il y a quelques jours, un petit garçon de 6 ans et son cousin de 10 ans ont été attendus à la sortie de l’école par six policiers puis emmenés au poste pour y être entendus pendant deux heures, puis ont été relâchés. Le sujet de cet entretien concernait un vélo. La mère d’une petite fille s’était plainte à la mère d’un de ses camarades, un petit garçon qui se promenait depuis quelques jours sur le vélo de sa fille. Mais la mère du voleur présumé refusait de croire cette histoire et couvrait son fiston chéri. Donc la mère de la victime est allée voir le proviseur de l’école, qui lui a dit qu’il n’y pouvait rien et qu’il lui fallait en conséquence aller voir plus haut. D’où appel aux flics, d’où interpellation et, surtout, scandale hexagonal hystérico-blogo-politique.

Alertée, la mère d’Hicham, le cousin du voleur, parvient en quelques heures à faire la une des organes de presse nationale. Elle s’indigne et s’emporte, tance la police, le Ministère de l’Intérieur, la direction de l’école, le Malfaisant de l’Elysée (évidemment, jamais sans lui), et accuse le monde entier de s’en prendre à son agneau. Dire que la presse, de gauche à droite, lui a emboîté le pas, ça n’est pas peu dire. L’article sur le site de M6 résume bien le sentiment général : Du côté des parents d'élèves, ces méthodes pour le moins radicales provoquent colère et consternation…Une interpellation qui a laissé des traces…. On n’aura donc passé sous silence presque total que si Hicham n’a effectivement rien volé, son cousin de 6 ans a avoué les faits. Maîtrisant, à défaut de ses pulsions, l’art de la litote, il a admis devant les policiers avoir « emprunté » le vélo. Mais vous pouvez surfer pendant longtemps avant de trouver cette info, écartée au profit de tous ces sentiments vachement citoyens.

Cette intervention de la police a poussé la nation entière à s’identifier aussitôt à la mère du voleur. Comme beaucoup de parents, elle est débordée par des enfants qui filent du mauvais coton, si jeunes fussent-ils, ce qu’elle préfère ignorer parce qu’elle est probablement obsédée par d’autres problèmes plus pressants de loyer et de boulot. Ainsi la réaction populaire qui fait suite à l’affaire de Floirac trahit la pire conception qu’on peut avoir de la vie en société : on doit mieux protéger les enfants et les cadres juridiques existants sont obsolètes. En résumé, c’est une lecture strictement légaliste des événements, avec tous les articles et paragraphes à l’appui.

Or moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la loi. C’est la justice. Et voilà : un enfant de 6 ans a volé un vélo, ce qui, alors qu’on en s’en gausse sur tous les blogs qui traitent du sujet, est un délit tout à fait grave, surtout à cet âge-là ; sa mère l’a couvert et a menti activement à tout le monde ; le proviseur de l’école s’est voilé la face. Personne n’était donc prêt, à la maison et à l’école, à faire respecter la justice et se planquait tranquillement derrière la loi. Le recours à la police, dans un cadre légal certainement un peu flou, a momentanément rétabli la justice, que les médias, les parlementaires et le gouvernement se sont empressés de foutre en l’air, ce qui semble être leur sport favori, en France et ailleurs.

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18/05/2009

The Nation et les journalistes

J’étais invité la semaine dernière dans une émission de radio où les autres invités, tous deux représentants des grands groupes de presse suisses, s’en prenaient avec violence à la concurrence déloyale que représente Google. Selon l’un, Google ne fait rien d’autre que du pillage de contenu, empochant de l’argent publicitaire pour mettre à disposition des internautes des articles écrits par d’autres qui ont sué sang et eau pour obtenir des informations très précieuses.

 

Il est assez cocasse que justement cet accusateur était du groupe Edipresse. En effet Edipresse ne rémunère pas ses blogueurs, qui pourtant rapportent à l’avenue de la Gare des revenus publicitaires conséquents. L’autre accusateur s’emportait contre Google et ce qui n’est rien de moins qu’une attaque contre « la démocratie », par le porte-monnaie. A en juger par ces propos tenus par des représentants de la presse dominante, la presse écrite est une incarnation sacrée de la démocratie (pour la pensée de gauche) et doit être défendue contre la rapacité sans morale de groupes étrangers (pour la pensée de droite).

 

Pas un seul moment il n’est apparu dans leurs propos que, peut-être, journaliste étant une profession comme une autre, il était normal que les journalistes subissent, de temps à autre, une concurrence très rude. Mieux : que cette concurrence est l’assurance de sa qualité et, à long terme, de son adaptation à des environnements nouveaux. Non, à leurs yeux, la concurrence de Google est une sorte d’hydre monstrueuse fondant sur notre société civile comme la vérole sur le bas clergé breton. Cela m’a rappelé les propos tenus devant la volée 2007-2008 de l’école française du journalisme à Lille par un patron de presse français qui désignait le blog comme la bête à abattre, parce que sans badge, sans revenus désignés, sans preuve de sources, etc. Ces propos, pour sincères qu’ils puissent être, sur les menaces réelles qui pèsent sur l’avenir de la presse trahissent une certitude imbue de faire partie d’une profession à qui on doit autre chose qu’un salaire et des congés payés. Une manière d'exiger, comme un dû, le privilège d'échapper aux contraintes du marché.

 

Dans la livraison actuelle de The Nation, l’écrivain Alexander Cockburn s’en prend avec une violence cent fois supérieure à la mienne contre cet esprit de corps. Lui-même grand reporter plusieurs fois récompensé, il compare les cris d’alarme de la presse dominante aux sorcières de Macbeth se prenant pour Vénus dans le jugement de Pâris. Mieux, il s’en prend à sa propre publication pour fustiger des confrères qui ont récemment signé un article dans lequel ils expliquent que « tandis qu’on ferme des journaux et qu’on vire des journalistes, des pans entiers de notre société civile sombrent dans l’obscurité ». A ceux-là, il promet le même avenir que la machine à vapeur. Et il termine : « En gros, depuis des décennies, la presse écrite dominante a saboté et obstrué – souvent avec rage – les efforts d’amélioration de notre condition politique et sociale ».

 

Dès qu’une profession ou une classe de la société se perçoit autrement que ce qu’elle est réellement, elle entame sa propre destruction. Il y a quelques années, un vigneron de Lavaux avait entamé une campagne de récolte de fonds auprès de ses amis et des collectivités pour la survie de son exploitation – qu’il avait presque ruinée par sa propre incurie. Mais à l’entendre, ce n’est pas une exploitation agricole qu’on était appelé à sauver, c’était un rempart de civilisation, d’histoire, de savoir-vivre et de préservation de la nature. En lui versant de l’argent, on se sauvait soi-même. La vente des Indulgences rapportée à la picole. Et pourquoi suis-je à ce point certain qu’on rirait d’un carrossier qui ferait la même tentative ?

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10/05/2009

Marianne et les diplômés au chômage

En revenant hier soir d’un tour en vélo, mon voisin m’a regardé comme si je tombais de la lune. « Tu es allé de Vevey à Pully et retour habillé comme ça ? » Il faisait référence à mes chaussures de ville, mes pantalons de toile, ma chemise à carreaux et ma veste de velours côtelé. Il n’osait pas trop, par délicatesse, faire référence à mon vélo, un antique Cilo des années 70 avec guidon anglais. Parce que lui, si vous le voyez partir à pied pour Blonay, vous le croiriez parti pour franchir à pied les Alpes jusqu’à Salzbourg escale. Les Suisses et les Américains partagent en effet une inexplicable passion pour le matériel de sport. On ne fait plus de vélo sans investir au moins 3'000 francs dans des chaussures en kevlar, des jerseys en fibre synthétique, des casques fluorescents et des gourdes profilées qui contiennent des liquides orangés et parfaitement dégueulasses, et je ne parle pas même du vélo qui coûte en tout cas 4'000 francs.

Oui car dans les loisirs aussi, nous sommes parvenus à une société de spécialisation. Je le regrette amèrement parce que ça coûte beaucoup trop cher et que ce coût est une entrave à la liberté de choix et de mouvement. Le monde des loisirs ne fait qu’illustrer le côté risible de la spécialisation à outrance dans laquelle nous nous engouffrons chaque jour un peu plus. Ceux qui en souffrent le plus sont, évidemment, les jeunes, parmi lesquels j’ai décidé qu’il devenait indécent de me ranger. La pression est énorme si on n’a pas encore décidé vers l’âge de 15 ans de ce qu’on allait faire de ses dix doigts. Il est fini le temps insouciant qui laissait aux adolescents jusqu’à l’âge de 30 ans pour décider de ce qu’on ferait de ce diplôme de droit ou d’histoire. Mais comment désormais se décider à quoi que ce soit dans une société qui vous déresponsabilise, vous psychiatrise et retarde chaque année un peu plus, au profit d’études interminables et atrocement compliquées, l’irruption de la réalité dans votre vie, sous forme d’apprentissages, de travaux pratiques, physiques, expérimentaux ?

Le magazine Marianne offre un reportage éclairant auprès de quelques diplômés des grandes écoles parisiennes – HEC, Sciences Po, ESSEC, etc – qui galèrent très sérieusement pendant des mois ou des années avant de se faire offrir un stage gratuit. Premier acquis essentiel : ces formations qui autrefois étaient une autoroute sans péage vers un poste de cadre et une retraite dorée sont désormais des chemins de campagne parsemés de troncs d’arbre. C’est le cas depuis quelques années déjà mais la crise vient consacrer ce fait. Et c’est une mini-révolution. Parce que ça signifie que très bientôt l’élite ne sera pas celle dont le fond de culotte a été usé à toutes les facs et tous les MBA du monde, mais celle qui, le plus tôt possible, se sera frottée à la réalité du marché, qu’il s’agisse de commerce, de droit, de médecine, d’art ou de confection. L’ère des éternels adolescents qui empilent diplômes sur diplômes est probablement révolue, et ça n’est pas forcément un mal.

Deuxième constat : c’est, dans la même ligne que l’irruption de Wikipedia, la fin des experts patentés. Si vous êtes nés au Liban et que vous vous y êtes intéressé avec application, que vous avez le sens de la synthèse et de la transmission du savoir, alors votre connaissance des conflits qui hantent la région dépasse certainement celle du Vaudois qui a passé dix ans à HEI à polir un doctorat. La connaissance empirique se fait exhumer des placards où l’amour masturbatoire des théories et des « ismes » l’y avait enfermée. Je me souviens avoir voulu recevoir un certificat de stage à la fac de Lettres de Lausanne en 1992. On m’y avait simplement répondu : les étudiants en lettres ne sont pas sensés faire de stage. Bienvenue dans le monde de l’assistanat. J’avais quand même fait mon stage, mais sans assurance ni reconnaissance quelconque. Gratuitement, bien entendu.

Ces chômeurs diplômés révèlent peut-être un changement de paradigme. Comme l’avait démontré James Burnham en 1941 dans son livre L’ère des organisateurs, la similitude entre l’Union soviétique et le système de nos entreprises capitalistes est frappante. Trouver une différence pour laquelle on serait prêt à mourir pour se défendre contre l’Union Soviétique tout en soutenant General Motors exigeait selon lui d’avoir une position théologique. Il y a quinze ans, j’avais demandé à Jean-Claude Guillebaud ce que je devais faire de ma vie. Il m’avait répondu : « Soit vous voulez le pouvoir, soit vous voulez la liberté. C’est l’un, ou l’autre. Et si, comme je le suppose, vous voulez la liberté, il existe deux façons d’y parvenir : n’avoir aucun patron, ou en avoir plusieurs. » J’ai porté cet adage avec moi depuis. Et il me semble qu’au-delà de l’adage, il y avait de la vision : c’est ce monde vers lequel nous semblons nous avancer et qui abandonne son mimétisme compétitif avec le communisme, ce modèle centralisé de structures énormes et hiérarchisées. Nous nous dirigeons donc vers un modèle plus éclaté, plus individuel, moins formaté, et peut-être plus libre.

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03/05/2009

France Inter et la censure

Il paraît que tout est permis de nos jours parce que plus rien ne choque. C’est vrai, et c’est faux. Dans une société qui tend à adopter ses coutumes non plus d’un village à l’autre mais d’un continent à l’autre, la notion d’interdit social ou religieux devient de plus en plus relative, et difficile à imposer. En revanche, derrière une vaste constellation de notions récentes telles que la dignité humaine ou les droits des minorités, qui sont en eux-mêmes parfaitement défendables, on est parvenu à faire perdurer la notion de censure d’une manière particulièrement perverse. Et c’est normal : la censure est indissociable de l’idée de pouvoir central et de l’exercice de celui-ci.

Il y a quelques années, à Londres, à Earl’s Court, j’avais visité – seul, mon épouse n’étant pas parvenue à accumuler suffisamment de courage pour le faire – l’exposition « Bodies ». Et j’avais été profondément impressionné. Comment ne pas l’être face à un corps qui fut vivant et qui, devant vous, est immobilisé dans une posture de course, entièrement écorché, observable jusqu’à la moindre petite veine. C’était beau, instructif, émouvant, révélateur, choquant, profond, spectaculaire, ainsi tous les ingrédients qui composent ce qu’on appelle l’art me semblaient réunis. Je ressentais donc dans ces salles des émotions comparables à ce qu’on peut ressentir dans n’importe quel grand musée d’art.

Mais on parlait déjà à l’époque de provenance douteuse, de possibles condamnés à mort chinois, de marché sordide. Personnellement et jusqu’à un certain point, la question me semble sans importance, n’en déplaise à un certain Torquemada de carnaval qui nous avait assourdi de ses cris d’orfraie depuis le Valais central. Sans vie, un corps n’a de valeur qu’en tant que quantité de chair, de sang, d’os et de liquides divers. Pour autant qu’on ne le souille pas ou qu’on n’en abuse pas, même s’il s’agissait de mon propre corps ou de celui d’un être aimé, ce qu’on fait d’un corps humain sans vie m’est à peu près aussi important que ce qu’on fait de son chat. Or la mise en situation proposée par l’exposition en question est tout sauf une humiliation ou une souillure. Il n’y a rien là qui porte rire ou à se moquer des êtres exposés. En effet, les visiteurs semblaient frappés d’un mutisme presque complet, évitant les gestes brusques et ne faisant que murmurer leurs commentaires entre eux.

Pourtant, une décision administrative vient de faire fermer cette exposition à Paris. On argue que les preuves de provenance des corps ne sont pas crédibles et qu’un doute subsiste. Invité à s’exprimer sur France Inter, un grossium du comité national d’éthique se félicitait de cette décision et qualifiait l’exposition de honteuse, de scandaleuse, bref, tout un vocabulaire qu’entendirent des Sade, Baudelaire et Wilde en tribunal. Car à une époque pas si lointaine, la censure, bégueule et brutale à la fois, avait un rôle parfois intéressant comme contrainte créative. Pour brocarder les puissants sans finir en prison, combien de détours Molière ne dut-il pas utiliser. Et ces détours ajoutaient à la complexité psychologique comme au style d’une oeuvre.

Pareil en peinture, lorsqu’on voit Rembrandt rendre un verdict ravageur sur la société hollandaise dans son tableau Claudius Civilis, tableau censuré puis presque détruit par son auteur, de rage. Mais cette censure-là disait son nom, elle était visible et, en ce sens, combattable. La nouvelle censure se camoufle, se pare de vertus diverses et grandiloquentes. Mais c’est la même complète cuistrerie, le même désir d’exercer du pouvoir en s’érigeant en arbitre de ce qu’on peut voir ou pas au nom du bien commun et sans aucun doute à l’exact opposé de celui-ci.

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