02/06/2009

The Guardian et la mort en Suisse

Jusqu’à un passé récent, la Suisse représentait pour les Anglais un paradis alpin saupoudré de visites chez le banquier. La crise est passée par là, et même si quelques banques sont toujours debout et que les Alpes ne sont pas encore aussi usées que le Jura, on doit varier les plaisirs, n’importe quel employé d’un département marketing vous dira ça. Et Dignitas a inventé un truc génial pour rafraîchir l’offre : le suicide assisté. On fait désormais le pèlerinage de Heathrow à Zurich, non plus pour planquer ses économies mais pour se faire administrer la potion magique du bon docteur. Et hop, d’un coup de seringue, on oublie, et sa sclérose multiple, et ses mauvais placements boursiers.

Un article du Guardian de cette semaine m’apprend que 800 sujets de sa très gracieuse majesté sont sur des listes d’attente de la clinique Dignitas. Et que 23 de ces sujets ont été exfiltrés, comme dirait M, dans les douze derniers mois, contre 15 seulement en 2003. Comme quoi, crise ou pas crise, le marché de la mort a le vent en poupe, en Suisse en tout cas. Parce qu’en Grande-Bretagne, une législation de 1960 condamne pénalement l’assistance au suicide. Au point que les citoyens anglais qui accompagnent leurs proches malades à Zurich ont peur de se faire choper sur le chemin du retour, précisément en vertu de cette législation. Comme autrefois on serrait nerveusement son attaché-case tout rebondi de grosses coupures, on planquera discrètement son bodybag sous le fauteuil de classe économique.

Finalement, ça n’est pas si lointain du secret bancaire. C’est aussi un service sur mesure qui ne concerne que la sphère privée du client. Là aussi, ça n’est pas sorcier, une signature par ici, un coup de seringue par là. Ça exige seulement une certaine législation et des gens pour l’appliquer. Faut surtout que ça rapporte, sinon ça ne sert à rien. Ah, quand même, les Suisses ont de belles traditions et ils savent bien les réinventer. De leur côté les Anglais sont toujours riches et friands de solutions dont les privent certaines contraintes morales et historiques intrinsèques à cette antique nation. La conjonction est quasiment parfaite et j’attends maintenant les publicités Easyjet montrant un cercueil orange avec un gros " Zurich - 23 £ " collé au travers, dans toutes les stations de métro de Londres.

Après tout, notre beau pays est depuis longtemps une terre de prédilection pour venir pousser son dernier soupir, pour les Anglais notamment : Charles Chaplin, James Mason, Peter Ustinov, David Niven, Graham Greene, Richard Burton, sans oublier Audrey Hepburn. Alors pourquoi pas Monsieur et Madame toutlemonde, dans un irrésistible élan démocratique ? " La mort au bord du Léman pour le peuple ! ", voilà le slogan du futur, celui qui verra nos quais et nos parcs s’emplir non plus de Rolls et de poupées en Vuitton mais de chaises roulantes et de caissons à oxygène.

Au risque de paraître un peu court, je n’ai pas envie d’étayer mon dégoût de ces nouvelles pratiques qu’on enveloppe d’une indigeste gangue de mots grandiloquents, de sentiments pieux et profonds, de considérations humanitaristes et d’un supposé bon sens. Dignitas. Rien que ce mot m’insulte. Donc, si je sors de chez moi et que je me prends un 28-tonnes dans la face qui me disperse aux quatre vents, je ne serai pas mort dans la dignité ? Ça veut dire quoi, exactement, mourir dans la dignité ? Mourir est une belle saloperie inventée par un dieu sadique et narquois. Enfin, il faudra bien y passer un jour, je le sais, Villon nous l’a assez répété. Mourir pour mourir, autant que ce soit le plus tard et le moins douloureusement possible. Mais dignement ou pas dignement, je m’en fous.

14:38 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (19)

Commentaires

Ah? My dear fellow...mais dans la famille on a toujours su mourir dignement!

Écrit par : Un lecteur | 02/06/2009

Bah tant que cela reste artisanal. Attendez un peu que le processus s'industrialise et cela ne manquera pas d'humour pour ceux qui l'aiment cynique.
De bonnes douches collectives pour se désinfecter au Zyklon-B. Des employés en costume vintage gris-vert avec bottes d'équitation et de drôles de lettres en caractères runiques au parement du col. Et de belles casquettes. Des fours crématoires avec de belles devises dessus.
Tiens j'y pense : avec les bénéfices on pourrait réhabiliter Auschwitz pour l'édification des masses cultureuses ?

Écrit par : Géo | 02/06/2009

D'un autre côté, un 28 tonnes sur les quais de Vevey, ce n'est pas courant.

Écrit par : Julien | 03/06/2009

On dit souvent il faut avoir pitié des chats et des chiens quand ils souffrent et on dit "le vétérinaire a préféré le piquer". Pourquoi ne devrait-on pas avoir pitié des hommes qui souffrent au même titre que les animaux?
D. Laufer méditait ce qu'a dit Epicure et vous verrez que la mort n'est rien. Soyez épicurien c'est tellement mieux que d'être stoicien. Je conseille à tout le monde d'apprendre ce texte d'Epicure par coeur et se le réciter tout les matin. Il n'y a de vrai que le monde antique.

Texte d'Epicure
Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par conséquent, si l'on considère avec justesse que la mort n'est rien pour nous, l'on pourra jouir de sa vie mortelle. On cessera de l'augmenter d'un temps infini et l'on supprimera le regret de n'être pas éternel. Car il ne reste plus rien d'affreux dans la vie quand on a parfaitement compris qu'il n'y a pas d'affres après cette vie. Il faut donc être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu'elle serait un événement pénible, mais parce qu'on tremble en l'attendant. De fait, cette douleur, qui n'existe pas quand on meurt, est crainte lors de cette inutile attente !
Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n'est pas là et lorsque la mort est là nous n'existons pas. Donc la mort n'est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu'elle n'a pas d'existence pour eux, et elle n'est rien pour les morts, puisqu'ils n'existent plus. Mais la plupart des gens tantôt fuient la mort comme le pire des maux et tantôt l'appellent comme la fin des maux. Le philosophe ne craint pas l'inexistence, car l'existence n'a rien à voir avec l'inexistence, et puis l'inexistence n'est pas un méfait.
EPICURE
Lettre à Ménécé

Écrit par : hervé | 03/06/2009

hervé@ Une fois de plus vous vous évertuez à ne rien vouloir comprendre. Nous Suisses sommes fatigués de recevoir chez nous de vieux débris anglais qui veulent crever chez nous après avoir passé l'entier de leur vie à nous traiter comme les derniers des singes. Que la pourriture anglaise crève chez elle, c'est trop demander ?

Écrit par : Géo | 03/06/2009

@Hervé: J'aime beaucoup Epicure. Et si vous aimez les Grecs, voici un extrait du serment Hippocrate : "Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion."


Les 28 tonnes sur le quai, c'est rare. Un 4x4 Mercedes AMG 6,3 fait amplement l'affaire. Surtout avec un pare-buffle et une blonde à boucles d'oreilles en perle au volant.

Écrit par : david laufer | 03/06/2009

D. Laufer@
Lorsque je parlais d’Epicure c’était pour répondre à vos allusions aigres sur la mort maintenant le problème du droit à l’euthanasie est tout autre. Certains disent que si l’on généralise cette pratique il est fort probable qu’il y aura des dérives dans le sens de l’abus mais peut-on laisser souffrir atrocement une personne atteinte d’une grave maladie incurable. Personnellement je ne le pense pas. De toute façon c’est un problème très difficile qui demande mures réflexions , il faudrait en débattre longtemps, faire presque une thèse!.

Je ferais remarquer à Geo que beaucoup de suisses profitent de cette exquise facilité pour abréger leur existence (l’oncle de ma femme qui était suisse a procédé de cette façon). Alors que l’on soit suisse anglais ou pygmée, ça pue tout autant pour reprendre une délicate expression de Geo.

Louis HERVE

Écrit par : hervé | 03/06/2009

@Hervé: bien sûr que c'est un sujet très long. Mais vous le dites vous-même, légiférer là-dessus équivaut banaliser, ce qui introduit immanquablement les abus. Lorsque les situations deviennent intenables, il faut y mettre fin, ce qui est parfaitement possible dans les cadres légaux existants aujourd'hui, cf ce qui s'est passé en Floride et en Italie récemment avec des malades végétatifs depuis des décennies. Et je suis personnellement satisfait que ça soit non permis mais toléré, que ça force donc la société à faire du cas par cas, à distinguer, et non pas à traiter cette question essentielle sous un angle strictement légal. Et surtout, à empêcher les médecins paresseux ou les héritiers trop gourmands à accélerer le cours naturel des choses.

Écrit par : david laufer | 03/06/2009

"Et je suis personnellement satisfait que ça soit non permis mais toléré, que ça force donc la société à faire du cas par cas, à distinguer, et non pas à traiter cette question essentielle sous un angle strictement légal. Et surtout, à empêcher les médecins paresseux ou les héritiers trop gourmands à accélerer le cours naturel des choses."

Je suis tout à fait d'accord avec cette vision des choses. Mais je crains que l'idéologie dominante actuellement n'aille pas dans le sens d'une loi pour tout le monde, et donc de permettre les abus sous une épaisse couche de bons sentiments.

Écrit par : Inma Abbet | 03/06/2009

Oui, oui, tout à fait d'accord avec les points de vue de Laufer et Abbert.
Quand on est d"accord on a plus grand chose à se dire. Les débats sont finalement intéressants quand il y a désaccord mais les accords permettent d'avancer.
Je suppose qu'en Suisse l'euthanasie est tolérée et non légalement instituée.
Pour en revenir à la mort ceux qui ont la chance de mourir d'un coup sans se rendre compte de quoi que ce soit ont beaucoup de chance mais ceux qui trainent avec un cancer douloureux ou autre maladie morbide avec une mort programmée comme s'ils étaient dans le couloir des condamnés à mort, quelle détresse! Une fois de plus la nature n'a pas prévu d'égalité.

Louis HERVE

Écrit par : hervé | 04/06/2009

"Je ferais remarquer à Geo que beaucoup de suisses profitent de cette exquise facilité"
Oui, mais en Suisse dans un contexte connu de tous et discuté par tous. En s'étant inscrit d'eux-mêmes à une organisation telle que Exit et en y cotisant. Pas dans un pays étranger qui serait plus permissif que le leur...
Ce tourisme de la mort proposé par Dignitas est complétement inacceptable et nous espérons tous qu'il sera interdit au plus vite

Écrit par : Géo | 04/06/2009

A Geo@ Je me demande d'ailleurs pourquoi on a besoin de la Suisse pour passer l'arme à gauche, il suffit d'absorber une ou deux boite de " " et le tour est joué.
On fait un gros dodo et après un super gros dodo, y a pas de quoi fouetter un chat!
Il y a un couple célèbre les Arthur Koestler qui en sont passés par là, tous les deux atteints d'une affection morbide, à quoi bon souffrir stupidement, ils ont ensemble bu une potion magique en choeur le soir bien au chaud devant leur cheminée, c'était très gemuglich! ( il faut un trémat sur le u je n'arrive pas à le mettre)
Arthur Koestler était célèbre dans les années 1970 notamment pour avoir écrit "Le zero et l'infini". Il est bien oublié le pauvre.

Louis HERVE

PS: j'ai effacé le nom du médicament car il interdit de faire de la publicité pour le suicide sur internet

Écrit par : hervé | 04/06/2009

Hervé@ Eh bien voilà tout arrive : pour une fois nous sommes pleinement d'accord !!!
Je signale à tous les amateurs - puisque vous ne parlez pas de votre médicament probablement le pento-barbital si cher au bon docteur S. - que l'ingestion d'une boîte de chloroquine ou de Nivaquine ne pardonne pas et que cela a la réputation d'être relativement indolore. En vente dans toutes les pharmacies sans ordonnance si vous déclarez partir pour une zone impaludée.

Écrit par : Géo | 05/06/2009

Et si la loi change en Suisse vous pouvez tout obtenir en Afrique sans ordonnance et pour des prix ridicules. Jusqu'à 100 fois moins cher qu'en Suisse parce que tout y subventionné par l'Europe sous pression des terroristes de MSF...
A se demander si on ne devrait pas se lancer dans l'achat en Afrique et la réexportation en Europe. Les marges seraient hallucinantes.

Écrit par : Géo | 05/06/2009

Attention à la nivaquine si on se loupe on est aveugle . Alors là pour se zigouiller se sera beaucoup plus difficile!

Louis HERVE

Écrit par : hervé | 06/06/2009

Toujours mieux que se lancer sous un train, avec vos débris éparpillés sur 300 mètres et des dizaines de personnes traumatisées par le spectacle...

Écrit par : Géo | 06/06/2009

Un rapport sur le contrôle de l’application des lois présenté au Sénat français en 2005 montrait comment un certain nombre de lois votées n’étaient jamais appliquées, faute de décrets d’application. L’Assemblée légifère ainsi dans le vide, dans un sentiment d’urgence et un empressement rythmé par les médias, et beaucoup de ces lois restent lettre morte une fois le soufflé retombé. Le problème de l’inflation législative ne date pas d’hier, mais il constitue une menace pour les libertés, parce qu’il crée une certaine instabilité dans la connaissance qu’on peut avoir des lois (nul n’est censé ignorer la loi), parce qu’il multiplie les interdictions pour tout le monde et surtout parce qu’il crée le sentiment que n’importe quel problème de société peut être résolu par décret. Cela arrive actuellement dans toute l’Europe. Dès qu’un petit groupe commence à revendiquer quelque chose d’illégal et souvent d’injuste (justice au sens de Gerechtigkeit, non pas de Justiz) il lui faut une loi ad hoc, sans aucun questionnement sur le bien-fondé des revendications, sur leur utilité pour l’ensemble de la société ou les dérives possibles. Tout cela est mené à l’aide de ces bons sentiments avec lesquels on fait de la mauvaise littérature, à l’aide notamment d'articles de presse, de films et de téléfilms de propagande, où l’on voit les malheurs des gens qui n’ont pas eu accès aux joies du tourisme médical. La complaisance affichée dans la plupart des médias envers le tourisme suicidaire en est un bon exemple.

http://www.courdecassation.fr/colloques_activites_formation_4/2006_55/carcassonne_professeur_8479.html
http://www.libres.org/francais/actualite/archives/actualite_0806/droit_a3_3106.htm

Écrit par : Inma Abbet | 06/06/2009

Bonsoir David, votre nouveau billet ne s'affiche pas.

Écrit par : Inma Abbet | 08/06/2009

C'est pour le "teasing". Comme chaque semaine...

Écrit par : Géo | 08/06/2009

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