29/06/2009

Financial Times et Bernard Madoff

Rien que ce matin, j’ai reçu par email deux offres pour augmenter la taille d’une partie de mon corps qui n’est pas mon oreille gauche, pour ceux qui se demanderaient. Ce type d’email viral porte toujours un titre très subtil, une sorte de clin d’œil salace virtuel. Le plus drôle de cette histoire, évidemment, est qu’il est impossible, aujourd’hui encore, d’augmenter la taille d’un pénis. En dépit de ce fait clinique indépassable, on continue de proposer des tonnes de potions, d’appareils incongrus qui font penser à des croisements de tensiomètres et de vibromasseurs, et si on persiste à en proposer, c’est donc qu’on en achète. Tant est grand et irrationnel le désir qu’ont les mâles d’avoir entre les jambes une batte de baseball, que certains, par dépit, remplaceront par une voiture de sport ou un poste de Vice-président des acquisitions chez Nestlé.

Il n’existe qu’un seul désir dont la violence pousse les hommes à des idioties comparables, c’est évidemment la cupidité. Bernard Madoff a été condamné aujourd’hui à 150 ans de prison pour la fraude la plus spectaculaire de tous les temps et qui fait passer le fameux « Ponzi scheme » pour un jeu d’enfants. L’histoire est pourtant loin d’être terminée et le Financial Times rappelle que seuls 1'341 comptes Madoff ont été identifiés pour un total de 13 milliards de dollars. On est encore très loin des 65 milliards de fraude déclarés. Mais pour Madoff qui a plaidé coupable et qui se sera épargné une enquête infâmante, la fin de l’histoire est déjà écrite : en prison jusqu’à sa mort pas forcément très lointaine étant donné qu’il a déjà 71 ans.

Avec sa parfaite connaissance de l’âme humaine et pour entretenir son propre mythe, Madoff ne recevait que très rarement ses clients et les faisait patienter des mois ou des années avant de condescendre à les arroser de pognon. Il était parvenu à cette situation idéale où le serviteur se fait prier par son maître tant il sait se rendre indispensable. Et l’une des pierres angulaires de ce dispositif était cette vieille vérité que, parmi ses victimes potentielles, les plus gogos de tous les gogos sont ceux qui sont déjà riches et qui, par définition, n’auraient jamais eu besoin de lui.

Un type qui a sué sang et eau pour mettre de côté 10'000 francs ne se lancera pas dans des combines, même prisées comme l’étaient celle de Madoff jusqu’en novembre 2008. Il préférera choisir sept ou huit placements différents, appellera tous les jours son banquier et se fera un sang d’encre en pensant à ses enfants et à ce qu’ils hériteront, peut-être, si tout va bien. Mais le type qui a déjà un ou deux millions, celui-là a acquis le goût du luxe, le pouvoir qu’il confère sur son entourage, et les joujoux qui y sont attachés. Il en voudra plus, toujours plus. Mais sans patienter pendant des années. Madoff est la réponse idéale, à la fois parce qu’il promettait des retours faramineux, mais aussi parce qu’il conférait un statut social. On était client Madoff comme on était membre du Yacht Club.

Madoff était bien plus qu’un escroc. C’était un dealer de rêves. Il avait compris où se trouvaient, et comment fonctionnaient les plus évidentes faiblesses de ses concitoyens, et fasciné par son propre don, il n’a pas su en faire bon usage. Imaginez que vous découvrez le moyen de mettre toutes les très jolies femmes dans votre lit, et de vous faire prier pour le faire. Il faut une force de caractère hors du commun pour y résister, puis pour décider de transformer ce don en quelque chose de positif. Madoff n’aura fait que suivre sa pente naturelle, maudit par une disposition psychologique hors du commun et incapable d’y résister. La violence de sa condamnation trahit surtout la fureur de toute une classe blême de rage d’avoir vu son insatiable cupidité ainsi exposée dans tous les médias.

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22/06/2009

L'Express et le voile intégral

En regardant des portraits de la Renaissance française ou anglaise, on voit les Calvin ou Erasme ou Moore arborant chapeaux plats avec cache-oreilles et une abondante barbe, vêtus d’un surplis noir et un livre à la main. Les femmes portent des coiffes compliquées qui ne leur laissent souvent que le visage de découvert, la racine des cheveux et le cou jusqu’au menton engoncés dans des tissus damassés et artistement agencés. A peu de choses près, voilà des gens qui ne déteindraient pas beaucoup en Afghanistan ou dans certains pays du Golfe.

 

Là-bas, pour l’Européen en goguette, c’est exotique. Ici, bien sûr, ça l’est déjà beaucoup moins. Les questions soulevées par le port du voile intégral sont très nombreuses et il ne suffira pas de trancher dans le vif et de hurler des positions de principe. Ainsi la proposition de Fadela Amara, la Secrétaire d’État à la Ville du gouvernement Fillon, a le mérite de mettre les pieds dans le plat et de discuter publiquement de cette patate chaude. Elle-même « Française-issue-de-l’immigration » et d’un milieu très modeste, Fadela Amara mène depuis plusieurs décennies un combat contre l’enfermement des jeunes filles et garçons dans des cadres sociaux étrangers aux « valeurs de la République », notamment à travers l’association Ni putes ni soumises qu’elle a créée en 2003. Sa proposition possède donc l’avantage de la légitimité, ce qui est essentiel sur un sujet si sensible.

 

Un rappel tout d’abord. Lorsque British Airways a décidé d’interdire le port de tout signe d’appartenance religieuses à ses employés, dans le but manifeste d’interdire le port du voile à ses hôtesses, c’est une brave Anglaise quarantenaire qui a été licenciée pour port d’un petit crucifix au bout d’une chaînette en or autour de son cou. Ce détail doit nous rappeler que toute disposition légale qui tendrait à ne limiter que les droits vestimentaires de certains finit mécaniquement par créer une infinité de dommages collatéraux plus ou moins scandaleux. La loi s’applique pour tout le monde et sans distinction, et il n’existe pas plus d’application chirurgicale de la loi qu’il n’existe de bombardement chirurgical. Ainsi, en contradiction avec sa consoeur, Eric Besson, également membre du gouvernement, déclare dans l’Express que « toucher à cet équilibre me paraît risqué ».

 

Je suis d’accord avec lui parce que du point de vue de la philosophie politique, qui est le seul qui nous évite de tomber dans un affrontement violent sur des questions de société si essentielles, la liberté d’expression n’est pas un vain mot. Elle ne s’applique pas seulement à notre manière de penser et de parler, mais aussi à notre manière de nous vêtir. Sur les dictatures du Golfe, en dehors du climat, la liberté d’expression est probablement notre avantage comparatif le plus essentiel. Et les porteuses du voile intégral, ou ceux qui les y forcent, nous posent cette question le plus crûment possible : au nom de la liberté d’expression, a-t-on le droit d’interdire à une femme de montrer un centimètre carré de sa peau ? Pour antinomique que cela paraisse, et dans la mesure où ce vêtement ne constitue pas une offense ou une violence au reste de la société, la réponse doit pourtant être oui.

 

Parce qu’une limitation de la liberté d’expression dans le but de la préserver finit toujours par créer un mal plus pernicieux que le mal qui est censé être combattu. Pour me faire comprendre, je veux faire un parallèle en parlant du négationnisme. On a créé des lois qui font du négationnisme de la Shoah un délit qui tombe sous le coup du code pénal. Ce faisant, on a interdit à quelques débiles mentaux de s’exprimer, mais on a aussi interdit une véritable travail de réflexion sur la Shoah, sur la manière d’écrire l’histoire et de se comporter face à l’histoire. On sacralise un moment de l’histoire et on fige tout autour, créant un glacis parfaitement artificiel qui nourrit les extrémistes de tous bords, surtout de droite, les amateurs de conspiration, et finalement on grossit directement les négationnistes qui ne vivent que dans un esprit de contradiction.

 

A titre personnel – mais ça n’intéresse personne – la vue d’une femme voilée me soulève le cœur et me donne envie de baffer le gros moustachu qui la précède en petite chemise et en sandalettes de plastic. C’est d’ailleurs la réaction de loin la plus courante sous nos latitudes, celle qui pousse chacun et chacune d’entre nous à donner des leçons à ces gens, à s’enhardir dans la défense de notre laïcité jusqu’à l’affrontement religieux et civilisationnel, en absolue et totale contradiction avec ce que notre société a développé de plus précieux. Alors, laisser ces femmes dans leurs prisons de coton ? Oui, avec la certitude qu’une société qui les en empêcherait les plongerait aussitôt dans une autre forme de prison, et nous avec.

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14/06/2009

Radio Vatican et le célibat des prêtres

J’aime l’histoire du Père Alberto Cutié. Quand je dis « Père », entendons-nous. Cutié n’est pas exactement le débonnaire pansu qui déambule avec son bréviaire et sa soutane luisante de crasse par les rues du village. Cutié a 40 ans, une belle tignasse noire, des yeux bleus acier, un sourire ravageur et des biscoteaux qui lui ont valu le surnom de « Père quel-gâchis » dans la communauté hispanique de Miami. Star d’un show télé, il donne des conseils matrimoniaux à des millions de catholiques hispanophones. On réprimera donc sa surprise en apprenant qu’un tabloïd mexicain a récemment publié des photos de lui glissant sa main dans la petite culotte d’une jolie femme à la plage, vautré sur elle, le corps luisant de crème solaire et de bonheur.

La suite a été rapide. Mis à pied par sa hiérarchie, il a fait des excuses en public, puis affirmé qu’il aimait la jolie femme en question, puis quitté l’Eglise catholique et enfin rejoint la paroisse épiscopalienne de South Beach qui n’exige pas, elle, le célibat. Le site de Radio Vatican rapporte l’affaire en sept lignes dans un langage qui sent l’épouse trompée et étouffant à peine ses larmes outrées. Ce qui est un exact reflet de la situation. Personne en effet n’a forcé Alberto Cutié à prendre soutane et à prononcer ses vœux. De la même manière, personne ne m’a forcé à me marier. Son geste, pour bénin qu’il soit, n’en est pas moins une rupture de promesse solennelle, donc une trahison. Voilà donc remis sur le devant de la scène la question du célibat des prêtres. Et c’est dommage.

Parce que le seul vœu de chasteté concentre le gros des attaques de la société contemporaine sur le Vatican, on tend à oublier qu’il en existe deux autres, ceux de pauvreté et d’obéissance. Les théories abondent sur les dangers de la répression des pulsions sexuelles et sur les risques très grands qu’encourent les jeunes prêtres à ne pas s’épanouir sexuellement, comme autrefois le Vatican menaçait de surdité les masturbateurs. Ainsi on n’en vient parfois à croire que faire l’amour est un besoin vital, au même titre que boire ou respirer. Et ce faisant on fait de la sexualité un bien de consommation, une marchandise, un truc mécanique sans mystère et sans joie. Mais je m’écarte du sujet. Je voulais parler des autres vœux de pauvreté et d’obéissance.

Si l’Eglise a acquis à travers les âges une telle puissance politique, morale et financière, c’est certainement à ces deux-là qu’elle le doit, et non pas à la chasteté, lubie moyenâgeuse fort utile en son temps mais fondamentalement pas nécessaire. Et si l’Eglise est en train de perdre aujourd’hui son pouvoir sur l’humanité, c’est encore de ce côté-là que je regarderais, plutôt que de passer mon temps à soulever les soutanes. De mes discussions avec des prêtres, j’ai souvent entendu que des trois vœux, celui d’obéissance était le plus difficile à observer et que cette difficulté augmente avec les années, contrairement, bien sûr, à la chasteté. Obéir ne signifie pas seulement se plier aux règles d’un couvent ou d’un diocèse. Cela signifie qu’on attribue à sa propre opinion moins de valeur qu’à celle de son supérieur hiérarchique. Cela signifie s’humilier quotidiennement dans une structure pyramidale qui du bedeau va jusqu’au Pape. C’est disparaître à soi-même et tenter de renaître dans un tout.


Cette discipline insensée dure depuis plusieurs siècles. L’obéissance a façonné, depuis les monastères clunisiens, notre vie en société. Elle a percolé dans nos institutions politiques, donné naissance aux monarchies absolues, qui ont elles-mêmes donné naissance aux dictatures du 20e siècle. Aujourd’hui elle a même survécu aux révolutions. Elle est l’incarnation matérielle de l’autorité indiscutable qui naît non pas d’une légitimité personnelle mais d’une position hiérarchique. Et si le modèle a fonctionné en son temps, s’il a offert à Rome l’assise qui lui a permis d’étendre son empire, il trouve aujourd’hui, dans nos démocraties libérales individualisées, ses limites définitives. Bien plus que ces histoires de touche-pipi, je pense que le vœu d’obéissance est aujourd’hui la véritable faiblesse du Vatican, la faille qui empêche à cette institution de trouver les ressources nécessaires à son renouvellement, comme on le voit par l’élection d’un Pape octogénaire et doctrinal. Et c’est l’un des défauts de notre époque de croire qu’il est plus important d’avoir un orgasme que de penser librement.

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08/06/2009

B92 et la Croatie

Lors d’un récent dîner avec des amis, nous avons évoqué la question des guerres yougoslaves des années 90. Nous n’étions pas du tout d’accord ce qui est normal puisque deux Serbes ou connaisseurs de la Serbie, c’est deux avis complètement différents. En effet, d’avoir perdu ces guerres d’une façon si humiliante et répétée – en Slovénie, puis en Bosnie, puis en Croatie et enfin au Kosovo – et d’avoir été universellement montrés du doigt comme les salauds de la fable ont rendu les Serbes très soucieux à l’endroit de leur histoire récente, objet d’un débat constant et le plus souvent houleux. Mais il n’est pas certain que ce mauvais rôle ne leur ait pas rendu service.

 

Parce que si je pense à l’épanouissement de l’Allemagne et du Japon depuis soixante ans, je ne peux m’empêcher de penser que, peut-être, il y a une grâce secrète à être le vaincu. Dans cette position insoutenable que lui impose le concert des vainqueurs et leurs conditions drastiques, forcé et contraint, le vaincu finit quand même par reconnaître en lui ce que le vainqueur ne verra jamais : la nudité de ses propres mythes et la tristesse de sa supposée supériorité. C’est une nouveauté dans l’histoire et il est trop tôt pour savoir si la formule fonctionne vraiment. Son moteur principal est la rétribution morale, que certains habillent du malheureux vocable de devoir de mémoire. Cela se traduit par une réalité complexe et en même temps limpide : les Serbes ont beau, pour beaucoup, soutenir Ratko Mladic et Radovan Karadzic et les autres encore aujourd’hui, ils savent très bien que ces individus sont largement considérés comme des criminels, y compris par leur propre gouvernement.

 

Or les Croates font exactement l’inverse. Contrairement aux Bosniaques qui n’ont toujours pas de pays et au Kosovars qui ont arraché le leur dans des conditions très disputées, les Croates ont gagné les guerres militaire, politique, diplomatique et médiatique sur leur puissant voisin serbe. Le point culminant des conflits serbo-croates, c’est l’opération Tempête des 4 et 5 août 1995 au cours de laquelle l’armée croate a expulsé de force 200'000 Serbes de la Krajina qui avaient fait sécession et refusaient de reconnaître la Croatie. Ainsi la Croatie célèbre le 5 août chaque année à grands renforts de trompettes. Et pourtant, Ante Gotovina, le général responsable de l’opération et largement adoré dans son pays, après des années de cavale, est aujourd’hui en prison en Hollande, accusé de crimes de guerre. Imaginez Guillaume Tell en prison, ou de Gaulle ou Churchill.

 

Parce que si le Premier ministre croate Sanader a fait preuve d’un bon sens politique en livrant le général adoré, le site d’info serbe B92 rapporte que le procureur de La Haye Serge Brammertz est très peu satisfait de la coopération de Zagreb. On lui refuse notamment accès aux archives militaires croates concernant l’opération Tempête. Et là est toute la complexité de la position croate dans cet après-guerre. Vainqueur régional, elle n’en demeure pas moins montrée du doigt sur un plan international pour son rôle dans la guerre, ce que la population croate ne supporte absolument pas. Le gouvernement entretient cette fatale schizophrénie en faisant du 5 août un jour férié alors qu’il s’agit d’une gigantesque épuration ethnique, et de nommer des places et des rue en l’honneur de Franjo Tudjman, un autocrate qui n’avait rien à envier à Milosevic.

 

Alors que le même Serge Brammertz vante les progrès réalisés par la Serbie, il semble que la position de la Croatie va devenir de plus en plus difficile à tenir pour un gouvernement qui est en train d’atteindre le fond de sa caisse à munitions diplomatiques. Même si ce pays a jusqu’ici bénéficié de sa position de vainqueur, je ne serais pas surpris que la jeunesse croate se réveille un jour avec une épouvantable gueule de bois. Elle demandera des comptes aux anciens et comprendra, un peu comme les jeunes Français découvraient avec horreur la réalité de l’épuration de 1945, que les mythes sur lesquels est assis le pays baignent dans le sang des innocents. Peut-être envieront-ils alors leurs frères serbes et leur leçon d’avance.

02/06/2009

The Guardian et la mort en Suisse

Jusqu’à un passé récent, la Suisse représentait pour les Anglais un paradis alpin saupoudré de visites chez le banquier. La crise est passée par là, et même si quelques banques sont toujours debout et que les Alpes ne sont pas encore aussi usées que le Jura, on doit varier les plaisirs, n’importe quel employé d’un département marketing vous dira ça. Et Dignitas a inventé un truc génial pour rafraîchir l’offre : le suicide assisté. On fait désormais le pèlerinage de Heathrow à Zurich, non plus pour planquer ses économies mais pour se faire administrer la potion magique du bon docteur. Et hop, d’un coup de seringue, on oublie, et sa sclérose multiple, et ses mauvais placements boursiers.

Un article du Guardian de cette semaine m’apprend que 800 sujets de sa très gracieuse majesté sont sur des listes d’attente de la clinique Dignitas. Et que 23 de ces sujets ont été exfiltrés, comme dirait M, dans les douze derniers mois, contre 15 seulement en 2003. Comme quoi, crise ou pas crise, le marché de la mort a le vent en poupe, en Suisse en tout cas. Parce qu’en Grande-Bretagne, une législation de 1960 condamne pénalement l’assistance au suicide. Au point que les citoyens anglais qui accompagnent leurs proches malades à Zurich ont peur de se faire choper sur le chemin du retour, précisément en vertu de cette législation. Comme autrefois on serrait nerveusement son attaché-case tout rebondi de grosses coupures, on planquera discrètement son bodybag sous le fauteuil de classe économique.

Finalement, ça n’est pas si lointain du secret bancaire. C’est aussi un service sur mesure qui ne concerne que la sphère privée du client. Là aussi, ça n’est pas sorcier, une signature par ici, un coup de seringue par là. Ça exige seulement une certaine législation et des gens pour l’appliquer. Faut surtout que ça rapporte, sinon ça ne sert à rien. Ah, quand même, les Suisses ont de belles traditions et ils savent bien les réinventer. De leur côté les Anglais sont toujours riches et friands de solutions dont les privent certaines contraintes morales et historiques intrinsèques à cette antique nation. La conjonction est quasiment parfaite et j’attends maintenant les publicités Easyjet montrant un cercueil orange avec un gros " Zurich - 23 £ " collé au travers, dans toutes les stations de métro de Londres.

Après tout, notre beau pays est depuis longtemps une terre de prédilection pour venir pousser son dernier soupir, pour les Anglais notamment : Charles Chaplin, James Mason, Peter Ustinov, David Niven, Graham Greene, Richard Burton, sans oublier Audrey Hepburn. Alors pourquoi pas Monsieur et Madame toutlemonde, dans un irrésistible élan démocratique ? " La mort au bord du Léman pour le peuple ! ", voilà le slogan du futur, celui qui verra nos quais et nos parcs s’emplir non plus de Rolls et de poupées en Vuitton mais de chaises roulantes et de caissons à oxygène.

Au risque de paraître un peu court, je n’ai pas envie d’étayer mon dégoût de ces nouvelles pratiques qu’on enveloppe d’une indigeste gangue de mots grandiloquents, de sentiments pieux et profonds, de considérations humanitaristes et d’un supposé bon sens. Dignitas. Rien que ce mot m’insulte. Donc, si je sors de chez moi et que je me prends un 28-tonnes dans la face qui me disperse aux quatre vents, je ne serai pas mort dans la dignité ? Ça veut dire quoi, exactement, mourir dans la dignité ? Mourir est une belle saloperie inventée par un dieu sadique et narquois. Enfin, il faudra bien y passer un jour, je le sais, Villon nous l’a assez répété. Mourir pour mourir, autant que ce soit le plus tard et le moins douloureusement possible. Mais dignement ou pas dignement, je m’en fous.

14:38 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (19)