02/08/2009

AFP et Frédéric Mitterrand

Après Carla Bruni, l’Elysée s’est doté d’un nouveau jouet : Frédéric Mitterrand. Le voilà propulsé Ministre de la Culture et de la Communication, un titre auquel le mot Commissaire siérait beaucoup mieux. L’irruption de Mitterrand est somme toute bienvenue, comme en témoigne le ton sur lequel il s'exprimait en Avignon pour l'AFP, savant mélange de formules toutes faites et de spontanéité. Son arrivée à la rue de Valois forcera ce gouvernement à s’impliquer un peu dans la culture, un domaine si parfaitement emmerdant, semé d’embûches, sempiternellement déficitaire et, doit-on encore le souligner, inutile. En fait, pire qu’inutile, nocif, censeur et castrateur. Evidemment, un des premiers chantiers qui attend Mitterrand à la rentrée, c’est celui des Intermittents du spectacle. Or cette épineuse question possède le mérite de regrouper en son sein la quasi-totalité des absurdités du système culturel français, mais aussi suisse à bien des égards. Et comme l’Elysée se fout, fort heureusement, de la culture, je doute que Mitterrand puisse mener à bien la seule décision qui s’impose, mais que n’auront la légitimité pour le faire que des ministres de gauche : la dissolution du Ministère.

 

Le système des Intermittents du spectacle fonctionne à peu près comme suit : quelqu’un qui a des compétences dans les métiers du spectacle, mais pas assez de contrats pour justifier un temps plein ou un salaire décent, peut enchaîner les petits contrats avec divers employeurs, et l’Etat se chargera, au moyen d’une caisse de compensation et moyennant un minimum de 507 heures travaillées sur 10 mois, de boucher les trous. Ce système prend en charge environ 80'000 individus en France. On trouve donc normal et nécessaire que des ingénieurs du son puissent devenir quasiment fonctionnaires parce qu’ils contribuent à l’édification de leur pays à travers la culture, tandis que des monteurs automobiles ou des peintres en bâtiment, qui ne font probablement rien de superbe ou d’émouvant, méritent eux de crever la gueule ouverte. On appelle cela « l’exception culturelle ».

 

L’exception culturelle est un système formidable. Idéologiquement, elle se fonde sur une prémisse étonnante selon laquelle la culture ne peut pas être considérée comme une marchandise. Elle mérite plus d’égards et doit, comme la rose du Petit Prince, être mise sous cloche par crainte des courants d’air. Selon cette logique, qu’un décorateur de théâtre ou qu’un guitariste crève la dalle et ne perce pas est conçu comme une tache sur l’honneur de la République. C’est comme si la République tentait de faire amende honorable des misères entendues dans la fameuse chanson « A 18 ans » d’Aznavour : « Si tout a raté pour moi, si je suis dans l’ombre, ce n’est pas ma faute mais celle du public qui n’a rien compris. » Comme tous les artistes sont potentiellement des Van Gogh, il faut les financer sans distinction. Dieu reconnaîtra les siens.

 

Derrière cette mauvaise conscience se dissimulent deux démons, le premier bien moins pervers que l’autre. Le premier, c’est que tout artiste qui connaît du succès est immédiatement suspect de populisme et de commercialisme. On demeure, à Paris comme à Genève, indécrotablement victime du cliché selon lequel l’artiste – érotomane et opiomane si possible – doit crever de faim sous un toit qui pisse. Les subventions permettent opportunément au dit crève-la-faim de ne pas tout à fait crever, tout en lui interdisant de toucher à l'opulence qui briserait l'image d'Epinal. L’autre démon, c’est celui qui, selon moi, est à l’origine même de la création du Ministère de la Culture en France, et d’une manière générale de toutes les subventions culturelles qui sont octroyées en Europe. Ce démon-là est probablement immortel et s’appelle la censure.

 

Chaque Etat centralisé connaît une relation tendue avec les artistes. La plupart du temps, à travers l’histoire, cela se règle avec des lettres de cachets, des embastillements, des réductions de taille ou des exils prolongés. Or, force est de constater que cette censure-là, avec la multiplication des moyens de communication, n’est plus très efficace. On a donc devisé un système autrement plus sournois : l’étouffement par le pognon. Pourquoi risquer des renversements de gouvernements quand l'aumône de quelques millions et de bureaux lambrissés peut résoudre le problème calmement ? Les employés du spectacle mais aussi les éditeurs (ouvrez un livre d’un éditeur vaudois et tâchez de n’y point trouver un « avec le soutien du Service des Affaires Culturelles de… ») ne se sont même pas rendu compte qu’ils étaient ainsi devenus rien de moins que des fonctionnaires, des petits ronds de cuir commodes et dociles sans plus une once de subversion ou de révolte en eux, drogués qu’ils sont devenus par un privilège de jean-foutre rémunérés. Vous imaginez Karl Marx, Georges Brassens ou les Sex Pistols remplissant un formulaire de subvention ?

 

Frédéric Mitterrand, qui est un type bien, risque quand même de se lasser de son rôle d’inutile opportun. J’espère seulement qu’il sera suffisamment libre pour démissionner, puisque j’imagine qu’il le fera un jour, et qu’il claquera la porte avec assez de force pour ne pas fissurer que le chambranle, mais tout l’édifice avec lui. Toute subvention culturelle d’Etat n’est pas forcément un mal, mais l’institutionnalisation et la généralisation des aides gouvernementales aux artistes ou aux techniciens du spectacle sont pour les arts une gangrène d’une redoutable virulence. Car même si on veut leur faire ainsi échapper à ce qu’on condamne sous le terme de « marchandisation », ces subventions culturelles portent en elles une vérité profonde et inhérente à toute forme de marché : c’est celui qui paye qui commande.

 

16:33 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Dans un premier temps j'avoue avoir failli éprouver de l'admiration pour votre courage- voire une certaine désapprobation pour vos tendances au suicide social. Cela m'étonnerait que le brave Zendali vous invite encore à ses coteries cinématobourgeoises après ce billet...
Mais je crois qu'en fait vous n'avez pas du tout compris ce qu'était la "culture" aujourd'hui. Notre culture est la culture de la propagande- de l'agit-prop. Elle a une fonction d'amuse-couillons avant tout et ce rôle est très important- en premier lieu pour l'Etat français.
Dans TOUTES les séries franchouillardes- il y a une commissaire FEMME qui fait tout mieux que les hommes et qui en plus est humaine. C'est pour cela qu'elle voit tout de suite que le jeune délinquant arabe est innocent et que le vrai coupable est un patron français de souche qui triche sur le dos des travailleurs. TOUS les épisodes de TOUTES les séries reproduisent sous une forme plus ou moins proche ce schéma. Ensuite de quoi les femmes les arabes et les travailleurs retournent se faire en... à l'usine le coeur léger (et Alain Hubler d'écrire un nouveau billet consternant...) parce que la télé a bien été d'accord avec eux que les patrons sont des salauds.
Il faut des gens pour produire cela et c'est le boulot de la grande majorité de vos "artistes"...

Écrit par : Géo | 02/08/2009

Je suis d'accord avec vous, mais c'est là un autre débat, même s'il est connexe, celui de la définition du mot culture, et de son antagonisme avec le mot art. En effet, dans le système institutionnalisé, culture et art sont en conflit permanent.

Mon billet ne veut pas entrer dans ces détails, au demeurant très intéressants. Je voulais seulement souligner l'aspect superbement castrateur d'un système qui, au lieu de foutre en prison ou d'exiler, entretient et protège, s'assurant ainsi son allégeance complète.

D'autre part, je suis en train de faire mes valoches et me prépare à tracer une droite de 1400 km en direction de l'Est dès demain matin. Direction où vous savez. Donc pas de billet pendant trois semaines. DL

Écrit par : david laufer | 02/08/2009

Voir cet autre article :

http://www.monde-diplomatique.fr/2009/05/DUBUFFET/17114

Au plaisir...

Écrit par : Greg | 02/08/2009

Mes amitiés au créateur du concept "gradski debil" et bonnes vacances...

Écrit par : Géo | 03/08/2009

Tant qu'on a Calmy au ministère des affaires étrangères, vaut mieux se la fermer !

Écrit par : corto | 07/08/2009

Je suis hors sujet, néanmoins Frédéric Mitterrand, n'est pas un type bien.
Il est négationniste sur le génocide des Tutsi au Rwanda (entendre ses propos déplacés face à miss france chez Fogiel sur TV6).
Il ne regrette pas ses pratiques de touriste sexuel, amours pour les jeunes garçons en Asie et au Maghreb (dixit son livre)

Écrit par : Franck-Olivier | 12/08/2009

Vous êtes parfaitement dans le sujet, Franck-olivier, et nous pouvons vous dire que vous êtes homophobe. Des relations homosexuelles dans certaines contrées sont parfaitement envisageables. Nous allons donc envoyer à fous achens exterminateurs pour supprimer fous. Déviance sociale. Adieu.

Écrit par : Géo | 21/08/2009

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