31/08/2009

Le Telegraph et l'honneur de la Suisse

De retour de vacances, je me frotte les yeux et les oreilles : suis-je vraiment rentré en Suisse, ou suis-je resté en Serbie ? La Serbie en effet continue de payer le prix fort pour des années de politique insensée menée au nom d’un supposé honneur de la nation serbe, de son droit imprescriptible à ceci ou cela, bref, d’une rhétorique strictement émotionnelle, nationaliste et électoraliste, sans aucun lien avec le rapport de forces existant avec ses voisins et ses propres ressources. En Serbie, dans les Balkans reculés et lointains, cela ne choque pas, ça fait presque partie du paysage. Mais voilà qu’en Suisse, phare de démocratie éprouvée, modeste et prudente, deux événements distincts en une seule semaine révèlent une attirance regrettable pour cette même rhétorique cocardière, hurlante et, doit-on le rappeler, parfaitement inutile.

 

D’abord, il y a l’exquis Kadhafi. Je me souviens d’une conférence UE-Afrique à laquelle j’avais assisté en 2000 au Caire. Tous les chefs d’États étaient là, accueillis par un Moubarak triomphant. Le seul problème, c’était Kadhafi. La Libye et l’Egypte étant en froid permanent, les rodomontades de Kadhafi avaient mis la diplomatie égyptienne sur les dents. Lors de la conférence inaugurale, le premier rang comptait une chaise vide. Le Président libyen était évidemment en retard. Las, Moubarak est monté à la tribune pour son discours d’introduction. Dix minutes à peine après le début du discours, voilà que débarque Kadhafi de derrière les rideaux. Il a dû mettre au moins trois minutes à rejoindre son siège, serrant les pognes au passage, s’arrêtant pour remettre en ordre sa toge, pour enfin s’asseoir en sachant parfaitement que tout le monde ne regardait plus que lui et n’écoutait plus Moubarak dont il était parvenu à foutre en l’air la journée, but manifeste de sa petite opération.

 

Ce souvenir, pour souligner qu’avec Kadhafi, de toute façon et de quelque côté qu’on se trouve, on finira par manger de la merde, tout simplement parce que c’est son unique plaisir. Sa capacité de nuisance est réelle, grâce à son pétrole et à son attitude bête et méchante, exactement comme Abdallah dans Tintin. Alors les hurlements lus et entendus depuis ce voyage de Merz à Tripoli m’auraient fait sourire s’ils n’étaient pas dangereusement idiots : l’enjeu de ce voyage était la vie de deux otages suisses, et pas l’honneur du pays. Il n’y avait là aucune humiliation, ou preuve d’isolation puisque même l’Angleterre ou la France sont passées par là, mais une nécessité humaine et politique à laquelle, de toute évidence, il n’existait pas d’alternative. Sinon d’attendre encore quelques années en multipliant des discours aussi napoléonesques que stériles. Imaginer que Merz ou Calmy-Rey aient pu récupérer les otages sans contrepartie aucune est aussi bête que naïf.

 

Ensuite il y a eu le voyage en Suisse de Christine Lagarde, Ministre française de l’Economie, au terme duquel on aura pu définitivement poser une couronne sur la tombe de notre secret bancaire avec la France. Et de nouveau, Le Matin et La Tribune de Genève en tête, la presse suisse, largement appuyée par des commentaires de lecteurs, se lance dans des accusations de déculottage, d’humiliation, et pleure amèrement l’honneur perdu de la Suisse. Le Telegraph en fait un article dans lequel pointe le sourire moqueur du journaliste, l’air de dire : alors, on a cassé son jouet ? Partout, on accuse Berne de détruire la place bancaire suisse, en oubliant fort opportunément que le secret bancaire est une disposition légale, pas une compétence. Je ne prône de loin pas son abandon et j’ai d’ailleurs souvent écrit dans ce sens, mais je suis très curieux de voir quelles seront les conséquences directes de l’accord passé avec la France. Parce que je suppose, prudemment, qu’on s’apercevra assez rapidement que bien des grands noms de la place genevoise sont tout nus derrière leurs portes de bronze et qu’en terme de compétences bancaires, ils ne valaient pas la soie de leurs costumes. A survendre le secret bancaire, certains banquiers suisses sont bien plus responsables de ce qui vient de se passer que le gouvernement français, ou suisse d’ailleurs.

 

La résurgence de ce discours fondé sur l’honneur est en vogue depuis la croissance remarquable de la droite dure dans tout le pays. La presse donne volontiers de la voix dans ce sens, opérant une opportune confusion entre électeurs et lecteurs. Et on nous reparlera à nouveau très bientôt de notre honneur d’être helvète lorsqu’il s’agira d’interdire les minarets au nom de la « Swiss Pride », comme si nous étions, tous les Suisses ensemble, une sorte de minorité menacée au sein d’un concert de nations jalouses, perverses et prêtes à tout pour nous faire souffrir. Au fond, ce que ceux qui pleurent si bruyamment adoreraient, c’est que la Suisse se dote elle aussi d’un emmerdeur irascible, lunatique et péremptoire, sur le modèle de Kadhafi ou de Milosevic. Un vrai mec à poigne qui ne brade pas la dignité de son peuple et qui joue à celui qui pisse le plus loin avec tous les chefs d’Etat. Plutôt que de résoudre des problèmes qu’on ne va tout de même pas essayer de comprendre. Le jour où on nous colle un type comme ça à Berne, et notre histoire récente nous prouve que ça n’est pas totalement impossible, je retournerai peut-être en Serbie avec l’espoir que là-bas, entre temps, ils aient appris la leçon.

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02/08/2009

AFP et Frédéric Mitterrand

Après Carla Bruni, l’Elysée s’est doté d’un nouveau jouet : Frédéric Mitterrand. Le voilà propulsé Ministre de la Culture et de la Communication, un titre auquel le mot Commissaire siérait beaucoup mieux. L’irruption de Mitterrand est somme toute bienvenue, comme en témoigne le ton sur lequel il s'exprimait en Avignon pour l'AFP, savant mélange de formules toutes faites et de spontanéité. Son arrivée à la rue de Valois forcera ce gouvernement à s’impliquer un peu dans la culture, un domaine si parfaitement emmerdant, semé d’embûches, sempiternellement déficitaire et, doit-on encore le souligner, inutile. En fait, pire qu’inutile, nocif, censeur et castrateur. Evidemment, un des premiers chantiers qui attend Mitterrand à la rentrée, c’est celui des Intermittents du spectacle. Or cette épineuse question possède le mérite de regrouper en son sein la quasi-totalité des absurdités du système culturel français, mais aussi suisse à bien des égards. Et comme l’Elysée se fout, fort heureusement, de la culture, je doute que Mitterrand puisse mener à bien la seule décision qui s’impose, mais que n’auront la légitimité pour le faire que des ministres de gauche : la dissolution du Ministère.

 

Le système des Intermittents du spectacle fonctionne à peu près comme suit : quelqu’un qui a des compétences dans les métiers du spectacle, mais pas assez de contrats pour justifier un temps plein ou un salaire décent, peut enchaîner les petits contrats avec divers employeurs, et l’Etat se chargera, au moyen d’une caisse de compensation et moyennant un minimum de 507 heures travaillées sur 10 mois, de boucher les trous. Ce système prend en charge environ 80'000 individus en France. On trouve donc normal et nécessaire que des ingénieurs du son puissent devenir quasiment fonctionnaires parce qu’ils contribuent à l’édification de leur pays à travers la culture, tandis que des monteurs automobiles ou des peintres en bâtiment, qui ne font probablement rien de superbe ou d’émouvant, méritent eux de crever la gueule ouverte. On appelle cela « l’exception culturelle ».

 

L’exception culturelle est un système formidable. Idéologiquement, elle se fonde sur une prémisse étonnante selon laquelle la culture ne peut pas être considérée comme une marchandise. Elle mérite plus d’égards et doit, comme la rose du Petit Prince, être mise sous cloche par crainte des courants d’air. Selon cette logique, qu’un décorateur de théâtre ou qu’un guitariste crève la dalle et ne perce pas est conçu comme une tache sur l’honneur de la République. C’est comme si la République tentait de faire amende honorable des misères entendues dans la fameuse chanson « A 18 ans » d’Aznavour : « Si tout a raté pour moi, si je suis dans l’ombre, ce n’est pas ma faute mais celle du public qui n’a rien compris. » Comme tous les artistes sont potentiellement des Van Gogh, il faut les financer sans distinction. Dieu reconnaîtra les siens.

 

Derrière cette mauvaise conscience se dissimulent deux démons, le premier bien moins pervers que l’autre. Le premier, c’est que tout artiste qui connaît du succès est immédiatement suspect de populisme et de commercialisme. On demeure, à Paris comme à Genève, indécrotablement victime du cliché selon lequel l’artiste – érotomane et opiomane si possible – doit crever de faim sous un toit qui pisse. Les subventions permettent opportunément au dit crève-la-faim de ne pas tout à fait crever, tout en lui interdisant de toucher à l'opulence qui briserait l'image d'Epinal. L’autre démon, c’est celui qui, selon moi, est à l’origine même de la création du Ministère de la Culture en France, et d’une manière générale de toutes les subventions culturelles qui sont octroyées en Europe. Ce démon-là est probablement immortel et s’appelle la censure.

 

Chaque Etat centralisé connaît une relation tendue avec les artistes. La plupart du temps, à travers l’histoire, cela se règle avec des lettres de cachets, des embastillements, des réductions de taille ou des exils prolongés. Or, force est de constater que cette censure-là, avec la multiplication des moyens de communication, n’est plus très efficace. On a donc devisé un système autrement plus sournois : l’étouffement par le pognon. Pourquoi risquer des renversements de gouvernements quand l'aumône de quelques millions et de bureaux lambrissés peut résoudre le problème calmement ? Les employés du spectacle mais aussi les éditeurs (ouvrez un livre d’un éditeur vaudois et tâchez de n’y point trouver un « avec le soutien du Service des Affaires Culturelles de… ») ne se sont même pas rendu compte qu’ils étaient ainsi devenus rien de moins que des fonctionnaires, des petits ronds de cuir commodes et dociles sans plus une once de subversion ou de révolte en eux, drogués qu’ils sont devenus par un privilège de jean-foutre rémunérés. Vous imaginez Karl Marx, Georges Brassens ou les Sex Pistols remplissant un formulaire de subvention ?

 

Frédéric Mitterrand, qui est un type bien, risque quand même de se lasser de son rôle d’inutile opportun. J’espère seulement qu’il sera suffisamment libre pour démissionner, puisque j’imagine qu’il le fera un jour, et qu’il claquera la porte avec assez de force pour ne pas fissurer que le chambranle, mais tout l’édifice avec lui. Toute subvention culturelle d’Etat n’est pas forcément un mal, mais l’institutionnalisation et la généralisation des aides gouvernementales aux artistes ou aux techniciens du spectacle sont pour les arts une gangrène d’une redoutable virulence. Car même si on veut leur faire ainsi échapper à ce qu’on condamne sous le terme de « marchandisation », ces subventions culturelles portent en elles une vérité profonde et inhérente à toute forme de marché : c’est celui qui paye qui commande.

 

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