07/09/2009

Wall Street Journal et la Nouvelle Réalité

J’ai passé mon enfance à Prilly, au chemin des Baumettes, une petite rue de petites villas dans une petite ville. A un kilomètre environ, sur la commune de Renens, se trouvait l’avenue des Baumettes où, dès les années 80, des grandes entreprises ont commencé à s’installer. Vers les années 95, avant le GPS, il était courant de voir un double remorque s’engager dans notre petit chemin pour se rendre compte après 100 mètres que le numéro 12 était une petite maison blanche, pas un immense dépôt de matériel de chantier. Il devait donc repartir à reculons, ce qui finit par provoquer la colère autant que la pitié de certains riverains. Une réunion de quartier fut organisée au cours de laquelle ma mère proposa de changer le nom de notre chemin. Avec son pragmatisme batave, elle comprenait que le rapport de force était en notre défaveur et que notre quartier avait plus de marge de manœuvre pour cet exercice que des dizaines de grosses entreprises. Mais la décision prise par les Sages des Baumettes fut celle-ci : « D’accord, on change de nom de rue. Mais eux aussi. »

Ainsi va la vie dans notre beau pays. Sans nous en rendre vraiment compte, et de la même manière qu’en France où le Front National est finalement parvenu à dicter une bonne partie de son agenda au nouveau Président, la révolution conservatrice de l’UDC a percolé dans toute notre société. Désormais tout discours de politique extérieure semble suivre point par point la stratégie des Sages des Baumettes. Une attitude volontairement aveugle et sourde qui peut aussi se résumer par le « y a pas de raison que » ou du « j’vois pas pourquoi ». Or en matière de négociations internationales, les décisions si unanimement critiquées de notre gouvernement sont déjà en train de sauver notre place bancaire. En effet nos institutions, contrairement à ce que nous répète l’UDC, fonctionnent comme elles sont censées fonctionner, c'est-à-dire plutôt bien.


Dans un récent article du Wall Street Journal, le chroniqueur David Bain choisit un titre intéressant : « Les banques suisses s’adaptent à la nouvelle réalité ». Et ce que Bain décrit n’est rien de moins qu’une feuille de route très optimiste pour les banques suisses pour les années à venir dans ce nouvel environnement post-secret bancaire. C'est-à-dire un abandon presque total du fonds de commerce basé sur l’évasion fiscale et un développement du portefeuille des services financiers, mais aussi des métiers de la finance. Comme toutes les places financières concurrentes sont à la même enseigne en ce qui concerne l’abandon du secret bancaire et l’alignement sur les règles de l’OCDE, la place suisse ne perd d’un jour à l’autre ses avantages qui lui ont permis de gérer 30% de la totalité des avoirs off-shore aujourd’hui, même si quelques plumes ont été perdues depuis novembre dernier.

Il y a là une inversion des priorités qui mérite bien le nom de Nouvelle Réalité : on ne viendra plus dans une banque suisse pour échapper aux impôts mais pour valoriser et pour protéger ses avoirs. Cela a toujours été le cas dans le passé, mais les autres avantages comparatifs de la Suisse étaient comme relégués au second plan par le secret bancaire, ce qui, en irritant des voisins beaucoup plus puissants que nous, a eu les conséquences que l’on sait. En cédant sur ce point, et sans attendre que la situation pourrisse complètement, le Conseil fédéral a permis à nos institutions de sauver l’essentiel, tout en offrant une chance à la place bancaire d’opérer la mue qui s’imposait pour affronter une clientèle mondialisée et désormais tenue de déclarer sa fortune. C'était aussi une façon de rappeler aux banquiers que le secret bancaire est une disposition légale et pas une compétence.

Et le message a semble-t-il été fort bien perçu par les riches, comme le souligne le magazine spécialisé Shelter Offshore, qui rapporte que le nombre d’individus et d’entreprises étrangères qui s’implantent en Suisse est en train d’exploser, parmi lesquels de très nombreux Britanniques qui fuient les nouveaux régimes fiscaux mis en place par Downing Street. On aura donc préféré ce que tellement d’éditorialistes qualifient d’humiliation, mais qui n’est rien d’autre qu’une compréhension froide des rapports de force, ainsi qu’un besoin de protéger ce qui doit l’être vraiment, et qui n’est pas l’honneur mais les ressources d’un pays. Mieux, en demeurant sur le terrain législatif et technique, on aura évité de se battre sur celui de la réputation qui était celui, bien plus glissant, où voulaient nous entraîner les Etats-Unis et l’OCDE, ainsi que tous les Sages des Baumettes drapés dans leur indignation.

20:41 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (13)

Commentaires

Que je sache l'avenue des Baumettes n'a pas changé de nom. Votre rancœur à l'égard de votre comité des Sages est donc sans fondement non ? Exactement comme l'est votre attitude envers l'homme aux lunettes et aux moustaches ridicules et ses semblables tous banquiers genevois voués aux poubelles de l'histoire parce que leur seul savoir-faire est celui de payer quelques abrutis pour porter des valises de billets de France jusqu'à Piogre. Les Suisses finiront bien par se rendre compte que la présence en son sein de cette communauté de tarés lui nuit profondément. Surtout depuis que ce canton a unilatéralement déclaré la guerre à la Libye et veut chasser l'OMC de ses terres...

Écrit par : Géo | 08/09/2009

Evidemment que le comité de Sages n'a rien fait, c'était leur but, et ce faisant la situation n'a cessé d'empirer, et tout ca pour une question d'honneur, pour le plaisir de ces "imbéciles heureux qui sont nés quelque part". Ca peut se traduire par l'inaction autant que par l'action, la motivation est la même et le résultat aussi. Toute politique menée au nom de l'honneur est vouée à un échec complet.

Quant au moustachu, il semble en effet représenter ce que la banque recèle de pire, de plus arrogant, de plus suffisant et finalement de plus dommageable pour nous tous.

Écrit par : david laufer | 08/09/2009

Cela me rappelle une soirée au fin fond de la brousse dans le Fouta-Diallon où un paysan m'expliquait que en gros ses congénères du village étaient vraiment des cons pour je ne sais quelles raisons. J'essayais de lui faire comprendre que cette race était passablement répandue aussi dans mon pays...
Et les imbéciles heureux qui ne sont nés nulle part - ??? - valent-ils mieux que les premiers ?
Seriez-vous en train de découvrir qu'il y a beaucoup de cons sur Terre ? Je vous rappelle le lemme de Stauffer (celui de la Gazette des Pâturages) qui veut qu'il y a plus de cons que d'êtres humains puisque chacun d'entre nous en connaît au moins deux...

Écrit par : Géo | 08/09/2009

Le XXe siècle a tout de même commencé sur une affaire d'honneur et tout se passe comme si on n'avait rien appris. Peut-être qu'en Suisse, où la guerre n'est pas passée, on a encore moins appris qu'ailleurs mais je ne disculpe pas le reste de l'Europe pour autant. Par exemple, la façon dont le rapport Bergier a été accueilli m'a notamment effaré, moi qui l'ai lu, et qui ai ensuite lu partout dans la presse - et notamment chez Barraud - des articles où l'on accusait Bergier d'avoir sali l'honneur de la Suisse, comme si c'était possible dans le travail qu'il a effectué. La forte résurgence de cette rhétorique de cuistre m'indispose au dernier degré. Ce qui s'est passé avec la Libye depuis quelques semaines va m'inspirer pour longtemps. Il y a malheureusement plus que deux cons parmi nous et j'ai pour projet de les débusquer et de les enfummer.

Écrit par : david laufer | 08/09/2009

Le très gros problème de la commission Bergier c'est qu'elle est partie avec l'objectif de prouver que la Suisse était coupable de complicité avec l'Allemagne nazie ET QUE SON ACTION A PROLONGE LA GUERRE. Vous prétendez vraiment avoir lu les 22000 pages et en avoir une lecture critique ? Sincèrement je ne peux vous croire...

La question de la Libye démontre un phénomène vraiment très inquiétant. On entend tous les jours soir et matin les journalistes de la radio et de la TV tirer sur le Conseil fédéral. Et on s'aperçoit que en fait c'est le corps entier des journalistes qui est constitué de cuistres ou d'imbéciles et qu'il en est de même pour l'ensemble de la classe politique et non le CF...

Un seul journaliste est sorti du lot : Romaine Jean. La grande classe : dire la vérité...
Un seul politicien s'en sort bien : Luc Recordon. Bien qu'il ait dit dans le même jet de très grosses conneries sur la Somalie et ce qu'il faut faire vis-à-vis des pirates...

Écrit par : Géo | 08/09/2009

"et qu'il en est de même pour l'ensemble de la classe politique et non le CF..."
Étant bien sûr donné qu'il eût fallu empêcher immédiatement l'action de la police genevoise ou alors s'en excuser le plus platement et le plus rapidement possible.
Au lieu de quoi on a vu une gourde PDC faire son cirque en exhibant ses petits protégés. Et aucun politicien pour hurler que c'était une grosse connerie sauf Nidegger. Mais qui est resté encore beaucoup trop discret. Il faut savoir avoir raison...

Écrit par : Géo | 08/09/2009

Et à propos de la conclusion majeure de la commission Bergier : j'espère que vous ne manquerez pas "Apocalypse" ce soir sur France 2 si vous l'avez raté sur la Suisse. Cela vous remettra en perspective la stupidité de ces conclusions...

Écrit par : Géo | 08/09/2009

Bon, nous reparlerons une autre fois du rapport Bergier dont j'ai lu, je vous rassure, la version abrégée que personne n'a lue et dont je constate, chaque fois qu'il en est question, que personne ne sait vraiment de quoi il s'agit.

Pour votre analyse journalistes contre CF, assez d'accord, sauf pour dire que le CF n'est pas constitué de génies, mais que comme institution, il fonctionne assez bien. Ce qui peut-être n'est plus vraiment le cas d'Edipresse ou Ringier.

Écrit par : david laufer | 08/09/2009

Edipresse ou Ringier bof. Mais écoutez-vous le matraquage de RSR1 ?
Vous savez qu'il est important de ne pas se contenter de lire ou d'écouter seulement les gens qui parlent comme nous.
Rendez-vous compte : il m'arrive d'ouvrir (et de refermer très vite il est vrai) le passager clandestin du matin du dimanche: Femina (que personne n'achèterait s'il n'était pas encarté dans le seul journal du dimanche...)
Et alors : que pensez-vous de "Apocalypse" ?

Écrit par : Géo | 09/09/2009

Et là je vais vous faire plaisir : je n'ai pas la télé. Non pas par idéologie, mais simplement parce que mon vieil immeuble n'est pas câblé. Et voilà, pas d'apocalypse.

Écrit par : david laufer | 09/09/2009

Vous croyez que ma maison de 1658 est câblée ? Si vous avez internet vous pourriez avoir Bluewin TV. Mais bon vu le niveau de toutes ces chaînes je vous encourage à continuer de les éviter. Il faudra bien un jour que je me désintoxique de ce besoin d'être au courant de tous les malheurs du monde. Surtout quand ils sont commentés par la lie de l'humanité...

Écrit par : Géo | 10/09/2009

Une petite chose DL. Je n'ouvre votre billet que sur mon ordinateur équipé de Firefox. Impossible sur celui équipé de Internet Explorer. Cela explique peut-être l'absence de vos correspondants habituels ???

Écrit par : Géo | 10/09/2009

En effet, je ne peux lire ce blog qu'avec Firefox. Pour la télé, je suis accord avec Géo,on peut l'avoir même dans un petit village au-dessus de Martigny... Mais il y a autre chose avec la télé, et c'est qu'elle devient de plus en plus 'à la carte', avec des chaînes thématiques, des films qu'on achète etc. Sur Internet on peut également contourner le problème des horaires pour les journaux télévisés et les regarder quand on veut. La télévision telle que nous la connaissons actuellement disparaîtra probablement d'ici peu, comme la presse écrite, mais cela est un autre débat.

Concernant votre billet, et celui de la semaine dernière qui en est le pendant, cela me fait penser à la figure du 'perdant radical' (Der radikale Verlierer), développée par Hans Magnus Enzensberger, dont la motivation profonde -et unique- est la destruction ou le suicide, ou les deux :

"[...]le perdant radical ne connaît aucune possibilité de résolution des conflits, aucun compromis qui pourrait le relier à un réseau d'intérêts normal et désamorcer son énergie destructrice. Plus son projet est voué à l'échec, plus le fanatisme avec lequel il le poursuit s'accroît."

Les problèmes commencent lorsqu'un ou plusieurs perdants radicaux détiennent le pouvoir... Enszensberger s'intéresse à des cas extrêmes, aux tarés qui tirent sur la foule dans une école, dans la rue, et surtout aux Islamistes, mais le pouvoir de nuisance de celui qui se hait lui-même autant qu'il hait les autres peut surgir partout, et alors le sens de l'honneur devient un alibi facile. D'ailleurs, le sens qu'on donne au mot honneur change beaucoup selon les époques et les cultures, mais, si je me souviens bien de certains vers de Calderón, qui est l'une des grandes figures du 'drame d'honneur' du XVIIe siècle, il s'agissait avant tout d'une motivation individuelle qui n'implique pas la communauté ou la nation (la sauvegarde de l'honneur conduit, par exemple, à la désobéissance aux ordres du roi); aujourd'hui on parlerait peut-être d'estime de soi.

Écrit par : Inma Abbet | 10/09/2009

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