13/10/2009

Antiques Trade Gazette et Léonard de Vinci

A propos d’un célèbre cinéaste polonais pris dans une souricière helvétique, on a beaucoup glosé déjà. Et voilà que, par la bande, un récent électrochoc ayant parcouru le marché de l’art nous permet d’imaginer ce qui serait advenu de la rumeur publique si, au lieu d’être célèbre, génial, âgé, veuf par assassinat et rescapé du ghetto de Cracovie, le prévenu avait été inconnu, plutôt jeune et en bonne santé, agent d’assurances et domicilié à Pittsburgh, Pennsylvanie.

 

L’Antiques Trade Gazette, référence du milieu, rapporte un fait extraordinaire dans sa dernière livraison : on a « retrouvé » une œuvre de Léonard de Vinci. Il s’agit d’un portrait de profil, typique de la Renaissance, représentant une jeune fille à la chevelure artistement retenue par un filet, un sourire jocondesque finissant de mourir sur ses lèvres. Chef d’œuvre ! entend-on s’exclamer de Houston à Tokyo en passant par Londres.

 

Or l’histoire de ce chef d’œuvre est pleine d’enseignements, sur le marché de l’art, sur le marché tout court et sur nous-mêmes. En 1998, ce tableau était passé par une vente Christie’s où il avait été adjugé pour la coquette somme de 19'000 livres sterling, plus de 40'000 francs suisses de l’époque. Ce qui est amusant, c’est que l’œuvre, de 33 sur 24 centimètres, avait été formellement identifiée comme « allemande, du XIXe siècle ». Le traître ? Un reflet d’une empreinte digitale du Maître, repérée par une technique nouvelle dans un des coins du tableau, le seul que de Vinci ait peint sur vélum, au pastel et à l’encre. Et on aurait même identifié la jeune femme comme l’une des princesses Sforza, Bianca, fille de Ludovico.

 

Il avait fallu, avant cela, qu’un expert soit saisi par la grâce à la vue du tableau et comprenne qu’il y avait là, probablement, la main de son génie préféré, objet de ses études depuis plus de 40 années. Exactement comme cet historien de Michel-Ange qui était tombé en arrêt, il y a quelques années, dans la bibliothèque de la Frick Collection à New York, lorsqu’il découvrit, puis authentifia avec toutes les peines du monde, un croquis de pilastre comme étant de la main de. Ou comment l’historien de l’art se transforme en chercheur, et trouveur d’or.

 

Parce que l’or, ou l’argent, est au centre de la question ici traitée. Le portrait de Bianca Sforza est passé de 19'000 livres à une estimation frisant les 100 millions de dollars, c’est-à-dire 2'500 fois supérieure à sa valeur initiale. Voilà révélés d’un seul coup les deux forces motrices du marché : la valeur réelle et la valeur relative. La valeur réelle de ce tableau, « à l’aveugle », celle qui met tout le monde d’accord en absence de référents et d’information autre que le tableau lui-même, c’est 19'000 livres. Pourquoi si peu ? parce que, tout simplement, ce tableau n’est pas extraordinairement beau, il suffit de le voir pour s’en rendre compte.

 

La valeur relative est par conséquent bien plus intéressante et certainement plus influente sur le résultat final. Mettez une signature au bas de l’œuvre, authentifiez-là, et empochez la différence. Comme la maison du voisin des Obama à Chicago qui explose sa cote au mois dernier. Cette valeur relative est indissociable, normalement, de la valeur réelle, les deux étant trop étroitement associées dans la réflexion qui précède l’achat pour être froidement soupesées séparément. Mais l’épisode Bianca Sforza permet de mesurer la différence qui existe entre une considération strictement matérielle et une considération influencée par des éléments étrangers, c’est-à-dire entre notre raison et nos émotions : la première a environ 2'500 fois moins de poids dans notre vie quotidienne que les secondes.

 

Il s’agit de Polanski, mais pas seulement de lui. Car ce que Bianca Sforza nous apprend aussi, c’est que, même quand nous croyons faire un choix froid et rationnel, nous aimons croire que nous le faisons sur la base de notre expérience, de nos lectures, de notre raisonnement, de la réalité qui s’impose à nous. Nous aimons penser, par exemple, que nos choix politiques sont le résultat de notre réflexion rationnelle. Mais ça n’est pas vrai, c’est même 2'500 fois plus faux que vrai. Nous ne sommes tous que des boules d’émotions contradictoires et passionnelles, ballottées ça et là par les rumeurs, les haines, les peurs et les fantasmes. Plus nous faisons face, seul ou ensemble, à des situations complexes, plus notre raison s’estompe et laisse la place aux émotions. Et comme nous l'apprend encore Bianca Sforza, c'est que les émotions, sur le marché de l'art comme en politique, nous coûtent très cher. Beaucoup trop cher.

10:11 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

A noter l'effort de Mr, laufer de ne nomm un parti politique qu'il a l'habitude de mettre a l'index et son aversion pour celui-ci, Merci!
cependant pretendre n'etre qu'un plumitif et parfois tout aussi dangereux;
j'ai lu dans un journal local anglophone canadien :

SO WHO NEEDS SWITZERLAND ANYWAY? by Lionel Beehner writer in New york, los Angeles Times.

Switzerland rarely makes the evening news.... so why everyone suddenly so antiSwiss... to recap....kadahfi et sa petition pour abolir la Suiss.arestation de son fils, puis l'affaire polanski et la note du ministre Fancais des aff. etrangeres disant que cette arrestation est sinistre. la Suisse est un pays apres tout ou le devoir premier de la police et de nettoyer les toiles d'araignees....bien sur ce pays neutre pense comme la convention de Geneve, mais n'oublions pas son histoire pendant la 2e GM et les nazis, ...... bien que les Suisses presentent biens et que la pluspart sont "multilingual" qu'ils ont les couteaux et le ricola et les "cuckoo clock" pourquoi aller faire du piquetage devant leur embassade ou boycotter leur produit, une fois que nos relations avec l'iran retablie (il parle des USA) on aura plus besoin d'eux comme intermediaires, peut-etre que Kadhafi a raison ! qui a besoin de la Suisse?

Écrit par : 100blagues | 13/10/2009

S'il suffisait d'évacuer nos émotions pour nous approcher du vrai... L'immédiateté de l'émotion lui confère son aura de vérité à laquelle la raison ne peut prétendre, en ce sens l'émotion permet par exemple au détécteur de mensonge de fonctionner. C'est peut-être là que se loge l'ambigüité dans notre quête de vérité à laquelle prétend la raison. C'est ce qui nous rend aveugle sans doute et persuadé car cette vérité issue de l'émotion nous l'avons dans la peau. En politique souvent, la raison désamorce le réel et produit un discours 'emotionless' qui ne peut pas convaincre. La vérité sans émotion ne sait rien prétendre. Il convient donc, à mon avis, de permettre à ces "troubles de l'affectivité" d'exister sans les nier. Puis de savoir faire la part entre l'émotion inadaptée, les débordements & autres dérapages et celle qui est capable de retranscrire fidèlement des impressions moins immédiates. Tout le problème vient de l'immédiateté. Avec l'outil informatique par exemple, le partage des idées est bien plus en prise avec cette dimension et les débats s'ils sont plus nourris et plus nombreux, sont aussi plus remplis d'émotions mal dégrossies, rendant le propos raisonnable inaudible, je veux dire qu'il n'est plus possible de l'entendre tant l'émotion peut tout cacher. Heureusement, comme l'a écrit Hölderlin : là où il y a un danger, là aussi grandit ce qui sauve. Internet ne sera pas le cimetière de la raison!
J'aime beaucoup votre exemple et cette histoire d'oeuvre d'art visuel qui change de valeur marchande sans changer d'aspect! C'est une vraie fable qui me parle personnellement autant du marché de l'art que de mes difficultés à réfléchir sereinement.

Écrit par : Takeshi Mori | 13/10/2009

"On ne mesure pas encore pleinement les ravages - leur apothéose est encore à venir -, imputables à cette infecte coterie,"

Les Lumières ont ouvert la boîte de Pandore de l'humanité, libérant de son fourreau une lame à double tranchant, la démesure étant apte à construire les grands édifices comme à les incendier aussitôt. Ceux qui regrettent qu'on ait pu lâcher les chevaux de la raison ont bien peu confiance en l'être humain, et en cela (même si je me répète), ils se rapprochent plus de l'Islam que du christianisme. Avoir peur de sa propre humanité, de sa propre grandeur, est naturel, mais cette peur ne doit pas travestir notre véritable nature. Il y a quelque chose de profondément suicidaire dans la nature humaine, dans ce désir de pousser ce qui a été fait d'un revers de la main et d'attendre avec impatience le coup de balai du futur.

Je corrigerai néanmoins Scipion sur un point : les Lumières, dans leur philosophie, n'étaient guère égalitaristes et la raison étaient libérée pour le bien de l'humanité, pas pour celui du bonheur particulier de chacun. Le "clampin de base" comme vous pouvez l'appeler pouvait couvrir une réalité limitée, excluant les bonnes femmes, les sots ou les sauvages.

Écrit par : Souflette | 13/10/2009

Souflette nous sort sa philosophie de base tout azimut pour repondre a deux lignes de Mr. Scipion,nous avons a faire a l'elite de la famille du plumitif et pourtant ce dernier n'aime pas les "tartines"

citons hors contexte: il y a quelque chose de profondement suicidaire dans la nature humaine" oui nos cellules, autrement c'est le cancer.

Écrit par : 100blagues | 13/10/2009

Tiens, comme c'est intéressant.

Qui ici aurait lu "Le monde des non-A", de A.E. Van Vogt ?

L'utopie de Vénus peuplée uniquement par des humains qui agissent de façon raisonnable et responsable. Très intéressante lecture.

Ceci dit, il y a en ce monde des gens plus raisonnables et moins dirigés par leurs émotions que d'autres. Mais, selon moi, les plus raisonnables finissent par se rendre invisibles et silencieux, enclin qu'ils deviennent à vivre sagement leur vie en paix avec leurs dernières émotions.

Écrit par : Greg | 13/10/2009

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