18/10/2009

Denver Post et le soldat Fisher

En prenant la route du lac vers 10h ce dimanche matin, j’ai été frappé par le nombre de joggeurs, de cyclistes et de marcheurs de fond. Ces excités tentaient vainement de me donner mauvaise conscience, tandis que, tout en conduisant mollement, je finissais de satisfaire mon adoration des hydrates de carbones avec un somptueux croissant au jambon. Après cinq jours de travail et une journée de shopping, les 70% de la population suisse qui sont employés dans des bureaux (dont je suis) sont pris du désir (mais pas moi) de faire fonctionner leur musculature et leur ossature dans un autre but que celui d’aller pisser ou de descendre à la cafétéria. Pourtant, même si cette dépense d’énergie permet d’éliminer toxines, graisses et mauvaises pensées dans une grande suée, elle n’en demeure pas moins improductive, ou plus exactement masturbatoire.

 

C’est un peu comme notre armée suisse. Si cette institution a sans aucun doute permis à des milliers de jeunes garçons (dont je ne suis pas) de se faire greffer une colonne vertébrale et de développer un sentiment d’utilité et de collectivité, le tout en 4 mois seulement, il y a maintenant des décennies qu’elle ne remplit plus son rôle originel. Une armée, en effet, sert à défendre un pays contre des ennemis réels et puissamment armés. Ou à envahir d’autres pays qui, du coup, ont l’occasion de se défendre. Et cela fait maintenant 494 ans que notre pays n’a, très heureusement, pas engagé sa puissance militaire dans un conflit, même si, pendant des centaines d’années, cette puissance a largement servi les intérêts militaires de nos voisins, mais là n’est pas la question. Alors on réfléchit à d’autres moyens d’employer cette puissance qui n’en finit pas de démontrer sa coûteuse inutilité en l’état : humanitarisme, usage social et d’intégration, maintien de la paix, mais sans réelle conviction, comme le démontrent les hésitations qui entourent l’achat de nouveaux avions de combat.

 

Le Denver Post offre à ses lecteurs, même non anglophones, une remarquable leçon sur les motifs véritables de l’armée, sa fonction réelle aujourd’hui. En suivant le soldat Ian Fisher à travers un portfolio richement doté, le Post nous fait découvrir la vie d’un Américain moyen depuis son enrôlement jusqu’au combat en Irak, en passant par l’entraînement et les ambiances de chambrée. Le garçon, 22 ans et autant de tatouages, est parfait dans sa typicité. En gros, il n’a pas quitté un salaire de banquier et une famille pour s’engager. Il se dit prêt à « mourir pour son pays », ce qui signifie aussi qu’il est prêt à tuer pour lui. Au-delà de ces considérations cyniques et confortables, on ne peut qu’être frappé de voir un jeune blanc, gavé de coca et de jeux vidéos, répondre consciemment et au risque très réel de sa vie à l’appel de l’Oncle Sam. On comprend bien que cette guerre était fondée sur un mensonge et qu’il y a derrière des intérêts économiques et privés parfaitement scélérats. On sait aussi comment la machine de l’US Army ne fera qu’une bouchée du Private Fisher, sans remords.

 

Il y a pourtant fort à parier que le Private Fisher sait tout cela. Il est né dans un pays qui malaxe ses citoyens depuis deux cents ans dans un pétrin d’idéaux simples et efficaces qu’on appelle le rêve américain. Force est de constater qu’aujourd’hui encore, malgré tout, ce rêve fonctionne et fascine suffisamment les jeunes générations pour garder bien bandés les muscles de son armée. Sans laquelle, comme le disait un ancien Secrétaire d’Etat, il n’y aurait pas de McDonald’s, c'est-à-dire pas de puissance commerciale et culturelle sans puissance militaire. Il y a dans le destin très commun de Ian Fisher une vérité très difficile à accepter, surtout depuis l’élection d’Obama : l’Amérique a gagné la guerre en Irak par le seul fait qu’elle l’a lancée et qu’elle y est encore. L’Europe crie et ne fait rien. La Russie et la Chine massacrent en interne. Mais aucun autre pays n’a démontré avec autant de clarté qu’il était prêt, de bonne ou de mauvaise foi, à faire usage de toute sa puissance pour défendre ses intérêts.

 

Et puis, il y a quelque chose de profondément humain dans l’histoire d’Ian Fisher. On peut appeler ça désir de faire partie de l’équipe qui gagne, appelé par la seule perspective de faire usage de balles réelles, de ressentir le frisson suprême et de revenir en héros. Tous les garçons (dont moi) en ont rêvé un jour ou l’autre. En Amérique, c’est possible. Pas en Suisse. Mais ça démange quand même, alors on fait usage de la rhétorique, de l’envolée lyrique, de la balle à blanc, de la masturbation déclamatoire qui répand sa fureur sur des affiches anti-minarets, dans des initiatives incendiaires, dans des postures politiques jusqu’au-boutistes, des hululements à la menace imminente. Comme les coureurs du dimanche qui oublient (qui le regrettent même peut-être pour les plus endurcis) la grâce indicible de ne pas devoir suer, de ne pas devoir se casser le dos et les poumons pour rapporter un peu de pain à la maison. Comme il existe une grâce plus indicible encore à vivre en paix depuis 1515, à ne pas devoir mourir loin de chez soi, dans des souffrances atroces, pour garantir l’approvisionnement en énergie d’un pays trop gros et trop gourmand.

Commentaires

Moi aussi, j'ai un faible incontrôlé (du moins difficilement contrôlable) pour les croissants au jambon, l'une des plus savoureuses expressions du génie helvétique... Avec la paix perpétuelle.
Excellent blog...

Écrit par : Philippe Souaille | 18/10/2009

Messieurs Laufer et Souaille,

Ci après, j'utilisera la forme de rhétorique utilisée dans le billet de départ pour vous dire que si certains font du sport pour eux-même et non pour la gloire, d'autres se glorifient de pouvoir s'empiffrent de croissants au jambon. Une satisfaction obtenue dans une grande salivée qui n'en demeure pas moins improductive et plus exactement destructrice et masturbatoire. En plus imagé, nous dirons: salivée phantasmatique et "fellatoire".
Alors, qui sont les plus excités? Excités à un point tel qu'ils occultent les dates du 3 au 29 novembre 1847 où le pire des conflits -puisque fratricide- a eu lieu en Suisse: la guerre civile, même si il est vrai qu'elle na guère duré. Donc la paix "perpétuelle" depuis 494 ans n'est qu'un fantasme supplémentaire.

Écrit par : Père Siffleur | 18/10/2009

La Guerre du Sonderbund a résulté en 98 tués en tout et pour tout, ce qui équivaut à 0,05% des soldats engagés. Mais vous, vous appelez cela "le pire des conflits". Vous êtes vraiment une parfaite illustration de mon billet : on voudrait tellement, mais on peut pas et en plus on s'en désole.

Écrit par : david laufer | 18/10/2009

Je suis entièrement d'accord avec vous. Je dois dire aussi que je fais chaque jour (dimanche compris) une heure et demi de vélo et cela seulement pour le plaisir que cela procure.

Écrit par : Xavier | 18/10/2009

Quelques remarques diverses à propos de vos divers thèmes soulevés :

Le sport du dimanche est de prime abord peut-être improductif, mais à mieux y réfléchir je dirais qu'il est productif de plusieurs manières :
- Il permet à certains de garder une bonne santé, d'éviter la maladie et en cela il est déjà productif,
- Il permet de faire vivre les vendeurs et réparateurs d'équipements sportifs.
Je vous l'accorde, il est certes peu productif, mais il l'est plus que de passer son dimanche à pondre, ou répondre à, un blog... Eh oui je reste lucide sur l'utilité de mon propre commentaire.


2008 (ou est-ce 2009, j'ai un doute) est la première année depuis longtemps où l'armée américaine à réussi à atteindre ses buts minimums de recrutement, et elle admet que cela est du à la crise économique, au chômage des jeunes, au manque d'avenir intéressant dans la société civile pour nombre de jeunes, plus qu'à un renouveau soudain et bienvenu de patriotisme ou autre considérations politiques. Donc, désolé, l'exemple de votre private Fisher est un louable effort de propagande militariste made in USA, mais je doute fort qu'il corresponde à la réalité.

Quant à revenir en héros, encore de la pure rhétorique de propagande. Que vous sembliez n'y croire qu'une seule seconde m'étonne énormément.
Vous ne lisez donc pas les journaux américains ? Que faites-vous de tous ces articles depuis le début de la guerre en Irak qui traitent de la problématique du retour des soldats, qui sont, loin s'en faut, traités comme des héros, mais plus comme de sacrées épines dans le pied ?


Quant à vous permettre de croire que tous les garçons ont comme vous rêvés de ressentir un frisson suprême, grâce entre autre à des balles réelles, je vous assure que vous avez grandement tort : la plupart des recrues dans toutes les armées du monde qui font appel à la force pour recruter ne rêvent que d'une chose, y échapper.

Écrit par : Greg | 18/10/2009

Monsieur Laufer,

Vous n'êtes qu'un paltoquet! Si je n'ai pas l'habitude de traiter mes détracteurs de la sorte, ici je le revendique, je persifle et signe!

Vous aviez très bien compris dans quel sens j'utilisais "pire". Ne me faites pas accroire que vous n'aviez pas saisi mon "le pire des conflits -puisque fratricide-". Pour moi une guerre civile est fratricide et de ce fait pire que les autres. Vous pouvez être d'un autre avis, mais vous ne pouviez oculter une partie de mes dires simplement parce que vous vouliez tellement...

De plus, mon commentaire était principalement là pour fustiger votre mépris des sportifs du dimanche. Ce que, j'en suis certain, vous aviez également compris. Pourtant là aussi vous avez botté en touche... En véritable journaliste (sic)!

Et puis, encore bravo pour votre belle arithmétique! Mais même en 1847 c'était 98 morts de trop, ne vous en déplaise!... En utilisant vos pourcentages macabres, il serait alors possible de dire que le tristement célèbre 11 septembre n'a été en tout et pour tout que la mort de 2750 personnes, ce qui équivaut à 0,033% de la population de NY, moins que les 0,05% des soldats de la guerre du Sonderbund. Cette comparaison n'est que l'illustration morbide de vos élucubrations désolantes.

Écrit par : Père Siffleur | 19/10/2009

Ne vous enervez pas Pere-Siffleur notre plumitif sort d'un gros rhume, d'une salade de cervelas et d'un croissant au jambon, deja qu'il nous a fait un burn-out consecutif a sa naissance, laissez le recuperer.

une cure de queues de persil et de loukoum lui ferait grand bien, en plus si cela est servi par une burqua a roulette, il sera vite sur les rails de l'indiference.

Écrit par : 100blagues | 19/10/2009

Xavier : vous ne savez pas la chance que vous avez, c'est une vraie grâce que d'aimer l'effort physique.

Écrit par : david laufer | 19/10/2009

Enfin un observateur capable de voir dans l'effort physique en solo - à distinguer du sport en équipe et de la cordée - une activité révélatrice d'un malaise social dans ce monde où, s'il l'on évite cette activité on sera vite gagné par l'excès pondéral pour devenir l'illustration d'un sytème consumériste qui a par exemple conçu une nation, les USA, de 250 mlo d'habitants dont 80 mlo d'obèses. Il y a dans le jogging une sorte d'étourdissement digne d'une bonne et vraie dope, en particulier quand il se pratique après un quart d'heure de voiture pour faire sa course dans la nature... J'y vois qqchose d'analogue à la chasse d'eau de nos wc qui utilise de l'eau potable; nous devons supporter de telles incohérences pour profiter de nos excès de biens.
Pour le soldat Fisher, j'ai de la peine à vous suivre, je comprends mal ce que vous tentez de révéler. "l’Amérique a gagné la guerre en Irak par le seul fait qu’elle l’a lancée et qu’elle y est encore" , je ne comprends pas cette déduction. L'interventionisme, ne me semble pas l'apanage des vainqueurs. L'histoire montrerait plutôt le contraire, non? Est-ce que l'Europe ne "fait" pas bien davantage POUR les irakiens avec ses cris et ses postures que les troupes de GI's avec son matériel et sa rhétorique des puissances? Je pose la question.

Écrit par : Paul Wassereisen | 19/10/2009

PW : vous connaissez la phrase de Caligula "odeant dum metuant", ou "qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent". Well, cela reste hélas vrai. Cela veut dire que je ne soutiens absolument pas l'action militaire américaine, je la trouve criminelle et désolante de cynisme. Mais je constate que celui qui prend l'initiative gagne, que celui qui ose envoyer ses boys à la boucherie l'emportera sur les autres, imposera son mode de vie et décidera des règles du jeu. Trente ans après le Vietnam, le temps était venu pour Washington de réaffirmer son "leadership". Chose faite, en dépit de toutes les crises économiques qui, soit dit en passant, ont leur origine autant que leurs remèdes en Amérique.

Écrit par : david laufer | 19/10/2009

D'accord, je comprends mieux votre raccourci : l'Amérique a gagné la guerre... Je dirais peut-être alors qu'ils ont gagné UNE guerre en Irak...
Et puis je crois que, comme vous, comparer Bush à Caligula donne des satisfactions certaines.
Bonne semaine!

Écrit par : Paul Wassereisen | 19/10/2009

Je trouve toujours pathétique les intellectuels en chambre (je ne parle pas de David Laufer) qui s'acharnent contre le sport...

N'importe qui qui est sorti de chez lui un jour pour aller courir un quart d'heure sait que ça fait du bien, qu'on en revient plus frais, plus heureux, plus en forme.

Mais bon, comme disait Rimbaud dans les Assis, poème qui visait les rats de bibliothèque : ne les faites-pas lever, c'est le naufrage...

Écrit par : Marcel | 19/10/2009

Caligula, n'était-ce pas un romain ?

Grandeur et décadence d'un grand empire... Quand la crainte s'en est allée, qu'en est-il resté de l'empire ?

Ah, les belles leçons de l'histoire...

Et encore, c'était avant que les terroristes n'inventent le concept de conflit asymétrique...

Écrit par : Greg | 19/10/2009

@Greg "N'importe qui qui est sorti de chez lui un jour pour aller courir un quart d'heure sait que ça fait du bien, qu'on en revient plus frais, plus heureux, plus en forme."
Pour reprendre la terminologie du blog de DL, je remplace votre 'courir' par 'se masturber' et j'obtiens une vérité qui paraît aussi univoque que votre constat, non? La morale de cette affaire immorale serait sans doute qu'il n'y a pas de mal à se faire du bien.
Je ne m'acharne pas contre l'eau potable, mais contre son utilisation dans les wc; pas contre l'effort mais contre une certaine culture contemporaine de l'effort individuel...
Et c'est aussi le cas avec l'armée suisse; on peut douter de cet instrument sans pour autant être un anarchiste qui s'acharne.

Écrit par : Paul Wassereisen | 19/10/2009

@Marcel
Erratum: mon précédent commentaire s'adressait à vous, non @Greg.
Mes excuses.

Écrit par : Paul Wassereisen | 19/10/2009

Helas la geo-politico-economique vous donne tort sur tout la ligne concernant
votre analyse sur les USA et les guerres fut-elle au vietnam ou en irak, etonnant pour un voyageur tel que vous. Essayez autre chose; peut-etre arriverez vous a comprendre ???

Écrit par : 100blagues | 20/10/2009

@100blagues.
Qu'avez-vous compris qui vous donne tant d'assurance?

Sans calendrier
De pays en pays elles voyagent
Les oies sauvages.

Shunpa (1749-1810)

Écrit par : Takeshi Mori | 20/10/2009

Au nipponjee de service!

Taiyo-ga higashi-ni nobori-masu.

bonne journee Takeshi mori

Écrit par : 100blagues | 20/10/2009

C'est bien scipion, on voit que cette question d'évacuation vous intéresse depuis des années, z êtes devenu un vrai spécialiste, un visionnaire; vous avez vraiment réponse à tout. Les wc secs par exemple, vous connaissez et vous savez que c'est une utopie de plus...
Mais qui a parlé d'eau non potable dans nos tuyaux? Est-ce là vraiment votre unique proposition après vous être bien gratté le front? Et vous êtes content d'être au centre des préoccupations de ce blog, j'imagine, avec l'eau des wc votre colère a de l'avenir...

Écrit par : Paul Wasssreisen | 20/10/2009

Pouvez-vous nous traduire? Malgré mon nom et mon amour du haïku, je ne parle pas japonais avec votre assurance. Ce que vous imaginez semble souvent si loin de la réalité, 100blagues.
Bonne soirée à vous.

Écrit par : Takeshi Mori | 20/10/2009

on peut traduire par: maintenant le soleil se leve a l'est! en reference aux oies!

I was just checked who you are Mr.Mori??

Écrit par : 100blagues | 20/10/2009

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