29/11/2009

The Independent et la honte suisse délivrée

A Paris comme à Londres, j’ai toujours été frappé de constater que, parmi mes connaissances, les commentaires les plus racistes et les plus catégoriques provenaient systématiquement des gens les moins informés et les plus éloignés des problèmes d’immigration, i.e. les plus riches. Pourtant, le piquant de la chose n’est pas seulement dans le fait que les plus riches sont les plus terrorisés (et les plus malheureux ?), mais dans le côté inavouable de la chose. Comme cette amie qui ne m’avoua qu’après l’élection présidentielle de 1995, des mois plus tard, sans me regarder puisque je la transportais de nuit sur le porte-bagages de mon vélo rue de Grenelle, qu’elle avait voté Le Pen. Et je la ramenais chez elle, dans son appartement de 400 mètres carré, dans sa chambre aux lambris XIXe d’époque avec vue sur le Champ de Mars.

Cette honte, cette honte immense et compréhensible, n’étreint toutefois sa victime que tant qu’elle se sent minoritaire. Chirac avait gagné, mon amie avait donc perdu, adding insult to injury, comme disent les Anglais. Mais aujourd’hui 29 novembre 2009, le résultat de la votation contre les minarets qui offre à l’UDC une victoire historique et d’autant plus remarquable qu’elle était inattendue, cette victoire va probablement donner lieu à des débordements intéressants. C’est le mot-clé depuis quelques années maintenant : on va se décomplexer de voter UDC. On n’aura plus besoin de mentir aux sondeurs. Mais oui, on va enfin pouvoir être ouvertement et impunément raciste : joie !

Cette joie n’est pas sensible que par chez nous. Un tour d’horizon de la presse européenne m’en donne un aperçu fort instructif. Dans The Independent, pourtant pas très droitier d’ordinaire, les très nombreux commentaires des lecteurs à l’annonce des résultats suisses font état d’une sorte d’helvétolâtrie : la Suisse, seule démocratie dans le monde ; la Suisse, seule à se lever contre la barbarie ; la Suisse, modèle de liberté ; vive la Suisse, vive les Suisses ; si nous, en Angleterre, avions les mêmes droits que les Suisses, jamais les mosquées n’auraient pu voir le jour en telle quantité ; jamais les attentats de 2005 n’eurent été possibles, etc. Même ton dans le Figaro, où les quelques commentaires épouvantés par cet énorme écrasement populaire d’une minorité sont noyés dans des hurlements de bonheur. De bonheur décomplexé.

On peut conclure en disant que cette votation prouve, si c’était nécessaire, que l’économie gouverne vraiment tout et que si l’UDC veut gagner encore quelques initiatives, elle doit se dépêcher pendant que la récession et le chômage sont encore au menu. Mais ça ne répondrait pas à la question principale : pourquoi ces 15% ou plus de Suisses ont-ils eu tellement honte qu’ils ont menti à un sondeur anonyme et invisible ? Pour intrigante que soit cette question, il est inutile de formuler sa réponse. On n’a jamais honte sans savoir exactement pourquoi.

22/11/2009

Jane's Weekly et l'exportation d'armes

Dans la Yougoslavie titiste, il était de rigueur d’avoir dans sa bibliothèque ce qu’on appelait des « komplet », les œuvres complètes des grands penseurs marxistes. On les achetait souvent avec le meuble lui-même, le fabricant d’étagères épargnant ainsi à son client le fastidieux et inévitable achat. On se gardait évidemment bien d’ouvrir un seul de ces volumes, préférant à leurs contenus truffés de mots composés la vue apaisante de leurs dos striés d’or. Ainsi lorsque Tito mourut et que la Yougoslavie lui emboîta le pas, la question se posa de savoir ce qu’on allait faire de ces non seulement encombrants, mais désormais inutiles volumes. Le bon sens l’emporta sur le gaspillage : on s’en sert aujourd’hui pour presser le chou farci.

 

L’usage que l’on fait d’un objet défini est hautement imprévisible. On ne peut voir une jeune femme acheter une botte de carottes sans réprimer une pensée honteuse. Ou s’étonner de voir un pays neutre vendre des mitrailleuses lourdes à un pays en pleine guerre civile, après falsification du bon de commande. Ainsi l’initiative sur l’interdiction de l’exportation des armes ne fait que poser la même lancinante question qui hante le peuple suisse depuis tant d’années sur presque tous les tons : que signifie notre neutralité, pratiquement ? La question serait effectivement intéressante, si les réponses proposées par les deux camps opposés n’étaient pas d’une si complète nullité.

 

D’abord quelques faits. Les exportations suisses se chiffrent à 209 milliards au total, et la part des armes est d’un demi milliard de francs, soit moins de 0,25%. Nous exportons plein de choses : munitions, fusils, pistolets, chars de transports de troupes, chars d’assaut, avions, et nos clients principaux sont l’Allemagne, le Danemark et l’Arabie Saoudite. Jusque là, rien de vraiment répréhensible, d’autant que notre loi nous interdit la vente d’armes à des pays en guerre. L’ennui intervient lorsque, comme ce fut le cas en 2005, les Emirats arabes unis achètent des chars qui finissent en réalité au Maroc, en guerre contre le Front Polisario. Ou que l’entreprise Pilatus fabrique, bien qu’elle s'en défende mollement, des avions d’entraînement qui, après quelques tours de tournevis, se transforment commodément en mini-bombardiers.

 

Difficile devant ces chiffres, pour les initiants, de parler d’autre chose que de positions de principe. Il est aveuglément clair que, même si la Suisse interrompait son commerce d’armes, la violence dans le monde ne reculerait pas d’un micron. Le Pakistan n’attend pas sa victoire sur les Talibans en comptant sur l’aide de Berne. Ce genre de position de principe ouvre des boîtes de pandore à l’infini : pourquoi exporter des montres dans des pays en guerre, si l’on sait que des tortionnaires s’en serviront peut-être pour minuter leurs séances de waterboarding ? Pourquoi exporter du chocolat aux Etats-Unis si l’on sait qu’il contribuera au niveau déjà dangereusement élevé de maladies cardio-vasculaires ? etc.

 

Mais les arguments des opposants ne sont pas en reste et battent les premiers en hypocrisie. Comme le rapporte le magazine Jane’s Weekly, référence mondiale des industries de l’armement, et par conséquent très inquiet quant à l’issue du vote, le danger principal de cette initiative serait une perte d’emplois. On choisit donc d’évacuer complètement la question de la responsabilité, ce que même les fabricants de cigarettes n’osent plus faire, pour tenter, maladroitement, de nous faire croire que notre économie dépend de notre industrie de l’armement. Mais comme les mêmes chiffres le démontrent plus haut, l’interdiction de ces exportations n’aurait aucune conséquence quelconque sur notre économie.

 

Et c’est peut-être là le côté intéressant de cette initiative : en l’absence d’enjeu pratique réel, les deux camps se retranchent derrière des pétitions de principe absurdes : le tout éthique pour les uns, le tout économique pour les autres. Pour trancher dans le vif et se souvenir de ce qui compte vraiment dans le marché des armes, j’appelle à la barre le chansonnier new yorkais Tom Lehrer qui chantait ceci : “Once the rockets are up / who cares where they come down / that’s not my department / says Wernher von Braun (1).” En d’autres termes, l’usage que l’on fait d’une arme n’est que très rarement détourné, même lorsqu’on préfère se réconforter avec l’idée que les emplois des uns ne signifient pas nécessairement la mort des autres.

 

(1) Une fois que les fusées sont en l’air / peu m’importe où elles tombent / ce n’est pas de mon ressort / dit Wernher von Braun.

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16/11/2009

The Guardian et l'anonymat des blogs

Je déteste les bals masqués. J’aime bien boire, danser, écluser des petits fours et raconter des âneries à la cantonade, mais si possible sans turban, fausse moustache ou bicorne. J’ai la chance d’avoir un nom facile à prononcer dans toutes les langues et un casier judiciaire (encore) vierge et ne vois donc aucune raison de dissimuler quoi que ce soit de mon identité, même pour rire. Chaval, dessinateur et dépressif de génie, résume exactement mon sentiment avec ce croquis d’un homme penaud, habillé en toréador sur un trottoir parisien avec ce titre : « Personnage folklorique attendant impatiemment l’arrivée des autres ».

Depuis les années soixante, les autres sont arrivés et sont désormais la majorité dans cette grande célébration folklorique qu’on appelle Internet. Sur une grande quantité de sites que je visite, on me demande de créer un pseudo. Avec les années, j’ai fini par établir un choix d’environ six pseudos, liés à une égale quantité de passwords. Et le résultat est toujours aussi affligeant puisque je reçois tous les jours des emails marketing qui me saluent en commençant par un claironnant « Bonjour bitenbois ! ».

Mais les champions toutes catégories de l’anonymat sur le net, ce sont les blogs. Auteurs et commentateurs se lâchent complètement dans un délire de pseudos à clés, à tiroir et à vapeur. Autant de nuages de fumée pour masquer autant de vies anonymes que cet anonymat virtuel est sensé briser, l’espace d’un instant. On argue volontiers que cet anonymat protège son auteur, dans son travail, dans sa famille ou dans son miroir. Mais alors, ce n’est plus de l’anonymat. L’anonymat, c’est ce dont souffrira pour toujours l’architecte de la Mosquée de Cordoue et non pas celui, hélas, de la gare de Lausanne.

Comment qualifier alors ce mouvement de l’âme qui fait que des millions d’internautes ne tapent non pas, dans la case réservée au nom, Blaise Ducret mais Cléopâtre ? L’histoire que rapporte le Guardian de ce jour m’instruit un peu. Depuis 2003, l’une des blogueuses les plus accomplies du Royaume-Uni s’appelait Belle de Jour. Elle racontait comment, pour payer ses études, elle s’était adonnée à la prostitution pendant quelques mois. Son histoire avait tenu en haleine des dizaines de journalistes, des livres avaient été écrits, et vendus. Un film avait été produit mais toujours, on ignorait tout de Belle de Jour. Un homme ? Un écrivain célèbre ? Un scam ? Jusqu’au dimanche 15 novembre 2009 où le monde a appris que Belle de Jour était le docteur Brooke Magnanti, 34 ans, de Bristol.

Brooke raconte dans un entretien qu’elle ne regrette rien de son expérience, qu’elle a fait cela pour payer son PhD, qu’elle n’a honte de rien. En d’autres termes, elle offre absolument toutes les raisons de penser, d’être certain que son anonymat n’était rien d’autre qu’un jeu, un frisson facétieux, et non pas une protection nécessaire. Une double vie donc, banale comme celle des nombreux clients de Brooke qui trompaient leurs compagnes en se procurant surtout l’illusion d’avoir trouvé dans ce mensonge une certaine forme de liberté.

Et en se servant de protection à mauvais escient, Brooke contribue à saper le genre. Parce que cette dissimulation n’est rien d’autre qu'un abus supplémentaire de l’extraordinaire liberté d’expression qui est offerte sur Internet. Déjà la presse écrite agonisante est prête à recadrer la toile en y introduisant ses vieux codes institutionnels, sa censure et sa non-gratuité. Le jour où cette liberté d’expression se fera cadenasser, Brooke et ses imitateurs préfèreront accuser Murdoch, plutôt que d’admettre qu’ils se sont servis de l’anonymat pour en sortir.

 

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01/11/2009

L'Humanité et l'identité française

On connaît les premiers mots des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » C’est bien tourné et c’est assez dégueulasse aussi parce que ça dédouane le grand Charles de toute explication circonstanciée de ce que signifie pour lui le fait d’être français. Comme si la France n’était pas un espace géographique, social, historique et politique mais un De Gaulle Code dont seuls quelques initiés auraient la clé. De Gaulle conclut son fameux paragraphe dans une envolée vaine, pompeuse et idiote : « A mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur. » On ne comprend le sens profond de cette phrase qu’en remplaçant « France » par « je ».

 

Ce refus fanfaron d’évoquer la question de l’identité française sous un aspect autre que religieux n’est pas un privilège de la droite. On s’en convainc notamment lorsqu’on lit les propos de Sébastien Crépel dans l’Humanité qui dit que « cette campagne (sur l'identité nationale lancée par le gouvernement) s’inscrit dans une offensive idéologique globale ultraréactionnaire qui vise à effacer l’héritage républicain forgé depuis la Révolution française par les forces progressistes et les luttes populaires. » D’un côté, on chante une terre mythologique et inexpliquée, de l’autre on tend un poing serré, avec une mine grave et un amour immodéré pour les insultes composées. Le dénominateur commun de ces ennemis jurés, c’est la sacro-sainte République.

 

Parce qu’avant 1789, la question de l’identité ne se posait pas et Diderot ou Descartes ne s’y sont jamais intéressés. On était sujet du Roi, chrétien et puis Bourguignon ou Picard et enfin seulement français. C’est la Révolution qui a brisé ce subtil entrelacs d’identités cumulatives pour en imposer une nouvelle, unique, centralisée et idéologique : être français, depuis 1789, c’est donc appartenir à la République et en partager les valeurs. Mot sacré et inexplicable sur lequel tous buttent avec la même maladresse. Pour certains, il s’agit seulement des trois mots de Liberté, Egalité, Fraternité. Pour d’autres, il s’agit avant tout de ce concept hautement fumeux de « patrie des droits de l’homme », comme si la France était le propriétaire légal et exclusif des Droits-de-l’homme, Inc.

 

Autre échappatoire, Luc Ferry, qui clame qu’être français, c’est avoir un passeport français. La définition par l’administration. Mais alors, qu’est-ce qui donne plus de valeur au passeport qu’au permis de conduire ? Car la France distribue ses passeports avec une prodigalité qui expliquerait, peut-être, pourquoi certains votent Front National. Après deux ans de mariage avec un citoyen français, en France ou à l’étranger, n’importe qui reçoit automatiquement la citoyenneté. La procédure est administrative, tamponnée, enregistrée, froide comme un oukase. Et absolument dénuée de tout rite, à l’inverse extrême des grandes phrases du grand Charles ou du mysticisme révolutionnaire. Dans la même veine, Chirac n’a lui presque jamais parlé de la France mais presque uniquement de la République, comme si la France n’existait pas, comme si elle était une entité trop complexe et encombrante pour être amenée au centre du débat. La République au moins, ça met tout le monde d’accord.

 

Dans un tel contexte, l’initiative d’Eric Besson risque fort de déboucher sur une impasse. Parce que depuis la Révolution la France traîne sa culpabilité d’avoir raccourci son roi et renversé des institutions qu’elle ne cesse de regretter, mais que révèle la cruelle vérité : en deux cents ans, il aura fallu cinq républiques, deux empires, deux monarchies et deux occupations allemandes mais rien n’y fait : la France n’est pas en paix avec elle-même. Et l’emphase du Général de Gaulle semble ne servir qu’à dissimuler l’amertume qu’il eut à ne pas être roi, quand bien même tout son peuple ne rêvait que de cela mais n’osa l’avouer qu’en nommant des milliers de rues et d’avenues à son nom, trône tardif et inutile.

16:13 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (46)