06/12/2009

Le LA Times et la démocratie de casino

« Enfin ! on parle de la Suisse ! » me disait une amie l’autre jour avec une joie satisfaite. Et c’est vrai, on ne parle presque plus que de la Suisse. Et de la même manière qu’on peut définir un bon ministre par son invisibilité médiatique, la Suisse ne fait, heureusement, que très rarement parler d’elle. Ainsi, si ce vocable sifflant résonne aux quatre coins du monde, c’est forcément pour les mauvaises raisons. Personne ne s’excitera de savoir que notre chômage est chroniquement faible ou que notre proportion d’étrangers est la plus haute en Europe, et ceci sans aucun problème social majeur. Jusqu’au 29 novembre 2009.

 

A l’autre bout du monde, dans la verte Californie, on nous consacre des pages entières, même si pour eux la question de l’immigration est hispanique et chrétienne. Mais le principe d’une loi d’exception frappe les Américains par son côté médiéval et, surtout, inutile. Pourquoi, se demande le journaliste, dénoncer une construction si désespérément minoritaire ? Pourquoi ne pas s’en prendre désormais aux quelques temples hindous ou pakistanais qui, eux aussi, tranchent dans le paysage. Et pourquoi en Suisse, pays si fortement démocratique, paisible, prospère et soucieux de sa paix sociale au point d’inventer une formule magique pour mener ses affaires.

 

On se souvient, c’est de Californie qu’est partie la crise financière. Les subprimes, le capitalisme de casino, c’est là-bas que tout a commencé. Ainsi pour tenter d’expliquer notre vote à ce Californien, je lui dirais que la Suisse vient de faire exactement la même chose, rapportée à la politique : en abusant des libertés que lui offrait son système, elle l’a perverti. Maintenant, depuis un an, tous les partis confondus réclament ensemble, et avec raison, plus de réglementation de la place financière. On ne veut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, mais on exige l’interdiction du capitalisme de casino. On veut qu’il soit impossible de spéculer sur des dettes insolvables, de rémunérer des gens pour leur capacité à détruire des institutions rentables et on doit pour y parvenir introduire, hélas, plus de réglementations.

 

Or l’UDC, depuis des années, n’a fait rien que de très semblable avec nos institutions, et notamment avec la démocratie directe. En Amérique, la faillite des agences de notations a été largement dénoncée comme l’un des catalyseurs de la catastrophe : juge et partie, elles bénéficaient aussi de la croissance d’entreprises dont elles connaissaient pourtant, ou refusaient de connaître, la faiblesse structurelle. Chez nous, le Parlement, soucieux de réélection, n’a pas jugé nécessaire de censurer une initiative quand bien même sa formulation, et non son principe, était contraire aux principes même de notre constitution. Au bout du compte, c’est la même faillite du régulateur, et la même catastrophe pour l’institution tout entière. On peut en déduire que l’UDC est à la politique ce que les traders ultralibéraux sont au capitalisme : ils abusent d’une liberté chèrement acquise et pervertissent le fonctionnement de tout un système.

 

14:14 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (13)

Commentaires

Bravo, excellent texte, comme d'habitude. Et malheureusement, on va encore devoir digérer les 200 commentaires stupides, haineux, incultes et mal écrits de frustrés collés à leur clavier 23 heures sur 24. On en regrette presque la censure.

Écrit par : Julien | 06/12/2009

Bien entendu, Monsieur Julien est un commentateur exemplaire !
Et il n'a plus que 197 commentaires à rédiger.

Écrit par : Helmut von Rkotzendorf | 06/12/2009

Merci monsieur Laufer de tenter ce zoom arrière. Hollywood vous inspire!
Les forces que vous mettez aujourd'hui en contradiction, je veux parler surtout de votre dernier paragraphe où vous mettez en face vos papiers calques qui permettent de distinguer cet étrange parallélisme de deux naufrages, donc ces forces posent je crois, la question de notre responsabilité. Et l'étrange culpabilité, toute neuve que je ressens depuis ce 29/11 me semble aussi nourrir en vous lisant davantage de confiance plutôt que de la peur de demain et de mon voisin.
Le pseudo rend effectivement nos débats particuliers. Certains, votre Barbapapa par exemple, portrait au vitriole que je recommande, sont peut-être plus à la recherche d'une tribune qu'intéressés par les questions que vous soulevez. Je pourrai ajouter ce papier calque à votre série des naufrages, celui des discussions où un ou deux bloggeurs mettent au défi l'ensemble des lecteurs, s'accaparant toute la direction du débat. "Dites ceci, dites cela à propos de ce que que DL écrit, mais dites-moi d'abord pourquoi et blablabla..." La prise en otage par la soif de pouvoir de quelques-uns qui étreignent l'intouchable liberté d'expression un peu comme des violeurs.
Oui, ça pose la gravissime question de la censure. La régulation est-ce un échec?
Perçu comme à votre solde, par ces quelques uns, je crains par exemple que nous ne parvenions à avancer dans ces questions de régulation que vous posez.
Ca va être très compliqué de défendre votre démocratie directe contre ceux qui justement s'en servent pour la faire disparaître, non? Que ce peuple puisse modifier sa constitution comme ça, un week-end en y ajoutant une clause d'exception, c'est plutôt balaise.

Écrit par : polo | 07/12/2009

Cette loi est une honte et une faute grave, je remercie David Laufer de le dire aussi clairement.

Honte sur le plan moral, car elle va inscrire dans la constitution (dans la constitution!) une discrimination: tout le monde a les mêmes droits, sauf les musulmans. Sur un point de détail, certes, mais le fait est là. A l'heure où Mandela se meure, la Suisse avait d'autres moyens de lui rendre hommage.

Une faute grave parce qu'elle est une catastrophe pour l'image de la Suisse, et lui fait perdre énormément sur le plan diplomatique, peut-être économique et même sécuritaire. Sans parler de la blessure qu'elle inflige aux Suisses de confession musulmane. Et pour gagner quoi? 2 ou 3 minarets qui ne seront pas construits dans les années à venir...

Une semaine après, je suis toujours consterné.

Écrit par : Marceau | 07/12/2009

Monsieur Laufer,

Vous qui avez une licence en histoire devriez être bien placé pour comprendre mon questionnement :
pourquoi ce qui apparaissait comme "bien" à une époque devient "mal" quelques temps plus tard ? Ou vice-versa bien entendu.

Voyez-vous, je me pose cette question pour une raison tout-à-fait égoïste et personnelle que je vous livre : ma grand-mère s'appelle Von Flüe.
Ce n'est pas un choix, n'est-ce pas, juste une généalogie non choisie qui fait de moi un descendant de 13ème génération de mon ancêtre notoire qu'est Niklaus von Flüe. C'est même assez gênant pour moi qui me considère comme agnostique, ascendant athée, mais je m'égare...

Donc mon problème est le suivant : pourquoi les paroles de mon ancêtre furent longtemps considérées comme sagesse par bien des historiens, paroles que l'on attribue parfois comme étant les bases de la neutralité suisse.
Pourquoi donc ces paroles, quand elles sont reprises par l'UDC comme argument contre l'adhésion à l'Europe par exemple, deviennent par magie, ou par miracle tout sauf divin, un stéréotype de la pensée étroite, conservatrice et xénophobe de l'extrême-droite, du moins selon tous les opposants à l'UDC ?

Les valeurs, en histoire, changent avec les époques.
Alexandre le Grand peut être vu comme le plus puissant homme ayant jamais régné, d'un certain point de vue politique et historique, ou comme le plus grand barbare ayant jamais existé, selon le nombre d'êtres humains massacrés par sa faute.

Les Rois étaient adorés, puis furent guillotinés.

Bref, je pense que je ne vous apprend rien, l'histoire ou l'Histoire ne retiens que les valeurs des vainqueurs du moment. Lesquels seront peut-être les perdants de demain.

Si demain l'Islam trouve une voie pacifique à sa réalisation, l'Histoire retiendra de cette votation suisse un faux-pas dû à une peur qui ne se sera pas révélée justifiée.
Si par contre l'Islam venait par le future à vouloir imposer ses vues sur le monde, peut-être bien que l'Histoire retiendra de cette votation une sagesse qui sera louée par beaucoup.

Sommes-nous sorti des croisades et de l'inquisition d'un certain moment de la chrétienté par tolérance, ou sommes-nous devenus plus tolérants parce que nous sommes sortis de ce moment ?

Tant que les lions n'auront pas d'historiens, l'histoire des lions sera écrite par les chasseurs.


Tout ceci pour dire que la Californie, si enviée fut-elle il y a à peine 10 ans, fait maintenant peine à voir. Et que cette Suisse qui vous fait tant de peine à voir aujourd'hui, sera peut-être enviée dans 10 ans. Ou pas.

Mais en attendant, pourquoi tant de haine à vouloir dénoncer la haine ?

Écrit par : Greg | 07/12/2009

"Pourquoi donc ces paroles, quand elles sont reprises par l'UDC comme argument contre l'adhésion à l'Europe par exemple, deviennent par magie, ou par miracle tout sauf divin, un stéréotype de la pensée étroite, conservatrice et xénophobe de l'extrême-droite, du moins selon tous les opposants à l'UDC ?"

Parce que ce n'est rien d'autre qu'une instrumentalisation politicienne d'une part. D'autre part, parce qu'on peut toujours convoquer les philosophes et les saints les plus encensés, cela ne sera qu'un cache-misère si la pensée que ces citations sont sensées éclairer n'est qu'un appel à l'enfermement collectif et à la méfiance de tout ce qui vient de l'étranger. Intervient aussi le message de St Nikolas et de son interprétation. On peut décider qu'il s'agit d'un appel à la paix entre ennemis d'un même peuple, auquel cas le message de l'UDC est parfaitement contraire à ce principe puisque le vote sur les minarets a poussé la majorité des Suisses à désigner du doigt et à condamner une minorité de Suisses, ou d'habitants de Suisse.

"Si demain l'Islam trouve une voie pacifique à sa réalisation, l'Histoire retiendra de cette votation suisse un faux-pas dû à une peur qui ne se sera pas révélée justifiée. Si par contre l'Islam venait par le future à vouloir imposer ses vues sur le monde, peut-être bien que l'Histoire retiendra de cette votation une sagesse qui sera louée par beaucoup."

Vous exprimez par ces deux questions l'essence de l'opposition entre les 42% de Suisses qui ont voté non et les 58% qui ont voté oui. "SI" est un mot très lourd en politique. Je suis personnellement de l'avis que la politique n'a comme objet que le traitement de la réalité présente et concrète, et non hypothétique et lointaine. Je ne nie donc nullement le fait que l'Islam, dans beaucoup de pays du monde, est dans une phase souvent conquérante, parfois même très violente. J'ai vécu en Turquie, en Egypte et au Maroc, donc je sais ce que c'est que de me faire réveiller à 4 heures du matin par un haut-parleur. Toutefois, je constate qu'en Suisse, nous n'avons pour le moment absolument aucun problème quelconque avec nos musulmans. Ils ont certes construit 4 minarets et projettent d'en construire deux autres, soit. Ils ne mangent pas de porc, soit. Mais où sont les burqas, les excisions, les suicide-bombers, les imams hurlant dans la rue ? Où sont même les menaces de telles horreurs ? Donc, pour 58% de votants, l'Islam va NECESSAIREMENT devenir un énorme problème pour la Suisse. Et pour 42% de votants, l'Islam ne représentant aucun problème quelconque aujourd'hui, il ne convient pas de réprimer si scandaleusement ses pratiquants.

Écrit par : david laufer | 08/12/2009

Rions un peu avec Maurice Dantec :

http://www.mauricedantec.com/article/article.php/article/les-derniers-hommes-libres

Écrit par : Tapioca | 08/12/2009

Monsieur Laufer,

Vous dites:
"Je suis personnellement de l'avis que la politique n'a comme objet que le traitement de la réalité présente et concrète, et non hypothétique et lointaine."
... Et corollaire: le journaliste Émile de Girardin est un béotien lorqu'il dit:
"Gouverner c'est prévoir!"
Ou alors, selon vous, gouverner ne serait pas un acte politique?
Gouvernance sujet difficile! Et si gouverner c'est vraiment prévoir, Albert Camus, lui, pense que c'est voler. Dans Caligula, il dit ceci:
"Gouverner c'est voler! Tout le monde sait cela!"


Monsieur Julien,

Pour vous, cette citation de Marc Vilrouge:
"L'interdit donne de la saveur, la censure du talent."
Alors, s'il vous plaît, censuré!... Le talent me manque terriblement!

Écrit par : Père Siffleur | 08/12/2009

"Gouverner c'est prévoir!"

Merci pour cette citation. Je vous répondrais en opposant le fait de prévoir à celui d'anticiper.

La prévoyance est utile, l'anticipation est du domaine de la fiction littéraire. Entre les deux, il y a une différence que j'identifie comme essentiellement fondée sur la peur. La peur, rapportée au temps (dans quelques années, disent-ils) ou à l'espace (ce qui se passe en Iran, disent-ils encore), provoque un délire d'anticipation : on est certain que les musulmans de Suisse, même une petite partie de ceux-ci, menacent notre paix et notre prospérité par leur désir de conquête à laquelle ils risquent SERIEUSEMENT de parvenir.

La prévoyance dit le contraire. En l'état, il n'y a absolument aucune raison d'avoir peur. Cette absence de raison pousse à penser que l'intégration se passe bien et que toute mesure drastique est inutile, même si un débat est certainement toujours nécessaire.

Rapporté à d'autres sujets, la différence est éclairante. On est tous d'accord que le climat est un problème. Mais pourquoi accepter, aujourd'hui, les propositions les plus radicales d'interdiction complète de l'usage d'énergie fossile ? C'est un rien exagéré, je sais, mais ça révèle la nature du débat. Face à une question de société, surtout si elle est grave, on se doit de réagir avec modération, sans excès, de peur de briser soit la société, soit l'économie, soit les deux. Réagir avec excès cause plus de problèmes que cela n'en résout, et je crois que le débat qui enfle depuis 10 jours est en train de le prouver.

Écrit par : david laufer | 08/12/2009

"l'Islam va NECESSAIREMENT devenir un énorme problème pour la Suisse"! Mais l'Islam dans sa forme actuelle EST UN ENORME PROBLEME pour l'Europe.
C'est le retour de manivel pour l'Europe colonialiste!

Écrit par : Ptitsuisse | 09/12/2009

La question de fond ne devrait-elle pas être: dans quel type de société souhaitons-nous vivre? Une société qui assume les principes dont elle se targue? Ou bien, une société qui a peur de ceux-ci, au moment précis où ils concernent une certaine population, ou groupe ethnique, ou groupe religieux? Car la démocratie était, à l'origine, à propos de droits universels. Des hommes qui n'avaient aucun droit, ni aucun rôle social, si ce n'est celui de subir ce que d'autres décidaient pour eux. La lutte contre la discrimination et les droits humains ne devraient-ils pas concerner, justement, les êtres humains, au-delà des frontières?
Les minarets ne sont que le symptôme d'une société qui se sent envahie, enfermée (ou plutôt renfermée), qui n'a pas le courage d'assumer ce qu'est la démocratie, dans son précepte fondateur... des droits pour tous! Aller dans le sens opposé, en restreignant la liberté de culte (ou presque), à l'encontre de l'ouverture, en se protégeant, tapi en boule, n'est qu'un réflexe d'assiégé!
MAIS DEPUIS QUAND SOMMES-NOUS EN GUERRE?? DEPUIS QUAND DES GENS QUE NOUS COTOYONS TOUS LES JOURS, DANS N'IMPORTE QUEL MILIEU SOCIAL, SONT DEVENUS DES ENNEMIS, AU MÊME TITRE QUE BEN LADEN?
(Au risque de tomber dans le cliché... mais finalement, ne nageons-nous pas déjà complètement dedans?)

Écrit par : keiko | 13/12/2009

"MAIS DEPUIS QUAND SOMMES-NOUS EN GUERRE??"

Vous avez raison de le dire en ces termes car en effet, pour certains, nous sommes en guerre, et ceux qui ne sont pas d'accord sont, paraît-il, de coupables naïfs, des munichois et, somme toute, pire que l'ennemi lui-même. La rhétorique UDC est en train de faire péter la Suisse de l'intérieur, ce qui est toujours très facile à faire mais qui prend des décennies, lentes et douloureuses, à réparer.

Écrit par : david laufer | 13/12/2009

Supposons un instant que nous soyons réellement en guerre. Une guerre d'idéologies dans laquelle le citoyen lambda ne peut aisément trouver un sens. En effet, le réflexe sécuritaire devient naturel, devant des meutres de masse aussi médiatisés que le 11 septembre, Madrid, et les autres tragédies qui marquent à ce jour la lutte entre le fondamentalisme extrêmiste, violent et meurtrier, de certains groupes islamiques, et la domination idéologique et quasi castratrice du monde occidental.
Mais justement, c'est en faisant de cette lutte la nôtre, au su et au vu de tous sur la scène internationale, que nous nous mettons en danger! Les minarets, la Lybie, Mme Calmy-Rey sur Aljazeera (toute "convaincante" qu'elle ait pu être), Freysinger sur Aljazeera... Toutes ces crises mineures viennent juste de pointer du doigt la petite Suisse , tant sur le plan diplomatique qu'au niveau idéologique. Car ce qui reste finalement de la votation des minarets a juste un horrible arrière-goût de... rejet de l'Islam. Et que pourraient alors y voir les groupes extrêmistes?... Un nouvel Etat dans le camp occidental...?
Il paraît improbable que la neutralité suisse soit vraiment d'une quelconque utilité pour lutter contre le terrorisme... n'est-ce pas?

Écrit par : keiko | 13/12/2009

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