14/12/2009

Der Spiegel et Thomas Blatt

Thomas Blatt est l’une des parties civiles dans le procès de John Demjanjuk, accusé d’avoir été garde à Sobibor en 1942-1943 et d’avoir, à ce titre, contribué à la mort violente de dizaines de milliers d’innocents. Ce procès a lieu actuellement à Munich et suscite des critiques nombreuses. On est choqué de voir tant de moyens pour juger un sous-fifre, de surcroît lui-même prisonnier des Allemands et par conséquent contraint dans son macabre métier. Un accusé qui est en outre atteint de leucémie et à peine capable de parler.

 

Mais Thomas Blatt se moque de tout cela. Il vient d’accorder au Spiegel un grand entretien qui détaille l’horreur absolue de ce camp où furent massacrés environ 200'000 personnes jusqu’au célèbre soulèvement de 1943. Il rappelle que si la vue de cet homme souffrant devant ses juges peut sembler révoltante, il n’existe pas d’autres moyens de juger le jeune gardien de camp qu’il fut. Et si Blatt reconnaît qu’il ne peut pas identifier Demjanjuk avec certitude – il y avait cent gardiens ukrainiens comme lui – il est venu à Munich pour une seule raison : « Je me moque bien que Demjanjuk aille ou non prison – c’est le procès qui m’intéresse. Je veux la vérité. »

 

Pour Blatt, il existe une équivalence entre ces deux notions, la justice n’étant que la matérialisation de la vérité. Les notions de bien et de mal, qu’on érige souvent en absolu, sont en réalité assujetties à la notion de vérité. Ce sont de grands mots, mais ces mots ont une valeur inestimable dans notre société de la revanche. Nous avons de plus en plus tendance à gérer toute forme de conflit par le fric et par la compensation, la vérité devenant une sorte de dommage collatéral. Les sommes d’argent définissent qui a raison ou qui a tort, et à quel point. Blatt déclare qu’il ne veut pas de fric, pas de peine de mort. Non, que cela : entendre la vérité.

 

Bientôt, les détails du divorce de Tiger Woods nous apprendront comment le dieu déchu devra – le pauvre idiot – se délester d’une partie conséquente de son milliard au profit de sa blonde épouse – la belle garce. Après ça, on entendra les associations de parents de victimes réclamer des millions à Air France pour le crash du Rio-Paris. Ensuite on verra combien les clients spoliés d’un fonds de l’UBS vont recevoir en compensations diverses. En touchant leurs chèques, il serait utile que tous ces cuistres pensent un peu à Thomas Blatt. Ils comprendraient peut-être que leurs exigeances sont infiniment plus faciles à satisfaire que celles d’un petit vieillard obstiné. Et que des deux, les plus chères ne sont pas forcément celles qu’on croit.

 

02:12 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Je ne connais pas tous les details du proces de John Demjanjuk, mais d'apres ce que j'ai pu lire, de toute maniere, le bonhomme ne doit pas avoir enormement a son compte. Lui demander une compensation financiere serait donc peine perdue.
Mais, plus important que cela, la difference est que, comme vous dites, Thomas Blatt veut la verite. Il s'agit, pour lui, du moins puis-je l'imaginer, de ne pas laisser le temps effacer l'horreur ce ce qui s'est passe par la volonte explicite d'un regime dans lequel beaucoup, a une echelle tres variable evidemment, ont une responsabilite. On ne peut pas appliquer la loi du talion (il faudrait pour cela executer six millions d'Allemands!!!! Completement absurde). Il faut donc une autre forme de justice. Il s'agit de continuer a poursuivre, plus pour le principe qu'autre chose, tous ceux qui, d'une part ont participe a cette horreur, d'autre part sont encore vivants.
Ce proces est celui d'une idee, celui d'une action appuyee sur cette idee.

Les exemples des compensations du fonds UBS ou du vol Rio-Paris entrent, je pense, dans une autre categorie. En effet, en Occident du moins, avec le niveau de vie extremement eleve dont nous jouissons depuis apres la guerre, le facteur risque est devenu insupportable.
Je peux me tromper, mais il me semble que l'homme, une fois ses besoins premiers satisfaits et plus ou moins garantis (nourriture, toit, habits, etc.), commence a se soucier du facteur risque. Plus on est riche et plus le risque devient insupportable. D'ou les assurances pour tout, d'ou le principe de precaution assene a presque toutes les sauces, d'ou les standards imposes sur les produits de consommation. Je ne critique pas cela, mais constate simplement qu'un jouet fait en Chine et contenant du plomb va faire la une des journaux durant des semaines alors qu'il y a encore soixante ans, chaque fabriquant faisait plus ou moins ce qu'il voulait sans etre inquite et les consommateurs acceptaient le risque, faute de choix.
Ces sommes d'argent dont vous parlez s'assimilent, a mon sens, a ce que la justice americaine appelle "punitive damages" par opposition aux "actual damages". En d'autre terme, nous sommes dans un monde ou le risque etant si innacceptable, chaque entreprise est censee mettre tous les dispositifs possibles et imaginables pour prevenir ces risques. Et le prix de ces dispositifs est bien entendu compris dans la facture presentee au client ou au consommateur. S'il y a accident, c'est donc qu'il y a eu negligeance et cela merite punition.
Or, si la negligeance a ete faite par un homme, celui-ci risque son emploi, mais son employeur doit egalement prendre sa part de responsabilite et payer.
Dans le cas de John Demjanjuk, son employeur, et c'est heureux, a fait faillite il y a plus de soixante ans. On ne peut donc demander de compensation financiere.

Écrit par : Carl Schurmann | 14/12/2009

Merci pour ce commentaire éclairant et vrai à bien des égards.

Petit addendum : il est tout de même reproché à Demjanjuk d'avoir été celui qu'on nommait Ivan le Terrible, coupable de l'exécution, à lui seul, de milliers de condamnés dans des conditions particulièrement sadiques, les gardes ukrainiens et lituaniens ayant largement récolté cette réputation durant la guerre. Cela donne à l'attitude de Blatt encore plus de poids me semble-t-il.

En ce qui concerne la notion de risque et de punitive damages, vous avez raison et c'est de ma part un peu léger de faire ces comparaisons. La chose était rhétorique mais un rien maladroite et j'en conviens volontiers. Vous me poussez donc à dire ce que je n'osais pas vraiment dire.

A savoir que l'attitude des familles de survivants de la Shoah m'a souvent révolté par sa cupidité affichée, cf l'affaire des fonds juifs. Or voilà un survivant en personne, un petit Juif polonais de rien du tout, qui habite maintenant en Israël, et qui, par son attitude, tranche d'une manière salutaire en rappelant à tout le monde la valeur et le but ultime de la justice : la quête de la vérité. La vérité, il la connaît, sa quête, c'est d'entendre son ancien bourreau la formuler publiquement. En d'autres termes, il connaît la vérité, mais il a maintenant besoin qu'on la REconnaisse. Et j'ai par conséquent pour mon petit Blatt l'admiration la plus infantile : pour moi aussi, la vérité est le seul absolu indiscutable et satisfaisant. Comme le disent les litigators américains : he won't settle for less. And I sure as hell won't either.

Écrit par : david laufer | 14/12/2009

Il a effectivement ete accuse d'etre Ivan le terrible et a meme passe plusieurs annees dans les couloirs de la mort en Israel apres avoir ete condamne, mais il semblerait que ce ne fut pas le cas. S'il est permis de faire une echelle de l'horreur, il est bien plus bas que Ivan, sans parler des decideurs dont, ironie du sort, seule une poignee a ete jugee et condamnee. Parmis les "grands" du regime, seul Keitel, chef des Armees a ete execute. Les autres ont tous echappe a la justice par le suicide ou, pour les moins importants, par l'evasion.
Mais je vous rejoins sur votre point le plus important, il s'agit ici de faire reconnaitre la verite.
Mais il est un risque pour Thomas Blatt, c'est la deception. Car, en fin de compte, il apparaitra que John Demjanjuk n'est pas un monstre, mais simplement un pauvre type.
Que je sois clair, je ne cherche pas a amenuiser en quoique ce soit ce qu'il a fait (ou, pour pinailler, est accuse d'avoir fait, le jugement n'etant pas encore rendu). Mais souvenons-nous du proces d'Eichmann, autrement plus important que ce petit garde, qui apparu comme un bonhomme comme tout le monde, bon pere de famille, tout sauf le Dracula auquel on s'attendait.
Si la motivation de Monsieur Blatt est la vengeance, il ne sera pas satisfait car, au fond, rien ne changera.
Si, effectivement, comme cela semble etre le cas, il cherche la justice, il sera satisfait. C'est ce que je lui souhaite.

Le personnage de Demjanjuk me fait penser au personnage incarne par Kate Winslet dans Le Lecteur (desole, j'ai juste vul le film et pas lu le livre).
Des gens faibles d'esprit, avec sans doute une echelle de valeurs a revoir (et c'est un euphemisme!) mais, et c'est la que cela devient fascinant, pas necessairement foncierement mauvais.

Je pense souvent que le rappel constant de la Shoah et des autres atrocites du regime nazi, et plus largement les atrocites de tous les regimes totalitaires, passe trop vite sur ce fait. Nous montrer sans cesse les corps squeletiques des prisonniers choque sans doute. Mais je pense que ce qui est le plus impressionnant est de le mettre en rapport avec la personalites des responsables. En effet, si les nazis etaient tous des vampires assoiffes de sang, cela ne poserait pas de problemes. Nous sommes des humains, donc pas de risque de bavures.
Il serait plus interessant, je pense, de faire voir le cote humain, bon, altruiste meme, des bourreaux. Cela demontrerait a quel point ils sont comme nous et que, par ce fait, le risque de derive est toujours la des lors qu'un groupe se croit investi d'une verite absolue, d'une mission sacree auxquelles toutes autres considerations doivent se soumettre.
Je pense par exemple a Karadzic, a ben Laden, a Ahmadinejad, aux commenditaires du genocide rwandais, a la junte du Soudan, aux militants du Hamas ou du Hezbollah, etc.

Écrit par : Carl Schurmann | 15/12/2009

Eichmann n'était probablement pas le monstre qu'on a pensé, mais un cas des plus éclairants : un fonctionnaire obéissant et zélé, soucieux de résultats autant que de promotions. Il eût été parfait dans les postes et télécommunications, sauf que ce fut dans les camps de la mort et que pour lui cela ne faisait presque aucune différence.

Pour Eichmann autant que pour Demjanjuk, il est impératif de lire Les Bienveillantes de Jonathan Littell, le livre le plus instructif que j'ai lu sur le sujet et qui va dans le sens de votre commentaire.

Enfin pour Blatt, il sait déjà qu'il sera déçu et que Demjanjuk ne va pas, à 99% sûr, s'effondrer et reconnaître ses crimes. Mais comme il le dit lui-même, ce qui m'intéresse, c'est le procès.

Écrit par : david laufer | 15/12/2009

"Je pense souvent que le rappel constant de la Shoah et des autres atrocites du regime nazi, et plus largement les atrocites de tous les regimes totalitaires, passe trop vite sur ce fait. Nous montrer sans cesse les corps squeletiques des prisonniers choque sans doute. Mais je pense que ce qui est le plus impressionnant est de le mettre en rapport avec la personalites des responsables."

Le but n'est pas de tirer des leçons de la Shoah, mais d'entretenir la "mémoire" pour éviter que les Allemands ne se rebiffent en disant : - Maintenant, ça suffit on ne paie plus!

Il ne faut pas chercher plus loin.

Écrit par : Gelone | 15/12/2009

Je me permet 2 commentaires :

Premièrement, en se remettant en tête l'expérience de Stanley Milgram sur l'obéissance à l'autorité et autres expériences similaires, il est plus que probable que des bon types aient pu devenir des fonctionnaires de la torture. Et que malheureusement cela continue à être le cas.
C'est d'ailleurs très ennuyeux, parce que si seuls les monstres devenaient tortionnaires le problème serait plus facile à résoudre et gênerait moins notre bonne morale et bonne conscience.


Deuxièmement, les faits sortis de leur contexte original prennent souvent un tout autre éclairage. C'est probablement pour cela que la majorité des citoyens d'Israël ne voient guère d'inconvénients à une politique faite de murs de séparation, destructions d'habitations palestiniennes, colonies, et autres brimades, puisque dans leur contexte ils ne font que se défendre.
Vu d'en dehors, c'est gênant.


Et quand l'homme met l'ingénierie et l'automatisation au service d'usines à transformer jour et nuit des dizaines de milliers de poulets vivants en barquettes de poitrines ou cuisses ou ailes sous cellophane, cela n'émeut personne.

Paradoxale pour le moins, l'humanité de l'Homme...

Écrit par : Greg | 15/12/2009

@Greg:

Je suis entierement d'accord avec votre premier paragraphe.

Par contre, votre deuxieme paragraphe me desole. Comparer la politique d'auto-defense d'Israel avec la Shoah est pathetique. Certes, je ne renie en rien le droit des Palestiniens a leur etat et condamne sans limite la politique de colonisation d'Israel. Mais tout de meme, a moins que je ne me trompe completement, les Juifs d'Allemagne ou des territoires occupes par l'Allemagne durant la guerre ne se sont jamais fait sauter dans les cafes de Berlin ou de Munich en tuant des innocents. C'est une difference majeure.
Le mur de separation construit par les Israeliens a ete extremement efficace dans la reduction des attentats suicide organises par les terroristes palestiniens, actions que rien, pas meme la politique d'Israel, ne peut justifier.

Quan a votre discours sur les poulets de batterie, je suis sur que les survivants des camps seraient ravis de se savoir compares a des poulets.....

Écrit par : Carl Schurmann | 17/12/2009

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