29/12/2009

Les Inrockuptibles et le douloureux amour de la Suisse

Voilà quelques jours maintenant que je me promène tout seul dans Paris. Je ziguezague nonchalamment entre les touristes, les monuments, les crottes, les shopeuses et les arrondissements. Dans le TGV Lyria, je me réjouissais déjà de tout ce que j’allais revisiter et ressentir après tant d’années vécues dans cette ville. Pourtant je m’étonne à ne rien vouloir visiter, me contentant de ces immenses et épuisantes balades qui n’ont d’autre but que de me promener sans même beaucoup regarder autour de moi à part les visages de ceux que je croise et que, probablement, je dévisage avec une gênante impudeur.

 

Dans mon égocentrisme impénitent, tout ce que je vois et tout ce que je ressens me ramène à celui que j’étais, ce garçon de 25 ans qui vivait ici, seul, il y a plus de dix ans. Etudiant puis employé, perché sur une fidèle bicyclette hollandaise achetée 700 francs sur le boulevard Magenta, je me targuais de connaître Paris mieux que les Parisiens eux-mêmes, et c’était vrai. Je l’aimais, cette ville, autant que je méprisais ma petite Suisse, ce pays montagneux, ennuyeux, isolé, trop riche et qui m’embarrassait autant qu’un furoncle au milieu du visage. Vivre à Paris me promettait d’échapper à cette accidentelle citoyenneté. On naît provincial, on devient Parisien, disait le poète. Et je portais cela comme un badge, comme une promesse de bonheur futur.

 

Thomas Hirshorn me rappelle mes propres sentiments passés dans un article du dernier numéro des Inrockuptibles où figure, évidemment, une photo d’une affiche UDC, cette petite swastika à nous. Il y explique ce que j’aurais moi-même pu dire alors : repli, autarcie fallacieuse, richesse douteuse, trop petit et isolé, etc. Avec ses œuvres, Hirschorn a depuis longtemps été rangé dans la catégorie des ennemis et des traîtres à la patrie. En conséquence, il préfère rester à l’étranger et vient nourrir les colonnes d’un papier étranger aussi, creusant le malentendu plus profondément et douloureusement encore.

 

En lisant Hirshorn, je me souviens aussi des raisons qui m’avaient fait quitter la Suisse : cette sensation d’étouffement, de dépression légère et constante que rien ne venait soulager. Cette impression d’inutilité surtout, né dans un monde quasiment parfait où tout ce que l’on me demandait de faire, c’était de perpétuer le système, d’y prendre une bonne place et de ne pas poser trop de questions. J’assimilais cette perspective à l’ennui suprême et m’en étais d’ailleurs ouvert à une amie en Serbie. Celle-ci m’avait regardé avec une sorte de mépris indulgent et m’avait rétorqué : « Je donnerais beaucoup pour qu’on puisse s’ennuyer ici, nous aussi. »

 

Tout a changé depuis mes années parisiennes : Paris, la Suisse, moi-même. Pour ce qui concerne Paris, la vie est devenue deux ou trois fois plus chère et plus difficile ; le boulevard périphérique est aujourd’hui une sorte de mur de Berlin social ; et la boutique Christian Louboutin est une merveille absolue. Pour la Suisse, il faut désormais envisager toute question politique, sociale ou économique sous l’angle de l’honneur ; plus que tout, il faut identifier et haïr ceux qui méprisent le peuple. Pour moi aujourd’hui, j’aime mon pays, bizarre, inclassable et en pleine transformation, secoué de spasmes inquiétants et néanmoins magnifiquement stable depuis des siècles, et beau comme le songe d’un dieu babylonien. Et comme il est douloureux d’aimer la Suisse et de professer simplement un sentiment dont on a fait un instrument de propagande exclusive, de haine et de division.

 

21:49 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (10)

Commentaires

Quel joli papier! Merci DL de tant de sincérité, nous voilà prêts à vous suivre en 2010.
Vos remarques ne prêtent guère à la discussion, ce ne sont pas des arguments mais presque des vers... Comme souvent, la densité de votre conclusion me perd quelque peu et ce que je comprends me donne surtout le sentiment de comprendre ce que je veux bien comprendre. Ici que votre patriotisme, l'amour des siens, a été perverti en nationalisme, la haine des autres, c'est cela?

Emigré lausannois à Paris depuis bientôt 12 ans, c'est avec une grande complicité que je vous lis et j'ai envie de dire, avec le même regard désamorcé, que ce qui fait pour moi l'interêt de Paris, c'est le nombre. Ces 10 millions de franciliens, voilà pour moi le carburant de mon enthousiasme qui dure. Tant d'autres considérations visant à comparer ces deux réalités, vaudoise (qui est très éloignée de la réalité "provinciale française") et parisienne, ont trouvé avec les années tant de nuances que je ne cherche plus à les cultiver, c'est vain. Vain comme in fine le travail répétitif de Th. Hirschorn, qui est passé du cri à la véritable mise en scène de son regard devenu académique.

Pour revenir à cette foule immense des parisiens, je ne veux même pas ici avantager ce nombre ou cette démographie sur celle de la Suisse, car si cette masse me plaît, c'est aussi parce que j'ai la chance de ne pas en être victime vivant dans des conditions privilégiées au coeur de la ville.

Se trouver bien dans son aquarium, c'est une chance que je souhaite à chacun, où qu'il vive! Bonne année!

Écrit par : POLO | 30/12/2009

Moi, j’ai un cousin pour qui Paris a été fatal. Très brillant élève au lycée, très bonne 1ère année de fac. à Strasbourg, il a réussi à convaincre son père que la poursuite de ses études à Paris serait très bénéfique. Paris l’a énormément attiré, pire Paris l’a ébloui. C’était l’époque où les rues des villes de provinces étaient tristes mal éclairées alors que celles de la capitale étaient déjà brillantes de lumière. On s’ennuyait en province, on brillait à Paris comme le disait Sacha Guitry dans son film « Si Paris m’était conté » pour mieux enfoncer le clou et complexer les provinciaux. Jacques Brialy l’explique bien dans ses Mémoires. Originaire d’une famille modeste d’Algérie, il raconte comment en écoutant la TSF il était subjugué par les voix des artistes célèbres parisiens et par les stars de cinéma qu’il visionnait dans le petit cinéma de son quartier. Pour lui un seul objectif, envers et contre tout, atteindre la capital sans moyen , avec l’opposition farouche des ses parents mais avec seul un immense culot qui l’a conduit vers la réussite que l’on sait. Tout le monde n’est évidemment pas Brialy et j’en reviens à mon cousin qui n’a pas eu la même fortune. Ses études rangées au placard, il a commencé à faire de la politique fiction c'est-à-dire du Mondialisme où il a connu des gens fortunés, les réceptions pétillantes, il était ébloui comme des papillons par les milles lumières de Paris contrastant avec les médiocres petites villes de l’Est de la France. Le reste de son temps consistait souvent en des séances de cinéma record de 10heure du matin non stop jusqu’à minuit dans des complexes cinématographiques multiplexes, fréquentant les théâtres, musées, virée fréquentes en moto dans toute la capitale et dans les châteaux de l’ile de France à rêver et ceci durant 7 ans menant en bateau ses parents faisant croire à la fin qu’il faisait un stage chez un avocat !
Tout cela pour dire que Paris à une époque représentait en quelque sorte un miroir aux alouettes pour une certaine jeunesse miroir qui désormais s’est bien oxydé car Paris s’est affadi d’abord par la fuite du petit peuple qui en faisait son pittoresque à cause du prix des loyers de plus en plus exorbitant . Ensuite à cause de la concurrence des autres capitales comme Berlin et la province s’est beaucoup améliorée , la différence s’efface peu à peu . Le monde en général s’uniformise, les particularismes s’estompent. Et l’on dit même que désormais on s’ennuie le soir à Paris et que des villes comme Berlin, New York prennent le relais. Mais le temps efface tout, un jour viendra peut être où Paris sera de nouveau Paris !

Écrit par : hervé | 31/12/2009

@Herve:

"des villes comme Berlin et New York prennent le relais."
N'ayant jamais vecu ni a Paris ni a New York, je suis peut-etre mal place pour vous contredire ici, mais ayant tout de meme un peu voyage et ayant vecu dans differentes villes, je pense que votre remarque est un peu depassee. Cela doit bien faire un demi-siecle au moins que New York a pris le relais de Paris.
Aujourd'hui, c'est au tour de villes comme Shanghai ou je vis actuellement de devenir plus fascinantes.
J'avoue tout de meme n'avoir jamais vraiment aime Paris. Que ce soit une ville superbe, j'en conviens volontiers, mais je n'y ai pas trouve la vibration que j'ai ressenti ici a Shanghai, a Londres, a Beyrouth ou a Bangkok.
Paris est un musee. Superbe, mais un peu mort.
Seul le complexe de superiorite des Francais peut faire encore croire (a un Francais) que le monde envie Paris.
J'ai eu la chance de voir la reconstruction de Beyrouth a la fin des annees 90, celle de Beijing pour les JOs et maintenant celle de Shanghai pour l'expo 2010.
Voila des villes vivantes, dynamiques, audacieuses, vibrantes, ou tout change tout le temps.
A Paris, le dernier a avoir eu de l'audace a grande echelle, c'est Haussmann. Ca ne date pas d'hier.
Vous me direz que le monde entier vient visiter Paris. Normal, un musee, cela se visite.
Y vivre? Comme les artistes francophiles americains? C'est vieux et encore venaient-ils a Montmartre, un petit village charmant aux portes de Paris.
Je crois etre beni d'etre Suisse car, comme dit David, les revers de la Suisse sont tout de suite visibles et poussent au depart. On va decouvrir le monde et ensuite, un jour, calme, on revient decouvrir que la Suisse, en fin de compte, ce n'est pas si mal que ca, qu'on y est bien.
J'ai eu la chance de croiser un grand nombre de Suisses, souvent de cantons dits arrieres comme le Valais, qui habitaient de petits villages perdus. Leur village. Mais avant de s'y installer, ils avaient parcouru le monde durant vingt ans.
Les Francais ne revent pas de voir le monde, ils veulent voir Paris.
Je le leur laisse volontiers.

Écrit par : Carl Schurmann | 05/01/2010

Je ne voulais pas profiter d'une occasion de professer mon amour pour mon pays pour cracher sur Paris, mais Carl, vous visez particulièrement juste. J'adore Paris et je l'adorerai toujours. Cependant, c'est un musée, un musée vivant et attrayant, plein de surprises et de femmes superbes, et il est certainement possible d'y vivre heureux. Mais pour le dynamisme et le souffle d'enthousiasme, circulez, y a rien à voir.

Écrit par : david laufer | 05/01/2010

A Carl

Attention beaucoup de français voyagent et connaissent autre chose que Paris. Je veux bien que des grandes généralités comme "les français ou "les allemands" fassent plaisir a ceux qui font ces grands amalgames car fort simples de pensées mais la réalité est tout autre dans ses détails.
Maintenant la Suisse, je reconnais que c’est un merveilleux pays sur beaucoup de plans sans doute un des plus beau au monde pour celui qui aime les montagnes et vous avez beaucoup de chance d'y habiter. Quelle diversité de paysages et que de possibilités de belles balades à pied, à ski et autres par rapport aux monotones collines que l'on habite souvent ailleurs.
Maintenant je me garderais bien d'émettre des jugements sur la personnalité d'une façon globale des suisses car je trouve cela complètement idiot, chaque individu est différent des autres. Dire que les français ont un complexe de supériorité est très étrange comme si les autres avaient un complexe d'infériorité. Cela tient peut être à notre histoire où effectivement à une époque on était dominants mais le 20ème siècle nous a bien rabaissé le kahé, la défaite de 1940 nous a été fatale, hasard d’une bataille, hasard de l’histoire. Il ne faut pas grand-chose pour tout bouleverser.

L. HERVE

Écrit par : hervé | 05/01/2010

@Herve,

Vous avez parfaitement raison, je me suis laisse emporte avec des generalites.
D'autant que ce complexe de superiorite est plus complexe (sans mauvais jeu de mot) que cela. En France, il est de bon ton de se denigrer, de critiquer la France, etc. Etre fier de la France est ringard au mieux, limite fasciste au pire.
Mais cet esprit d'auto-critique extreme s'accompagne d'une volonte tres repandue de vouloir donner des lecons au monde entier. Auto-proclamee patrie des droits de l'homme, on ne cesse de lire des articles d'"intelectuels" (categorie de la population que seule la France semble avoir - aucun autre pays faisant usage de cette appellation aussi vague que meprisante par defaut envers le reste de la population) tels Alexandre Adler ou BHL qui vont dans un pays passer deux jours et deviennent donc experts en la matiere et expliquer que tout va mal dans ce pays car tel critere considere comme fondamental en France n'est pas respecte. Ayant vecu six ans en Chine, j'avoue etre admiratifs de ces gens qui, en deux jours a Beijing, en savent plus que moi sur ce pays.
Mais en lisant l'article, je vois qu'ils lisent la Chine a travers une grille de lecture bien Francaise. Si on le leur fait remarquer, on retorque illico que ce sont des valeurs universelles.
C'est cela que je considere comme arrogant et, donc, comme relevant du complexe de superiorite.
Mais vous avez raison, je n'aurais pas du faire la generalite.

Écrit par : Carl Schurmann | 06/01/2010

@carl
"On va decouvrir le monde et ensuite, un jour, calme, on revient decouvrir que la Suisse, en fin de compte, ce n'est pas si mal que ca, qu'on y est bien."
La population que vous évoquez me semble bien exister, mais ce sont des juifs errants à la fortune diverse, des arméniens, des libanais, des serbes... de ces gens poursuivis par la guerre et dont leur diaspora a trouvé en Suisse un authentique refuge; vagabonds artistos sur la route des Etats-unis, pour eux la Suisse ressemble à un poste avancé. Sans parler de tous les exilés des enfers fiscaux alentours! Mais ce villageois suisse de souche qui a roulé sa bosse avant de rentrer assagi pour sa retraite, je crois que c'est très romantique comme vision. Des voyageurs il y en a en Suisse comme partout, par contre la population d'émigrés y est particulièrement importante mais ceux-là ne rentreront pas.

Sur le dynamisme de Paris et la grandeur de la France, je remercie M.Hervé pour sa mesure. Ce que j'observe ici dans la capitale, la mutation perpetuelle du tissu urbain et industriel que vit l'Ile de France n'a hélas plus rien de muséale! Paris est un musée, en son centre, en plus d'être le plus important bassin de population en Europe. Ce qui n'enlève absolument rien aux richesses des autres métropoles dans le monde! Vanité des comapraisons disai-je! Et je rêve absolument de découvrir Shangai.

Écrit par : POLO | 06/01/2010

A Carl@

Oui je vois ce que vous voulez dire et que ressentent plus ou moins intuitivement beaucoup de gens est qu’il y a une catégorie d’intellectuels parisiens ou devenus parisiens qui donnent l’impression d’une certaine suffisance , d’une attitude hautaine contenue , l’archétype on pourrait dire est Balladur bien que d’origine turc !! Giscard d’Estaing tellement aristocrate dans ses manières qu’il se sentait obligé de jouer de l’accordéon et de recevoir les éboueux aux petits déjeuners de l’Elysée pour faire un peu plus peuple, échéances électorales obligeant. Beaucoup de ces gens là comme les deux évoqués sortent de l’ENA, création de Michel Debré, école orientée manifestement vers l’élitisme, la tradition des grandeurs françaises. Sans doute que tout cela est dû à cette nostalgie de la magnificence française de l’ancien régime, à l’enseignement de notre histoire , Versailles, Louis XIV , Napoléon et le reste. On en est imprégné à cause en partie des instituteurs, de l’enseignement secondaire. Toutes ces causes réagissent aussi sur la formation des intellectuels qui essayent de prolonger ce qu'il faut tout de même bien avouer une la littérature française qui a toujours tenu un rang particulièrement élevé mais je reconnais que certains de ces intellectuels donnent dans l’impudence. Remarquez que Bernard Henri Levy et je crois quelques autres ont reçu de bonnes tartes à la crème en plein bobinette par les belges nos amis et évidemment cela n’a pu que leur faire beaucoup de bien. !

Luis HERVE

Écrit par : hervé | 06/01/2010

"né dans un monde quasiment parfait où tout ce que l’on me demandait de faire, c’était de perpétuer le système, d’y prendre une bonne place et de ne pas poser trop de questions." C'est vrai qu'on a pas souhaité naître ici ou là. Mon petit coin du Jura nord, je l'aime encore après l'avoir quitter pour le Sud l'Afrique du Sud, durant des décennies. Oh! j'ai rêvé du Jura comme maintenant je rêve du sud. Cependant, de retour en Suisse, "ce pays quasiment parfait", on y est bien vu si on s'insère docilement et avec reconnaissance dans un système protecteur "sans poser trop de questions". J'ai été parfois tentée de m'adapter parce qu'ici, c'est ici. Et c'est vrai, mais le là-bas est aussi ici et c'est ainsi que le monde se construit sans frontière petit à petit. Merci de ce très bon billet. Claire marie

Écrit par : cmj | 07/01/2010

Rêver à un endroit est l'un des plaisirs du voyage et votre commentaire suscite plein d'émotions et de souvenirs chez moi. Comme ce jour où, entendant Francis Lemarque chanter "A Paris" dans les haut-parleurs d'un restaurant de Harlem où je vivais depuis trois mois, je me suis mis à sangloter comme un enfant, moi l'Européen parachuté dans la bouilloire new yorkaise à l'âge de 26 ans. Ou de m'être immobilisé, incapable d'un seul mouvement, en voyant un poster représentant le Léman dans une boutique de Manille. Maintenant ? Je rêve de New York, moins de Manille. Mais j'y ai vécu, et mes souvenirs sont comme des loukoums que je dégusterai pendant de très, très longues années encore.

Écrit par : david laufer | 07/01/2010

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