17/01/2010

TV5 et la ferveur musulmane

Au Caire, j’avais un chauffeur perpétuellement hilare qui s’appelait Ahmed. Un jour il a vraiment failli mourir de rire. Pourtant je n’avais fait qu’une simple suggestion : tous ces hommes que je voyais porter sur le front une étrange marque brunâtre n’étaient-ils pas sujets à la même maladie de la peau ? Tout en frôlant la mort sur les overpass bondés qui traversent le Caire de part en part, Ahmed hoquetait, essuyait ses larmes et répétait ma suggestion en pouffant, tandis qu’Oum Kalsoum hululait dans l’autoradio. « Une maladie ! Mais oui, vous avez raison après tout : c’est la marque des hommes qui prient tout le temps et qui se frottent le front par terre ! Leur maladie, c’est l’Islam ! »

Cette réponse m’avait fait tressaillir. Ainsi ces dizaines de milliers d’hommes passaient-ils suffisamment de temps par jour à prier pour qu’une marque d’usure, parfois purulente, naisse sur leurs fronts. Ahmed, pas très fervent, m’avait aussi confié que beaucoup d’entre eux acquéraient cette marque en frottant délibérément le front sur leur tapis. Dans cette même veine, un chauffeur de taxi s’était un jour arrêté en plein trafic, au milieu d’un pont enjambant le Nil, pour aller faire ses prières, agenouillé sur le trottoir. Impassible dans mon petit costume, j’attendais avec curiosité sous les regards amusés des passants. A son retour, le chauffeur m’avait regardé avec un air bravache, manifestant un mélange indistinct de piété et de chauvinisme. Un truc de tartuffe d’Orient.

Faire des efforts considérables pour passer pour une grenouille de bénitier n’est pas franchement l’assurance d’une bonne intégration sociale par chez nous. D’ailleurs, chez nous, rien d’équivalent n’existe et rien ne vient remplacer ce désir d’afficher, même en mentant un peu, son attachement à la religion, à ses valeurs immatérielles, au consensus qu’elle exige. Ce tartufisme ne fut de loin pas ma seule impression de l’Islam. Après un crèvement de pneu au milieu de la péninsule du Sinaï, trois bédouins en camionette, surgis de nulle part, m’avaient secouru. Sans un mot, ils avaient extrait ma voiture des sables, changé la roue puis s’en étaient allé en refusant vivement l’argent que je croyais leur devoir.

Chrétien très pratiquant à cette époque encore, cette foi si vivante m’avait ébranlé : comment pouvais-je être certain que ces millions de gens adoraient un faux dieu et que j’adorais, moi, le bon ? Et voilà, me disais-je parfois, comment nous vivions notre foi autrefois, même si le christianisme n’est pas une religion du livre. Les images du pèlerinage à la Mecque, le haji, diffusées dans Thalassa me ramènent à ces années : des millions d’hommes et de femmes venus du monde entier, affluant chaque année vers ce lieu saint avec la même détermination que des saumons remontant leur rivière. Parmi eux, des médecins français, des ouvriers indonésiens, des mères de famille algériennes, avec en tête le seul désir d’accomplir un des cinq piliers de l’Islam. Des millions de gens célébrant avec joie le fait de se soumettre ensemble aux mêmes lois morales strictes.

Au Caire, j’avais peu à peu remarqué que la marque brune sur le front était strictement le fait d’hommes de basse condition. Ceux avec lesquels je dînais dans les restaurants chics avaient un front magnifiquement lisse. Il existait donc une incompatibilité non dite et pourtant indiscutable, inéluctable, systématique entre Giorgio Armani et la marque brune. Et de retour dans notre opulente Europe, je vois nos églises un peu vide et les Chrétiens pratiquants que je connais plutôt discrets sur leur dimanche matin. L’accumulation de biens matériels rend la foi difficile d’accès. C’est le coup du chameau dans le chas d’une aiguille, une des paraboles qui m’a le plus découragé dans la Bible. Ça n’est pas non plus un truc de pauvres, mais on essaye de garder ça pour soi. Qu’on y aille ou qu’on n’y aille pas d’ailleurs, c’est la même chose : on n’en parle pas, c’est une question vaguement indiscrète, presque honteuse.

Et de constater que la foi demeure dans les pays musulmans un élément fondamental provoque chez nous des réactions souvent extrêmes. Il y a les laïcs qui condamnent parce qu’ils condamnent toute forme de religion. Il y a les racistes qui condamnent tout ce qui ne leur est pas ressemblant. Il y a les féministes qui condamnent l’asservissement de la femme. Et toute cette vaste confrérie forme une majorité des populations, riches, de la rive septentrionale de la Méditerranée observant avec une méfiance suspecte leurs voisins, pauvres, de la rive sud. Tous ensemble ils assimilent, la conscience tranquille, cette ferveur au fondamentalisme. Ils ressentent aussi une certaine forme de jalousie devant l’expression d’une si puissante vitalité spirituelle face à nos églises désertées. Et cette indicible jalousie, mariée à une peur fantasmée, vient parfaire le vieux mécanisme de la méfiance, puis du rejet, puis de la guerre.

09:53 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Or donc, les religions monothéistes récentes basent leur recrutement sur la promesse d'un paradis éternel futur, et comme si cela ne suffisait pas elles rajoutent la menace d'un enfer lui aussi éternel.

Ces religions édictent un art de vivre qui s'il est respecté sera récompensé par le paradis, sinon gare à vous.

Que les gens aient la foi en un dieu ou pas, en un paradis ou pas, c'est leur choix personnel. Jusque-là tout va bien.
Par contre, a partir d'une certaine masse critique, ou de par les règles de l'art de vivre menant au paradis, certaines personnes ayant cette foi personnelle se sentent dans l'obligation de convertir les autres. Là commencent les problèmes. Et cela dure depuis longtemps.

Autre réflexion : le pari de Pascal. Faussé qu'il est dans sa logique, il pousse bien de pauvres gens à rester pauvres, et je ne parle pas sur un plan financier, parce que de bien intentionnés manipulateurs leur font croire que rester pauvre est la voie du paradis.

Faites don de vous, surtout à nous autres qui délivrons la parole de dieu, qu'ils disent. Mouais. Au moins, à la loterie romande vous savez quelle part de dons est effectivement redistribuée sous forme de récompenses, mais en religion il faut une sacrée foi, carrément aveuglante, pour croire les manipulateurs. Qui eux n'attendent pas la mort pour se faire un paradis, ils se le font de leur vivant sur le dos des autres.

Car c'est là que la logique coince : dans la dualité tout ou rien du paradis et de l'enfer, de la vie sainte ou hérétique. Or, dans la vie, la dualité est très souvent une mauvaise approximation; entre le noir et le blanc il y a une infinité de nuances de gris.

Et dans toutes ces nuances de gris, il y a de nombreuses manières de faire de sa vie une belle vie, respectueuse des autres vies, et il n'y a nul besoin de la foi pour cela. Malheureusement même, bien au contraire, la foi est souvent un obstacle pour de nombreuses personnes qui s'interdisent elles-mêmes certaines réflexions parce que de facto considérées comme hérétiques.

Pour moi, une foi par trop inébranlable est donc la garantie de l'aveuglement à certaines nuances. Et cela est bien évidemment valable pour ceux dont la foi inébranlable est l'athéisme, entre autre.

La foi, comme bien d'autres croyances, permet d'éviter de prendre rendez-vous avec soi-même devant un miroir, et se demander quels choix faire pour changer sa vie afin d'en être plus heureux, tout en participant au bonheur des autres. Et c'est bien dommage, car sinon il y a de bonnes chances pour que le paradis sur Terre existerait depuis longtemps, si nous y mettions vraiment du notre...

Quant à la ferveur du grand nombre, cela se rapproche souvent de l'hystérie collective, que ce soit en religion ou en sport, une foule en délire transforme ses participants. C'est un mécanisme connu et étudié, et je ne vois donc pas de raison à éprouver de la jalousie face à la grande ferveur religieuse des participants à un pèlerinage, tout comme je ne puis éprouver de jalousie face à la ferveur identitaire d'une nation qui vient de gagner le mundial et fait une fête de tous les diables sur les Champs-Elysées, par exemple...

Sur ce, à chacun sa liberté de penser et de réfléchir.

Écrit par : Greg | 17/01/2010

J'ai du rater un épisode, mais je n'ai pas bien compris ce que TV5 venait faire là-dedans. Cela étant, j'approuve à 100% le commentaire de Greg. Il n'y a d'ailleurs pas que la religion ou le sport qui déclenchent l'hystérie collective de foules en délires. La politique aussi. Et parfois elle se mêle de religion, pour le plus grand malheur de ceux qui se trouvent dans les environs.

Écrit par : Philippe Souaille | 17/01/2010

Si les riches ont le front moins abîmé, c'est peut-être parce qu'ils prient sur des tapis. Il ne faut pas médire des riches. Mais sur le fond, je pense que vous avez plutôt raison, que l'Occident regarde avec un sentiment mêlé d'effroi des civilisations qui pensent avoir résolu le problème de la vie et de la mort, alors que l'Occident est toujours à chercher une solution technique au problème, sans l'avoir réellement trouvée. Il faudra que j'en parle, sur mon blog, car je pense que cela a une relation, au-delà des problèmes liés aux conflits sociaux ou mondiaux, avec ce que Maurice Dantec a déclaré un jour à la télé, comme quoi il avait lu Corbin et ce qu'il détestait, c'était justement le côté gnostique de l'Islam, sa relation avec des concepts détachés des propriétés constantes de la matière, pour ainsi dire.

Écrit par : Rémi M. | 18/01/2010

"Et de constater que la foi demeure dans les pays musulmans un élément fondamental provoque chez nous des réactions souvent extrêmes. Il y a les laïcs qui condamnent parce qu’ils condamnent toute forme de religion. Il y a les racistes qui condamnent tout ce qui ne leur est pas ressemblant. Il y a les féministes qui condamnent l’asservissement de la femme. Et toute cette vaste confrérie forme une majorité des populations, riches, de la rive septentrionale de la Méditerranée observant avec une méfiance suspecte leurs voisins, pauvres, de la rive sud. Tous ensemble ils assimilent, la conscience tranquille, cette ferveur au fondamentalisme. Ils ressentent aussi une certaine forme de jalousie devant l’expression d’une si puissante vitalité spirituelle face à nos églises désertées. Et cette indicible jalousie, mariée à une peur fantasmée, vient parfaire le vieux mécanisme de la méfiance, puis du rejet, puis de la guerre."

Parfaitement d'accord avec vous!

Merci pour votre billet.

Écrit par : Inside | 18/01/2010

Le problème est toujours le même depuis que Dieu existe ! Il y a les authentiques croyants ceux qui ont ma foi du charbonnier et ceux qui font des grimaces , les tartuffes qui sont beaucoup plus nombreux.
Les vrais croyants sont plus nombreux dans les pays sous développés que chez nous parce qu’ils sont en retard dans leur développement économique et culturel car non au faits des connaissances scientifiques qui taraudent nos certitudes chrétiennes. En quelques sortes nous sommes victime de ce reliquat d’obscurantisme qui caractérise les sociétés peu évoluées qui importent chez nous les plus défavorisés.
Viennent ensuite les esprits tordus , les tartuffes en tout genre qui constituent une dangereuse minorité agissant utilisant l’aubaine de la foi renaissante pour essayer d’imposer des velléité d’hégémonie dans les pays qu’ils occupent sournoisement et où ils espèrent faire main basse politiquement puisque en islam le spirituel se confond au temporel.
Et les manifestations outrancières de prières dans les rues en bloquant la circulation piétonnière et parfois automobile avec interdiction de filmer est carrément du prosélytisme et de la propagande et je dirais même de l’agressivité si caractéristique des magrébins
Que cela entrainera plus ou moins rapidement des réactions de défense de la chrétienté n’est pas impossible avec peut être des guerres ethniques en perspective.
C’est tout de même incroyable qu’il faille de nouveau se coltiner la bigoterie de gens en retard alors que chez nous on s’en est débarrassé grâce à nos philosophes des lumières.
Et d’ailleurs il n’est même plus question de débattre du problème de fond : est-ce que Dieu existe vraiment, est-ce que les 21 vierges qu’attendent avec impatience la plus parts des kamikazes a la moindre possibilité d’être vrai. Non tout est occulté. On revient aux plus sombres époques du passé où lorsque l’on évoquait le moindre doute sur les inepties religieuses on était condamné à la torture, au bucher Aller il faut remettre ça , recommencer tout le boulot des Voltaire, Diderot , D’Alembert Renan et j’en passe. Combien de dizaine d’années avant un nouvel assainissement des mortelles illusions !?

HERVE

Écrit par : hervé | 21/01/2010

"je dirais même de l’agressivité si caractéristique des magrébins"

Excusez-moi j'ai fait une faute d'appréciation il faut lire "je dirais même de l'agressivité si caractéristique de certains magrébins"

J'ai fait un amalgame ce qui est dangeureux et injuste. On trouve de tout chez tout le monde.

HERVE

Écrit par : hervé | 21/01/2010

Oui, on croyait que tout le monde allait adhérer à la philosophie de Voltaire, qu'il suffisait de la diffuser, et puis finalement, certains pensent toujours que Voltaire avait ses limites, que son théisme était un peu abstrait. On a beau faire, on a beau dire, Voltaire apparaît comme limité, apparaît comme ne résolvant pas certaines énigmes de l'existence. On ne convainc pas en disant, comme il le faisait, que ces énigmes sont impossibles à résoudre. L'être humain continue à chercher, et si on lui dit qu'aucune réponse nouvelle n'est possible, il tend à s'attacher de nouveau aux anciennes.

Écrit par : Rémi M. | 24/01/2010

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