31/01/2010

Jerusalem Post et les minarets

L’honneur des 57,5% de Suisses opposants aux minarets est sauf. Le résultat d’une enquête VOX vient de prouver ce qu’ils hurlaient depuis des semaines : non, ils n’ont rien contre les musulmans ; oui, ils voulaient donner un signal clair à l’Islam radical. Ah bon, on souffle, tout cela n’était donc pas du racisme mais un sursaut républicain face à la haine barbue. Peu importe que plus de 15% de ce mêmes votants aient menti sur leurs intentions de vote, rendant du même coup cette enquête idiote et inutilisable.

On aura rarement vu vainqueurs si embarrassés par leur victoire, tout étonnés, presque ahuris, de la soudaine attention que le monde leur porte, passant leur temps à se justifier et à marteler que le résultat du vote est indépassable, que la discussion est close. Tandis qu’elle vient tout juste de commencer. En effet, dès le choc du 29 novembre, d’autres pays se sont lancés sur ce thème avec plus ou moins de bonheur, en quête de vague électorale. Aussitôt on a évoqué des sondages trompettants le réveil des peuples méprisés par les bureaucrates gauchistes et les technocrates arrogants, ou l’inverse.

Freysinger peut désormais se royaumer avec ses habituels rires étouffés – qui sont sa seule réponse à toute question – dans sa position rhétorique du moi-je-sens-ce-que-veut-le-peuple. Mais peut-être serait-il moins prompt à évoquer un autre sondage dont le résultat est moins claironnant, moins confortable et certainement moins prévisible aussi : à la question de savoir s’ils voulaient imiter les Suisses et leur opposition aux minarets, 43% de Juifs israëliens religieux ont répondu non, contre 28% qui ont répondu oui. Et plus on va vers les groupes orthodoxes, plus la proportion de oui diminue.

Deux mois plus tard, on continue donc de parler de notre vote du 29 novembre et toujours plus loin de chez nous. Bientôt les Français seront peut-être appelés à voter sur la burqa, une décision politique prise par la majorité gouvernementale aux premiers jours de décembre. Dans toute l’Europe, on s’agite et on fourbit en tenant la partition que nous avons écrite. Les quelques milliers de barbus et de burqas qui hantent le continent n’ont qu’à bien se tenir. Et c’est là que le sondage israëlien prend toute sa valeur. Car en Israël, la question de l’islamisme radical est tout sauf rhétorique. Elle tue, tous les jours. Toute décision politique en la matière est ancrée dans une obligation d’efficacité pratique qui donne à nos discussions, entièrement fondées sur des hypothèses, la pleine mesure de leur ridicule.

On ne va pas soupçonner les Juifs israëliens de sympathie avec l’Islam. Encore moins va-t-on les accuser – crime suprême chez nous semble-t-il – de naïveté ou de mener une politique munichoise face à l’imminence supposée de l’attaque, bien au contraire. Les Juifs orthodoxes d’Israël savent fort bien ce que signifie l’Islam radical et le lui rendent souvent fort bien. Ainsi, s’ils refusent d’interdire la construction de minarets, il faudra bien comprendre que ceux-ci ne représentent en aucun cas une menace. Pour ces Juifs, le radicalisme islamiste ne passe pas par ces symboles secondaires. Les minarets, nous disent-ils en creux, ce n’est rien et il est vain de les interdire, quel que soit le but recherché. Et c’est pourtant ainsi que nous avons entamé cette discussion importante, en la condamnant aussitôt par un vote agité, mal informé et inefficace.

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24/01/2010

Le Times et les super-riches anglais à Genève

Il m’arrive de me demander si la Suisse moderne n’est pas une création de l’Angleterre. Que serions-nous en effet si Byron et ses petits copains n’avaient pas découvert les Alpes au XIX siècle, déclenchant une passion mondiale pour notre pays. Passion qui nous obligea à construire pour tous ces visiteurs des palaces, des chemins de fer et des routes, à les nourrir de chocolat et à leur donner l’heure, même sur un glacier, à restaurer nos châteaux et nos vieilles villes, mais aussi à éduquer leurs enfants et à gérer leur fortune.

Or j’apprends que ce petit conte est en train de se répéter. Dans un article très détaillé paru dans le Times de Londres, la journaliste Kate Walsh, non sans quelque aigreur, raconte les destins de quelques professionnels de la finance qui sont en train de fuir la City et sa nouvelle taxe sur les bonus pour rejoindre la rive nord du Léman. C’est bien moins romantique que le Prisoner of Chillon, surtout lorsque Kate explique les motivations de ces jeunes loups. Evidemment il n’y en a qu’une : le pognon. Voilà des jeunes gens pour lesquels il importe peu de savoir où se trouve leur bureau, tant que le fisc les rase de pas trop près.

Ils viennent à Genève pour des raisons dont la journaliste se méfie avec un mélange de jalousie et de compassion pour sa chère capitale trahie avec tant de légèreté : l’air pur, la sécurité, la stabilité institutionnelle, la proximité des Alpes. Mais aussi la proximité de l’aéroport, un avantage énorme dont tous les Londoniens fraîchement genevois parlent avec enthousiasme. Alors, se demande Kate, est-ce que l’avantage principal de Genève réside dans le fait qu’on peut en partir si facilement ? Restent les avantages fiscaux évidents, liés à la situation géographique et le fait Genève est déjà une place financière internationale.

Il y a aussi les raisons pour lesquelles ces financiers quittent Londres. C’est là que ça devient intéressant car il ne s’agit plus seulement de pognon. Un gérant de hedge-fund qui vient de s’installer à Zoug explique par exemple que l’aspect fiscal est essentiel mais pas unique. Pour lui, Londres a cessé de devenir intéressante depuis que tout y est trop cher. Et tout y est trop cher depuis que Londres a décidé de ne plus faire que des services financiers. La France et l’Allemagne sont encore des puissances industrielles et manufacturent des biens. L’Angleterre a depuis longtemps vendu Rolls-Royce et Jaguar et tout le reste à des Allemands ou des Chinois. Un pari qui se révèle donc perdant.

Mais on peut aussi voir les choses différemment. L’Angleterre a été la première puissance européenne à tourner le dos à l’industrie lourde en préférant les métiers de service. Aujourd’hui elle est la première à rencontrer les limites de cette option stratégique prise sous Thatcher. Connaissant sa légendaire vivacité, on peut en déduire qu’elle sera également la première à imaginer un nouveau modèle de développement économique, puisque, même si l’industrie lourde leur offre aujourd’hui une certaine sécurité, il y a peu à parier que cela soit le futur de l’Allemagne et de la France face à la Chine.

Il existe un autre corollaire à cette immigration des super-riches anglais en Suisse. On peut se demander qui sont ces individus qui suivent le capital flottant sans aucune considération pour leur environnement immédiat. Ce ne sont probablement pas les plus créatifs et les plus déontologiques parmi les employés de la finance mondiale. En les voyant partir, Londres se débarrasse aussi d’une population qui, sur nos rivages, viendra faire exploser un marché de l’immobilier déjà saturé sans pour autant apporter à l’économie local une once de vitalité. Ils ne sauront que reproduire les bulles successives qu’ils ont contribué à créer à Londres : immobilières, spéculatives, boursières, etc. 

Pour nous, c’est un apport immédiat de capitaux dans une période plutôt complexe, et c’est donc bienvenu. Mais il n’est pas certain que nous y gagnions sur le moyen et le long terme. Contrairement à ce qu’affirment nos critiques, la Suisse n’est pas un paradis fiscal. La finance représente 14% de notre PIB et notre économie, heureusement, repose encore largement sur une manufacture de grande qualité. Or cette immigration porte en elle la croissance future, potentielle, d’un nouveau pan de notre industrie financière vers des zones toujours plus risquées et spéculatives, des genres où la Suisse n’a jamais excellé, on l’a vu récemment. En attendant et dans notre plus pure tradition nationale, souhaitons la bienvenue à ces nouveaux venus. Qu’ils se sentent ici chez eux. En tout cas, jusqu'au prochain changement de loi fiscale.

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17/01/2010

TV5 et la ferveur musulmane

Au Caire, j’avais un chauffeur perpétuellement hilare qui s’appelait Ahmed. Un jour il a vraiment failli mourir de rire. Pourtant je n’avais fait qu’une simple suggestion : tous ces hommes que je voyais porter sur le front une étrange marque brunâtre n’étaient-ils pas sujets à la même maladie de la peau ? Tout en frôlant la mort sur les overpass bondés qui traversent le Caire de part en part, Ahmed hoquetait, essuyait ses larmes et répétait ma suggestion en pouffant, tandis qu’Oum Kalsoum hululait dans l’autoradio. « Une maladie ! Mais oui, vous avez raison après tout : c’est la marque des hommes qui prient tout le temps et qui se frottent le front par terre ! Leur maladie, c’est l’Islam ! »

Cette réponse m’avait fait tressaillir. Ainsi ces dizaines de milliers d’hommes passaient-ils suffisamment de temps par jour à prier pour qu’une marque d’usure, parfois purulente, naisse sur leurs fronts. Ahmed, pas très fervent, m’avait aussi confié que beaucoup d’entre eux acquéraient cette marque en frottant délibérément le front sur leur tapis. Dans cette même veine, un chauffeur de taxi s’était un jour arrêté en plein trafic, au milieu d’un pont enjambant le Nil, pour aller faire ses prières, agenouillé sur le trottoir. Impassible dans mon petit costume, j’attendais avec curiosité sous les regards amusés des passants. A son retour, le chauffeur m’avait regardé avec un air bravache, manifestant un mélange indistinct de piété et de chauvinisme. Un truc de tartuffe d’Orient.

Faire des efforts considérables pour passer pour une grenouille de bénitier n’est pas franchement l’assurance d’une bonne intégration sociale par chez nous. D’ailleurs, chez nous, rien d’équivalent n’existe et rien ne vient remplacer ce désir d’afficher, même en mentant un peu, son attachement à la religion, à ses valeurs immatérielles, au consensus qu’elle exige. Ce tartufisme ne fut de loin pas ma seule impression de l’Islam. Après un crèvement de pneu au milieu de la péninsule du Sinaï, trois bédouins en camionette, surgis de nulle part, m’avaient secouru. Sans un mot, ils avaient extrait ma voiture des sables, changé la roue puis s’en étaient allé en refusant vivement l’argent que je croyais leur devoir.

Chrétien très pratiquant à cette époque encore, cette foi si vivante m’avait ébranlé : comment pouvais-je être certain que ces millions de gens adoraient un faux dieu et que j’adorais, moi, le bon ? Et voilà, me disais-je parfois, comment nous vivions notre foi autrefois, même si le christianisme n’est pas une religion du livre. Les images du pèlerinage à la Mecque, le haji, diffusées dans Thalassa me ramènent à ces années : des millions d’hommes et de femmes venus du monde entier, affluant chaque année vers ce lieu saint avec la même détermination que des saumons remontant leur rivière. Parmi eux, des médecins français, des ouvriers indonésiens, des mères de famille algériennes, avec en tête le seul désir d’accomplir un des cinq piliers de l’Islam. Des millions de gens célébrant avec joie le fait de se soumettre ensemble aux mêmes lois morales strictes.

Au Caire, j’avais peu à peu remarqué que la marque brune sur le front était strictement le fait d’hommes de basse condition. Ceux avec lesquels je dînais dans les restaurants chics avaient un front magnifiquement lisse. Il existait donc une incompatibilité non dite et pourtant indiscutable, inéluctable, systématique entre Giorgio Armani et la marque brune. Et de retour dans notre opulente Europe, je vois nos églises un peu vide et les Chrétiens pratiquants que je connais plutôt discrets sur leur dimanche matin. L’accumulation de biens matériels rend la foi difficile d’accès. C’est le coup du chameau dans le chas d’une aiguille, une des paraboles qui m’a le plus découragé dans la Bible. Ça n’est pas non plus un truc de pauvres, mais on essaye de garder ça pour soi. Qu’on y aille ou qu’on n’y aille pas d’ailleurs, c’est la même chose : on n’en parle pas, c’est une question vaguement indiscrète, presque honteuse.

Et de constater que la foi demeure dans les pays musulmans un élément fondamental provoque chez nous des réactions souvent extrêmes. Il y a les laïcs qui condamnent parce qu’ils condamnent toute forme de religion. Il y a les racistes qui condamnent tout ce qui ne leur est pas ressemblant. Il y a les féministes qui condamnent l’asservissement de la femme. Et toute cette vaste confrérie forme une majorité des populations, riches, de la rive septentrionale de la Méditerranée observant avec une méfiance suspecte leurs voisins, pauvres, de la rive sud. Tous ensemble ils assimilent, la conscience tranquille, cette ferveur au fondamentalisme. Ils ressentent aussi une certaine forme de jalousie devant l’expression d’une si puissante vitalité spirituelle face à nos églises désertées. Et cette indicible jalousie, mariée à une peur fantasmée, vient parfaire le vieux mécanisme de la méfiance, puis du rejet, puis de la guerre.

09:53 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (7)