07/02/2010

ITV et le Pacte du Granita

Les secrets n’ont pas la vie facile ces jours-ci. Le bancaire, par exemple, est en train de passer un très mauvais quart d’heure, qui risque d’ailleurs d’être aussi le dernier. Mais il n’est pas seul. En Angleterre, le secret le mieux gardé de l’histoire politique d’après-guerre va très prochainement sauter. Comme les Anglais sont perfides, il ne va sauter qu’à moitié, laissant l’autre moitié dans l’ombre d’où, probablement, elle ne sortira jamais. Ce secret, c’est le Pacte du Granita, et celui qui va le faire sauter, c’est le Premier ministre Gordon Brown. A trois mois des élections générales, on comprend que ce geste n’a rien de gratuit.

Le Granita était un restaurant du quartier bobo d’Islington, au nord de la City. On raconte qu’un soir de 1994, deux jeunes politiciens de talent s’y sont retrouvés pour une petite bouffe. Gordon Brown et Tony Blair, alors dans l’opposition, avaient deux ou trois choses à régler avant de monter à l’assaut de Downing Street. Le leader de leur parti, le Labour, venait de décéder subitement. Il fallait donc nommer au sein du Labour un nouveau premierministrable. Le Labour était dans l’opposition depuis l’arrivée de Thatcher en 1979 et John Major, successeur de Thatcher, semblait relativement facile à battre.

Brown et Blair étaient les deux têtes pensantes de ce parti, à l’époque en totale déconfiture idéologique. Le Labour n’avait pas su se relever de la destruction des grèves de mineurs et des mises à pied des syndicats, pari audacieux que Thatcher avait remporté haut la main dans les années 80. Il peinait à trouver la parade et promenait une image de vieux marxiste sympathique, convaincu mais dépassé par les événements. Brown et Blair savaient qu’ils avaient les idées, le programme et suffisamment de volonté pour réformer le parti et conquérir le pouvoir. Mais ils étaient deux, et c’est un de trop.

Au Granita, la discussion entre les deux amis rivaux fut assez simple : Blair, mieux rompu au jeu des médias, devait remporter la partie et laisser à Brown un poste aux responsabilités élargies. Une fois son pouvoir assis, il quitterait Downing Street après quelques années au profit de Brown. Pas de papier, un pur « gentlemen’s agreement » à l’anglaise, c’était cela, le Granita Pact. On connaît aujourd’hui l’écart sidéral qui existe entre ce qui avait été convenu ce soir-là – mais s’étaient-ils vraiment compris ? – et ce qui s’est finalement passé.

Après avoir mené avec un succès historique la révolution du New Labour, un concept très simple qui signifiait qu’on pouvait pleurer sur les pauvres tout en s’en foutant plein les poches, Tony Blair se retrouvait donc à Downing Street en 1997. Qu’il ne quittera qu’en 2007, après trois victoires aux législatives. Dix années durant lesquelles Gordon Brown et lui s’entredéchireront et, en dépit d’une collaboration très fructueuse, nourriront une haine mutuelle difficilement exprimable. Surtout Gordon Brown, surnommé par la presse « The Dour Scott », ou, librement, l’éteignoir écossais, incapable, avec son œil de verre, son accent et ses manières lourdes, de contrer le politicien le plus magnétique de sa génération.

Tout cela vient de prendre une tournure plus dramatique encore depuis que Gordon Brown a décidé de sortir du bois et de raconter sa version des événements. Car ni Blair, ni Brown n’avaient jamais confirmé l’existence de ce pacte. Cherie Blair – la Elena Ceausescu de la Tamise – avait même qualifié cette histoire de ridicule. Depuis 15 ans, tous les six mois, un journaliste ou un chroniqueur arrive avec un scoop qui confirme ou qui dément la légende. Et voilà Brown, enfin, qui met les pieds dans le plat, et qui affirme, dans une interview qui paraîtra bientôt sur la chaîne ITV : oui, le Pacte du Granita a bien eu lieu.

Quel but recherche Brown ? D’une part, il est éternellement à la cherche d’une revanche contre Blair, l’homme qui lui a volé, pense-t-il, quatre années de pouvoir. On le savait, Blair est amoral, égocentrique et obsédé par le pouvoir. Mais là, la source est autrement plus crédible. L’autre but recherché par Brown, c’est de paraître moins rigide et plus émotif. Son histoire d’ami trahi doit lui apporter la sympathie d’un électorat découragé qui ne voterait Conservateur que pour ne pas voter Labour. Electoralement, le subtexte pourrait être assez efficace parce que l’aveu de Brown résonne aussi comme celui que l’Angleterre des années 2000 pourrait se faire à elle-même : ayant cru avec sincérité à la croissance économique, elle se retrouve sur le carreau, trahie par des banquiers indélicats qui se paient des bonus énormes en pleine crise. Pourtant, Blair doit bien se marrer : on continue à ne parler que de lui.

 

21:46 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

"A trois mois des élections générales, on comprend que ce geste n’a rien de gratuit (...) L’autre but recherché par Brown, c’est de paraître moins rigide et plus émotif. Son histoire d’ami trahi doit lui apporter la sympathie d’un électorat découragé qui ne voterait Conservateur que pour ne pas voter Labour."

C'est Machiavel revu et corrigé par Ménie Grégoire, dans une tragédie dont tout le monde se fout éperdument. Et c'est un euphémisme ! Pfffffff... :o)

Et pour court-circuiter le BNP, il prévoit quoi votre Clausewitz de courrier du coeur ?

Écrit par : Ooooops.ch | 08/02/2010

Je vous concède que d'ici, ça n'a apparemment que peu d'importance. Mais ce sont ces petits événements à très forte charge émotionnelle qui peuvent faire basculer les élections. Et comme il s'agit d'élections cruciales en Angleterre, qui est elle-même l'un des déterminants de notre avenir économique proche, la chose n'est pas parfaitement anodine.

Quant au BNP, même s'il parvient à réaliser de jolis scores localement, il n'est pas encore - hélas - une préoccupation majeure au niveau des législatives. Mais on verra cela au final.

Écrit par : david laufer | 08/02/2010

Blair et Brown se disent travaillistes c »est à dire socialistes à la sauce anglaise mais ils feraient mieux de changer de nom car ils sont socialistes comme moi je suis pape. Ils ont finalement continué la politique libérale et capitaliste de madame Thatcher pour le plus grand bien de l’Angleterre d’ailleurs.
Je me souviens qu’une fois alors que la France pour son plus grand malheur était ancrée à Gauche , Blair était venu faire une allocution devant l’Assemblée nationale et avait dit devant un parterre de députés médusés à majorité socialiste qu’il n’y avait pas une économie de gauche ou une économie de droite mais qu’il n’y avait qu’une bonne économie ! Et combien il avait raison. Cela prouvait qu’il était travailliste que du bout des ongles. Et j’aimerais bien qu’on me site un régime de gauche qui ait réussi au 20ème siècle évidemment les régimes communistes sont hors concours ! Les socialistes avec leur vieille lune n'ont plus rien à dire car on mène un pays qu'avec une unique et bonne économie valable pour tous les pays du monde . Alors le Labour les travaillistes les socialistes basta!
Quant à la dispute entre Blair et Brown pour un européen moyen ce problème ne le touche pas beaucoup et personnellement j’ai une préférence pour Blair. Qu’il ait comme madame Thatcher préféré l’option de la désindustrialisation de l’Angleterre pour les services et la finance est certainement une très grave erreur.

HERVE

Écrit par : hervé | 12/02/2010

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