14/02/2010

France 2 et le Tribunal révolutionnaire

En plein dans la lecture des lettres de Céline dans la Pléiade, j’ai été hier soir sujet à d’inquiétantes hallucinations. Dans ses lettres des années 30, postérieures aux publications du Voyage et de Mort à crédit, Céline bascule définitivement dans une sorte d’hystérie idéologique identitaire, aidé en cela par tant d’autres intellectuels français anti-dreyfusards, anti-presque-tout en réalité. En voici un extrait nécessaire, tiré d’une lettre de 1938 :

«  Le Juif n’explique pas tout, mais il catalyse toute notre déchéance, toute notre servitude, toute la veulerie râlante de nos masses, il ne s’explique lui, son fantastique pouvoir, sa tyrannie effarante, que par son occultisme diabolique, dont ni les uns ni les autres ne voudraient être conscients. Le Juif n’est pas tout mais il est le diable et c’est très suffisant. (…) Il n’y a d’antisémitisme réel que le racisme, tout le reste est diversion, babillage, escroquerie (genre Action Française), noyade du poisson. Bien sûr que le Blanc est pourri ! (…) Mais le Juif a su gauchir cette pourriture en sa faveur, l’exploiter, la canaliser, l’exalter. (…) Racisme ! Racisme ! Racisme ! Tout le reste est imbécile. J’en parle en médecin. »

Les années 30 me fascinent, je l’ai souvent écrit ici, par les nombreux parallèles qu’on peut tirer avec la présente époque. Mais la violence incantatoire de Céline, la tête farcie de mythes et de pseudo-science, fait aussi penser aux réquisitoires de 1793 où la méfiance le dispute au mensonge. C’est exactement le même ton emphatique, le torse bombé et le doigt levé qu’on croit alors entendre et on lui mettrait volontiers une perruque et des bas de soie. Il suffit de remplacer Juifs par nobles, et le tour est joué. On y touche ainsi du doigt les plaies que la Révolution a creusées au cœur même de la société, faisant éclore des divisions et des haines mutuelles qui ne se sont jamais que provisoirement refermées, attendant la moindre occasion pour renaître dans la bouche d’un opportuniste en mal de pouvoir.

C’est pour cela qu’hier soir, affalé après le dîner sur mon sofa, sirotant un verre de Côtes du Rhône, j’ai cru halluciner en voyant le spectacle offert par France 2 dans l’émission de Ruquier. Invité, BHL se retrouvait face à deux vieux ennemis, Erics Zemmour et Nolleau, les flingueurs en chef du service public. Servile, Yann Moix cirait les pompes de Chemise, Cul étant restée à la maison. En face, les deux bonhommes tiraient sur BHL avec une férocité telle qu’ils en parvenaient presque à rendre le gaillard sympathique. Il faut laisser toutefois à BHL ses trente ans de pratique médiatique, toujours souriant, jamais offusqué, rabattant les caquets, bref, un caractère de premier plan pour le film Ridicule.

Et j’hallucinais parce que Zemmour, BHL et Moix, avec Arno Klarsfeld en basso continuo, n’échangaient de coups manifestement que pour la galerie, chacun campant un rôle bien précis et s’y tenant avec une discipline de fer et une totale insincérité. On y parlait de Juifs, de musulmans et de communautarisme, d’identité nationale, sujets bien évidemment explosifs mais portés pour l’occasion au sommet de leur incandescence. Zemmour était dans la peau du porte-parole du populo, pragmatique et conservateur, très UDC dans sa manière d’accuser BHL de ne pas connaître les préoccupations des « vraies gens », brandissant la une du Parisien pour soutenir son propos. BHL et Moix, eux, donnaient dans le sentiment, la poésie engagée, le combat donquichottien, le tout mâtiné de citations de Kant, de Harendt ou de Foucauld pour justifier leur statut.

Après quarante minutes de débat, j’ai compris qu’une seule chose comptait sur ce plateau : ce n’était ni le fond du propos, ni la qualité des invités, ni même l’hôte, l’absolument insupportable Ruquier. La seule chose qui comptait, c’était, comme dans un Tribunal révolutionnaire, de rendre possible l’éclosion publique de la haine et de l’affrontement. De tous côtés, on s’invectivait dans le vide, brandissant des statistiques ou des citations, s’interrompant à tout bout de champ, menaçant de l’index, vouant l’ennemi aux gémonies et faisant tout pour donner au spectateur la satisfaction de voir étalées en plein jour les divisions qui sont en train de renaître en France et en Europe, les légitimant et leur préparant pour demain tout le lustre dont elles auront besoin pour gagner des élections. Le débat avait fait place au combat et tous devant moi, j’avais l’impression de les voir couverts de sang.

L’histoire ne se répète jamais, mais elle ne nous apprend rien. Ce qui s’est passé en 29 n’est pas ce qui s’est passé en 2008 et 2009. Pourtant, rongés par des traumatismes idéologiques semblables, les hommes d’aujourd’hui comme ceux d’hier ont enlevé les gants et piaffent du désir ardent d’en découdre. Les uns pour figer le monde tel qu’ils croient qu’il est, les autres pour le renverser et le réduire en esclavage. Et tous ensemble, comme Céline en son temps, ils hurlent et ils invectivent en espérant avoir l’oreille fatiguée et désorientée d’un peuple qui n’existe plus vraiment. A Zemmour comme à BHL, j’ai envie de lire cet extrait du jugement en condamation à mort de de Fouquier-Tinville, l’accusateur public guillotiné en 1795 : « Convaincu de manœuvres et complots tendant à (…) provoquer la dissolution de la représentation nationale, et le renversement du régime républicain, et à exciter l'armement des citoyens les uns contre les autres. »

15:24 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (9)

Commentaires

L'émission de Ruquier, n'est-ce pas le sommet de la société de spectacle chère à Debord? Seul compte le spectacle, le faux débat démocratique, mais la vraie représentation. En plus, c'est tellement français, non ? Bonne soirée!

Écrit par : jmo | 14/02/2010

"La seule chose qui comptait, c’était, comme dans un Tribunal révolutionnaire, de rendre possible l’éclosion publique de la haine et de l’affrontement."

Un peu comme le blog de David Laufer, en quelque sorte ? Où il est urgent de traiter de fasciste quiconque émettrait une idée ne correspondant pas à la doxa du maître...

Écrit par : Géo | 14/02/2010

Mon double a encore parlé à ma place. Pour qu'il n'y ait plus d'ambiguité possible, je n'interviendrai plus chez Laufer. Définitivement.

Écrit par : Géo | 14/02/2010

Parce que tu crois qu'il y a la moindre ambiguité ?

Écrit par : Géo | 14/02/2010

En effet, pas d'ambiguïté, puisqu'il n'y a qu'un seul et même Géo. Simplement fidèle à lui-même.

Écrit par : Julien | 14/02/2010

Mais qu’est ce que raconte Geo , il est atteint par le dédoublement de la personnalité ou réellement quelqu’un se fait passer pour lui ! Est-ce informatiquement possible cela ?
Les années trente sont effectivement une période intéressante pour la bonne raison que le monde était un petit peu plus primitif que maintenant et animé de sentiments qui sont désormais complètement obsolètes comme le sentiment national, la haine du boche , l’antisémitisme à outrance (il existe toujours mais avec moins d’outrance) ,le colonialisme, le chauvinisme, le pacifisme qui nous a mené droit à la déculotté de Hitler.
Alors évidemment avec tous ces aspects d’immaturité sociale il y avait encore beaucoup à en découdre et à rendre la vie intéressante puisqu’il y avait beaucoup de bêtise à se mettre sous la dent.
Aujourd’hui ce n’est pas que l’on soit devenu des génies et des saints mais l’organisation de la société s’est un peu améliorée. On est un petit moins sauvage. On risque beaucoup moins de s’étriper du moins en Europe. L’Europe a nivelé un peu les passions débordantes et hétéroclites des années 30 , les institutions se sont raffinées bref on est devenu un peu plus raisonnable et cyniquement je dirai que l’on est devenu un peu moins intéressant qu’en 1930 car rien n’est plus ennuyeux qu’un monde parfait ( on en est encore loin mais il y a un petit chouia de mieux). Au ciel qu’est ce que les gens doivent s’ennuyer !

Hervé

Écrit par : hervé | 17/02/2010

J'aime bien votre commentaire, Hervé. C'est vrai qu'au fond, nous ne risquons pas ici les mêmes déluges de fer et de feu que nous avons connus en 39. Comme vous le dites, l'organisation s'est améliorée. Qu'on veuille l'admettre ou non, la construction européenne y est pour beaucoup et ce n'est pas là son pire crime. C'est pourtant également de cette construction européenne, aujourd'hui, que proviennent les causes les plus sérieuses de souci. L'intégration de l'Europe de l'Est fait apparaître des tensions socio-économiques dont nous continuons d'ignorer l'ampleur de ce côté-ci de la ligne Oder-Neisse. A mon humble avis, c'est de ces pays que viennent les vraies questions de notre avenir. Saurons-nous être assez intelligents pour entendre leurs voix et harmoniser les nôtres avec les leurs ? En cas d'échec, on peut imaginer des débordements militaires. En cas d'échec, seulement, sur quoi misent avec bonheur tant de partis politiques d'extrême droite qui insistent sur tout ce qui nous divise et moquent ce qui nous unit. Merci à vous, DL.

Écrit par : david laufer | 19/02/2010

Trop drôle.... des semaines que je n'étais plus passé par ici. Et qu'est-ce qu'on retrouve, à chaque fois ? Les commentaires excédés de Géo Oltramare, de Scipion l'anti-africain et de Corélande les points d'excla !!!
Vous n'avez pas de vie... les gens !?

Écrit par : XYZ | 19/02/2010

On peut regretter que l'Europe politique n'existe pas y compris l'armée européenne. C’est un grand échec des années 50
L'Europe reste un nain politique et c'est très dommage , les gouvernements nationaux veulent rester sur leurs prérogatives et ne délèguent que très parcimonieusement leur pouvoir à l'Europe et effectivement cela peut engendrer des conflits graves puisque les mêmes causes entrainent les mêmes effets.
Des conflits armés entre nations européenne sont toujours possibles mais il reste l'arme atomique qui tempère les ardeurs des décideurs à envoyer à la mort des milliers de jeunes gens car la bombe atomique ils peuvent la recevoir aussi et alors la vision des choses est très différente ! Et puis il n’existe plus ces stupides revendications territoriales qui ont engendré pas mal de conflits.
Quant à l'extrême droite et en particulier Le Pen d'accord c'est un tribun il a parfois des idées de bon sens mais il a un côté complètement ringard de nationalisme à outrance, de volonté de rétablir les frontières , de supprimer l'euro bref de bousiller l'Europe pourtant il a subi personnellement les affres des guerres nationales non ça ne lui suffit, par nostalgie puérile du nationalisme il serait près à remettre les bagarres européennes en route. !
Non c'est impossible de voter pour eux!

Écrit par : hervé | 19/02/2010

Les commentaires sont fermés.