07/03/2010

Time Magazine, l'UE et les nationalismes

Le 24 février dernier, on a rompu de tristes lances dans l’enceinte du Parlement européen. Herman van Rompuy, premier Président du Conseil de l’Europe, se faisait prendre à partie par un député anglais de l’extrême-droite, Nigel Farage : « Vous avez le charisme d'une serpillière humide et l'aspect d'un petit employé de banque (…) Vous êtes l'assassin de la démocratie européenne et de toutes les nations européennes (…) », et de terminer en clamant que la Belgique, dont van Rompuy fut Premier ministre, est un « non-pays ». Le tout récité avec un sourire en coin, certain déjà que son petit coup d’éclat aura les faveurs enthousiastes de la grande Internationale des internautes identitaires qui passent leurs journées à se refiler tout ce que la Toile recèle de saloperie raciste – et ça fait un paquet – faisant ainsi la démonstration la plus éclatante, et l’abus le plus scandaleux, de la bénédiction absolue que représentent l’abolition des frontières et la liberté de l’information, démons de cette construction européenne haïe qu’ils combattent avec la dernière énergie.

 

Il y en a que ces rodomontades font pleurer, comme moi, d’autres que ça fait hurler de rire, comme les fachos précités, et d’autres que cela laisse songeurs et empruntés. Dans sa dernière livraison, Time Magazine se veut une expression médiane du sentiment qui habite l’administration américaine dans son rapport avec l’Union Européenne. Le dossier ne se concentre pas seulement sur les rapports entre Obama et Sarkozy ou Merkel, mais tente de faire une sorte de bilan des récentes années avec comme fil rouge la fameuse question que posait Henry Kissinger : « Si je veux appeler l’Europe, j’appelle qui ? » Et le bilan que dresse le magazine, on s’en doute, est bien sinistre et déconfit, même s’il appelle à plus de coopération et de bonne volonté. On sent bien pourtant que le cœur n’y est pas et que les Américains, soucieux de leur propre étoile faiblissante et des changements survenus ces dernières années, en Asie notamment, sont en train de perdre leur foi en la relation transatlantique, commençant à lui envisager des remplaçants.

 

Les coups de sang « à la Farage » font partie intégrante de ce bilan. Les Américains ne comprennent pas comment il est possible que les Européens persistent à ne parler que d’eux-mêmes à eux-mêmes, négligeant presque complètement la politique extérieure qui est pourtant le terrain par excellence de l’expression du pouvoir et de l’influence. En fait, l’UE est aujourd’hui pour les Américains et les Chinois ce que la Yougoslavie fut pour l’UE : un puzzle de petits états très semblables de loin, mais belliqueux, fiers de leurs spécificités et comme englués dans ce que Vladimir Dimitrijevic m’avait défini un jour comme « la surhistoire », c’est-à-dire un trop-plein de malentendus historiques et de haines jamais digérées. Et comme Mitterrand qui déclarait vers 1993 que la question yougoslave était « trop compliquée », refusant presque d’essayer de comprendre, on sent derrière l’attitude polie mais découragée de l’administration américaine la même lassitude : « Qu’ils s’entretuent, on négociera bien quelque chose avec le vainqueur », semblent-ils murmurer.

 

C’est là que Farage et ceux qui lui ressemblent ont un rôle particulièrement pervers. Pourfendant à longueur de discours, de blogs et de vidéos les dysfonctionnements de l’UE, s’asseyant sur les législations jusqu’à étouffement, promouvant la politique de l’obstruction et du refus de principe, saisissant la moindre occasion pour éperonner les susceptibilités nationales, ils sont en réalité la première cause du blocage institutionnel, politique et militaire de l’Union. Héritiers d’une Europe pré-révolutionnaire noyée dans des mythes nationaux, ils personnifient à eux seuls la boutade Rumsfeld sur « la vieille Europe », une sorte de diva irascible sur le retour, jalouse de ses vieux bijoux et de ses vieux souvenirs de gloire enfuie, replète de mépris frustré pour ceux qui lui prennent la place et soucieuse, comme la reine dans Blanche-Neige, de son seul reflet dans le miroir.

 

Et pourtant, pour tous ceux qui, comme moi, ont bien connu la traversée de l’Europe ponctuée des arrêts aux frontières toutes les quatre heures, le passage à 120 km/h à travers ce qui fut le rideau de fer, près de Trieste, procure une joie très profonde, une gratitude immense et un sentiment d’optimisme incurable. Le Time rappelle que l’Europe s’est essentiellement construite autour de l’Allemagne et du désir de ne plus jamais laisser les intérêts particuliers, les débordements institutionnels et les mythes nationaux plonger le continent, et le monde entier derrière lui, dans une guerre atroce. L’abolition des frontières est un élément crucial de ce processus historique, accompagné de tant d’autres, moins visibles, moins symboliques et néanmoins essentiels. Et Farage aura au moins le mérite de rappeler que, comme semble le négliger le Time, les buts premiers de la construction européenne que sont la paix et la prospérité partagées, ici comme à l’Est, ne demeurent jamais qu’à moitié atteints.

19:00 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

L'abus démocratique, le plaisir de faire du mal à cette Europe en construction, l'idée même qu'elle ne serait qu'une construction artificielle sans fondements, sans idéal commun aux nations qui la composent, arrange toutes ces personnes qui en font leur fond de commerce politique et économique. L'Europe aura bien du mal à se défendre et à développer des arguments qui sortent de la bureaucratie bruxelloise car nos pays sont rongés par le mal du consumérisme à tous crins qui est bien plus excitant pour assez de gens que de s'élever spirituellement vers des cultures à la fois étrangères et communes à notre histoire. IL faudrait peut-être un Kadhafi comme président à l'Europe pour que certains ne puissent plus dire et écrire en toute impunité des horreurs...rire jaune... La démocratie a cette faiblesse des femmes et des hommes qui cherchent à concilier parfois l'inconciliable alors qu'il faudrait un chef pour donner raison à l'un et tort à l'autre. Nous connaissons le vote démocratique mais encore une fois, la manipulation des foules ne garantit pas que les citoyennes et citoyens votent toujours très rationnels et très intelligents. Le dernier vote sur les minarets en est un bel exemple pour la Suisse toujours pas dans l'Europe...

Écrit par : pachakmac | 07/03/2010

On voit difficilement une Europe politiquement unie comme une fédération à l’américaine tout simplement parce que les dirigeants en place ne veulent pas lâcher leurs prérogatives pour les donner à un gouvernement supra national. De ce côté-là on s’en sortira que très difficilement.

Il s’en est fallu d’un cheveu, du hasard de quelques batailles pour que les Etats-Unis ne fassent pas un pays bien soudé mais deux nations beaucoup plus affaiblies. Que le monde aurait été si au lieu des Etats-Unis i deux nations se seraient constamment disputées!

Même chose pour l’Europe où d’ailleurs l’Angleterre a tout fait pour que la France et l’Allemagne ne s’unissent pas car pour eux pas question d’une grande nation dominante qui aurait combattu sa suprématie. En temps de Napoléon 3 , il y avait eu une petite velléité d’union avec le libre échange mais malheureusement vite enterrée

Je crois qu’avec cette Europe la situation restera toujours « indémerdable » car trop de nostalgie infantile d’états nations se disputant perpétuellement. Bon depuis 60 ans çà va mieux mais on a tous reçu une telle raclée en 40/45 que l’on est calmé pour encore un bon petit bout de temps mais comme il n’y a pas vraiment une union politique et militaire qui sait si dans une génération les blancs becs à venir ne vont pas oublier ce qui reste encore à l’heure actuel très cuisant dans nos mémoires comme les hommes se disputent tout le temps tout peut de nouveau recommencer dans quelques décades. Mais d’ici là on sera ravalé au rang de petites entités insignifiantes vis-à-vis de états continents entrain d’émerger.

Les américains en 1945 alors maitres du monde auraient pu peut être imposer une union européenne totale afin de ne pas sacrifier à chaque fois leurs boys pour ces européens impénitents mais on ne refait pas le monde !

Écrit par : hervé | 14/03/2010

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